CHAPITRE V
dans des proportions surnaturelles. A me voir penchée sur un coude, le buste hors de mon lit, Tceil hagard, les lèvres entrouvertes et tremblantes, les cheveux épars, on m"eût prise pour une folle... J'étais folle en effet, et dans ma folie je n'entendais que deux bruits, le murmure des voix que j'avais reconnues , et les battements de mon cœur qui heurtaient ma poitrine comme autant de coups de marteau.
<t Ne pouvant supporter plus longtemps un supplice aussi atroce, et soutenue par ime énergie surhumaine, je m'arrachai de mon lit et me traînai sur le tapis de la chambre jusqu'au cabinet, où des mots d'amour insolents et odieux frappèrent distinctement mes oreilles. Animée dune force nouvelle, et poussée par la furie du désespoir, je me précipitai sur la porte de la chambre de M. de Fontac, et cette porte, qui n'était que poussée, cédant sous le choc, je tombai évanouie sur le parquet. Mes yeux s'étaient fermés sur le crime. . . J'avais vu ! . . .
«c Mon père, presque paralytique, éveillé en sursaut par le bruit de ma chute, fut tellement effrayé de ne pas me voir dans mon lit, qu'il se leva tout droit et marcha, en tâtonnant les murs, jusqu'à la place où M. de Fontac et sa complice avaient la généreuse pitié de me donner des soins.
!( Ce qui se passa, je n'ai pas voulu le savoir.
5Ia vie a couru les plus grands dangers; et si j'existe, cestpar miracle, Dieu n'ayant pas voulu que mon enfant fût privé de son seul appui. Mon père me fit transporter, dès que la chose fut praticable, dans la modeste habitation que nous n'aurions jamais dû quitter, et il approuva les démarches que je fis faire pour demander mon divorce.
« Les preuves ne manquèrent pas à la justice, car l'adultère avait été commis sous le toit conjugal. Le jour où nous reçûmes l'acte de dissolution, j'étais encore convalescente, et mon père, que tant de secousses avaient brisé, rendit sa belle âme au Créateur. Le vieux guerrier, que vingt blessures et les labeurs des camps n'avaient pu abattre, et qui avait résisté aux orages de sa propre vie, comme le roseau résiste aux tempêtes, chancela tout à coup sans résignation, sans énergie, sous le poids de mon infortune, et tomba pour ne plus se relever.
«t M. Kcller , déshonoré par son propre sang, obligé de maudire l'enfant sur la tête duquel il déposait ses plus douces espérances et ses plus tendres caresses, était venu recevoir le dernier soupir du baron de Ravenstein , et a> ait pleuré sur la main défaillante que le noble vieillard lui avait tendue en signe d'adieu et d'estime. Ces deux honunes, frappés d'un même coup, déchi-