CHAPITRE
sëes font seules étalage... Je suis prêt à vous donner des preuves de dévouement, moi . . . Serez-vous ingrate en ne vous dévouant pas à votre tour? En amour, heureux l'amant qui a le pouvoir de faire des sacrifices ! et je vais vous montrer de quels sacrifices je suis capable.
Disant cela, M. de Fontac avança la main vers un cordon de sonnette qui pendait contre la cheminée, mais sa main tâtonna le mur avant de saisir ce qu'elle semblait chercher; madame de Certènes se précipita sur le bras du vicomte, et dit d'une voix étouffée :
— Qu'allez-vous faire? grand Dieu!
— Révéler ma présence dans cet hôtel, me nommer sous mon véritable nom, faire une visite à 31. de Brionne, et repartir pour Paris où la ruine et la misère m'attendent.
— Malheureux ! s'écria faiblement la baronne. Et se jetant au cou du vicomte, elle le serra
convulsivement sur son sein, puis retomba sur ses genoux. Entraîné dans cette chute, M. de Fontac laissa tomber son mouchoir sur le verre de la lampe... la lampe s'éteignit et le mouchoir prit feu.
Un seul coin de ce mouchoir ne fut pas consumé , dans ce coin étaient brodées les deux initiales R. F., surmontées d'une couronne de vicomte.
Le château de Verneuil, inhabité depuis la mort de la marquise douairière de Verneuil, c'està-dire depuis douze ans, s'est rajeuni pour recevoir la riche héritière d'une des plus anciennes familles de l'Orléanais. Un architecte habile a tout remué de fond en comble pour rendre ce séjour aussi élégant que somptueux : les appartements, les jardins, le parc, ont subi les caprices de l'art moderne, et ont vu tomber leurs vieilles tapisseries , leurs murs épais , leurs herbes sauvages et leurs épines, sous les mains laborieuses d'une bande d'ouvriers. Le manoir a changé ses oripeaux contre une toilette fraîche et étincelante :
le mouvement et la vie ont chassé les souvenirs lugubres de la mort et du deuil.
Dans un salon d'hiver orné de portraits de famille, et dont les fenêtres s'ouArent sur une grande allée de tilleuls, où quelques pauvres oiseaux vont chercher un pâle rajon de soleil, deux vieillards au visage sérieux et à la mise austère réchauffent à un feu ardent leurs corps glacés par 1 âge bien plus que par la rigueur de la saison.
L'un de ces vieillards se nomme le clievalier de Péruse, l'autre mademoiselle de Péruse. Dans un large cadre fixé à la cloison, à côté de la superbe glace de Venise qui décoi'e la cheminée, sont enchâssés vingt médaillons représentant des personnages de la finiiille de Verneuil. Parmi ces portraits on trouve , aux branches collatérales , ceux des deux vieillards dont nous nous occupons. Leurs costumes remontent aux premières années du règne de Louis XVL M. de Péruse est revêtu de Tordre des chevaliers de Malte, mademoiselle de Péruse est en habits de cour et d'apparat. Les deux visages, reproduits avec talent et un rare bonheur, sont d'une ressemblance frappante. Il est impossible de ne pas reconnaître, soit en regardant la peinture, soit en regardant les modèles, que ces deux personnages sont frère et sœur.