CHAPITRE V
croix aussi lourde que la mienne ! Vous ne connaîtrez bien M. de Fontac qu'en l'étudiant. C'est le caractère le plus fourbe qui se puisse rencontrer.
— Hélas! son père était la loyauté même,
■ — Lui aussi est loyal, mais loyal comme le sont ces hommes dépravés qui se jouent des plus saints devoirs. Qu'il lui faille donner son dernier louis pour acquitter une dette de jeu , il le donnera. Qu'il s'agisse d'un duel pour un mot, pour un rien, pour une danseuse, il se battra et rira de sa blessure ou de celui qu'il aura tué. Il domptera les chevaux les plus fougueux au péril de sa vie ; il sera l'ami le plus sincère, le plus dévoué ; bravoure, esprit, générosité, vertus d'apparat et de clinquant , il les possède toutes. Aux yeux des hommes du monde, il est sans peur et sans reproche. Pour la malheureuse femme qu'il a avilie, déshonorée et souillée de son nom, c'est un être sans cœur et lâche, qui n'a du gentilhomme que la particule.
L'abbé laissa tomber sa tête dans ses mains que mouillaient quelques larmes. Madame de Ravenstein reprit :
— M. de Fontac, m'ayant vue à Berlin et se sentant pris d'un violent caprice pour moi, jura, ainsi qu'il le fait toujours, de se faire aimer. Se faire aimer ! Oh ! le beau triomphe , vraiment ! et que les hommes doivent être fiers , à juste titre ,
de s'être glissés dans le cœur d'une pau\Te fille sortie, la veille, du couvent ou de l'aile maternelle! Quelle gloire, en effet, que de séduire ces enfants dont lame est neuve , dont les pas sont tremblants, et qui ne croient quau bien parce qu'ils ignorent le mal ! Que faut-il donc à ces héros, à ces superbes? De quel bagage ont-ils besoin pour se mettre en conquête? Leur faut-il autre chose qu'un peu d'esprit, un peu d'élégance et beaucoup d'imposture ?
M. de Brionne leva sur madame de Ravenstein des regards consternés; il ouvrit la bouche comme pour parler; mais ses lèvres, effleurées par un léger soupir, se rejoignirent, et sa tête retomba sur sa poitrine.
— Mon père, continua la jeune femme, comparez la condition des deux sexes. Lorsqu'une demoiselle entre dans le monde, c'est qu'elle est offerte en mariage à cet essaim de courtisans dont le seul métier est de plaire. Ainsi , l'on met en présence, d'une part, la candeur, la modestie, la piété, la simplicité, la foi , la virginité, la vertu dans sa fleur ! et de l'autre , l'expérience , l'habileté, la ruse, la force, le libertinage et le vice enfin, avec toutes les roueries du savoir-faire! M. de Fontac, comme ceux de sa bande, se servit de ses avantages en maitre habile; il se fit un trône dans mon cœur, et occupa ce trône en tj^ran.