CHAPITRE V
— J'ai entendu dire par plusieurs mères de famille, et bonnes mères, qu'il était souvent fort heureux qu'une demoiselle , vertueuse comme vous l'étiez , s'unît à un homme non pas vicieux , mais un peu revenu des folies de la jeunesse; serait-ce donc une erreur?
— Cette opinion des mères trop prudentes n'est pas celle des jeunes femmes , qui se soucient peu des profits que leur laisse l'expérience de leurs maris. Quel nom donnez-vous à cette communauté de deux êtres, dont Tun, profondément blasé, se retire du monde, connne le soldat blessé s'écarte de la bataille, et fait de son ménage une espèce de camp retranché, d'où il défie Satan, quand l'autre, paré de grâce et de jeunesse, ouvre les yeux à une lumière éblouissante et puise une vie nouvelle dans un tourbillon de merveilles? J'appelle, moi, cette connnunauté où l'homme rencontre à chaque pas l'ennui , la fatigue , le dégoût, où la femme subit la douleur de Tantale à tout instant, je l'appelle un supplice, car tout s'y trouve : le martyr et le bourreau...
— Ma fille, ne profanons pas les choses sacrées, ne confondons pas les misères de l'humanité avec les dévouements sublimes que recueillent les anges.
— Et ne croyez-vous pas , mon père , que mes tortures aient touché le Seigneur?... Ne pensez-
VOUS pas que , meurtrie en ce monde , je me relèverai dans lautre, où tout est justice selon nos œuvres ?
— C'est parce que j'en ai la conviction, mon enfant, que je vous adjure de ne pas souiller votre couronne en vous laissant tomber dans le péché vulgaire des jalousies furieuses et aveugles. Plus je vous écoute, et plus je crois reconnaître que vous méditez de vous venger d'un homme digne de votre pitié bien plus que de votre colère... Reprenez votre narration , mais évitez de vous arrêter à des pensées de haine. . . Songez au Christ , je vous le répéterai toujours.
— Le Christ était Dieu ! murmura la pauvre femme en dévorant des larmes qui la suffoquèrent.
Après un court silence, madame de Ravenstein reprit :
— J'aimai M. de Fontac avec l'innocente quiétude de mon âge ; ses regards m'avaient peu à peu fascinée ; la douceur de sa voix m'avait émue jusqu'au fond de l'àme ; et il avait joué son rôle si noblement , ses artifices avaient été conduits avec tant de science et de naturel , sa belle nature faisait tant pour lui, que je lui avais voué un culte à mon insu, avant qu'il m'eût offert son amour. Trop habile pour n'avoir pas lu dans mon cœur, il avait su deviner en même temps qu'une fdle de ma race et de mon caractère ne se livrerait qu'au pied de