‹ Les péchés mignonsChapitre 40 sur 115 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

allumé un incendie dans mon âme. Avec ce sentiment terrible, je perdis tout repos, je devins soupçonneuse, morose, dissimulée. L'enfer m'inspira ses plus secrets artifices, et je me fis l'espion de rhomme que je vénérais avec piété , cachant par de faux sourires Tamertumc que mon cœur empoisonné rejetait sur mes lèvres. J'opposai la ruse à la fourberie, et je ne tardai pas à me convaincre de mon infortune; mes yeux égarés plongèrent dans le fond de l'abîme que la perfidie de deux infâmes avait creusé sous moi! L'homme que les mains du prêtre avaient béni à mes côtés, rhomme que la loi avait nommé mon défenseur, l'être chéri dont j'avais fait mon idole, le père du pauvre être que je portais dans mon sein, était un misérable qui n'avait obéi qu'à un caprice en m'épousant, et qui , lassé de ma tendresse , lassé de mon dévouement, s'était avili dans un amour honteux pour lui , mortel pour moi ! La jeune fille que j'avais loyalement aimée, que j'avais comblée de bienfaits et de soins, s'était laissé séduire par mon mari , et avait oublié la sainteté du devoir et de l'amitié dans d'odieuses et d'adultères caresses. Que tous deux soient maudits! "

— Pauvre femme, au lieu de maudire, priez... Songez au Christ !

— Ah ! j'étouffe! dit madame de Ravenstein en

e» LES PECHES niGRONS.

abattant la glace d'une portière ; mon sang m'oppresse quand je parle de mes malheurs; ayez pitié de moi, mon père, je suis bien à plaindre !

En ce moment, comme le coupé passait la barrière et s'élançait sur la route d'Orléans, il fut joint par une voiture qui se maintint à sa hauteur, pendant que les postillons des deux équipages échangeaient quelques paroles.

Cette nouvelle voiture était attelée de trois chevaux ; ses stores étaient levés , et une jeune femme, penchée en avant, lisait une lettre à la lueur des lanternes.

Tout à coup, cette femme baissa l'une des glaces de devant, et cria au postillon d'une voix impérieuse :

— Vous allez au pas de tortue , touchez donc vos chevaux.

L'abbé et sa compagne regardèrent machinalement du côté d'où venaient ces mots, et madame de Ravenstein, saisissant le bras du chanoine et y crispant ses jolis doigts, murmura sourdement en se rejetant en arrière :

— Thérèse Keller!...

— Qu'avez-vous, mon enfant? dit l'abbé de Brionne en se retournant vivement vers la jeune femme; pourquoi ces pleurs?

— Là , là ! répondit madame de Ravenstein , dans cette voiture, ne voyez-vous pas Thérèse Relier?

— Votre ancienne amie?

— Ah! cette rencontre me glace et me fait horreur ! Regardez-la , mon père , regardez-la , vous qui pouvez, sans souffrir, contempler ce visage céleste. Si vous saviez quel démon cache cette enveloppe gracieuse ! si vous saviez...

— Ma fdle, vous m'avez recommandé de vous

arrêter quand vous dépasseriez les bornes de riiumilité , et je vous arrête. Ne cédez pas à vos ressentiments, oubliez l'offense pour être irréprochable.

— Laissez-moi rejeter le trop-plein de mon cœur ; l'amertume qui s"y est amassée menace de m'étouffer. Souffrez, mon père, que j'exhale à vos pieds toutes mes douleurs : est-ce ma faute, à moi, pauvre femme, si je succombe aux épreuves que le ciel et Tenfer m'envoient?...

— Parlez, interrompit le chanoine en secouant la tète avec chagrin.

Madame de Ravenstein tira un cordon de rappel qui était passé au bras de son domestique , et le postillon arrêta ses chevaux. Faust se pencha sur son siège, de manière à recevoir les ordres de sa maîtresse.

— Faust, dit à demi-voix la jeune femme, ne cherchez pas à gagner la voiture qui nous dépasse en ce moment, mais arrangez-vous de manière à la suivre sans la perdre de vue.

— C'est bien, madame 5 y a-t-il quelque chose de nouveau?

— Peut-être; nous le saurons bientôt, faites ce que je vous ai dit... Avez-vous regarde dans cette voiture?

— Non, madame, j'étais enveloppé dans mon manteau et je sommeillais.

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