CHAPITRE XI
— Voilà une belle matinée, dit le chevalier en levant ses yeux affaiblis sur les vitres qu'éclairait la vive lumière du jour.
— Fasse le ciel que la soirée lui réponde, mon frère !
— Vous revenez sans cesse aux banalités de notre jeune temps, ma chère Louise; autrefois il était reçu de comparer les pompes du ciel aux joies de l'homme, et les tempêtes aux orages du cœur; aujourd'hui ces spirituels rapprochements ne sont guère de mise, et on ne parle plus de la pluie et du beau temps pour en tirer des maximes et des horoscopes.
— Que voulez-vous? Je vieillis et ne rajeunis pas! ^
— A la bonne heure, mais, en vieillissant, ne voyez pas tout en noir et toujours ! ... A ce comptelà, vous deviendriez bientôt aveugle.
— Que ne suis-je née aveugle !
— Encore!... peste! ma sœur, vous donnez raison au bonhomme la Fontaine, car votre histoire ressemble fort à celle de son renard.
— Croyez-moi, mon frère, ne raillez pas... songez que Dieu nous a donné beaucoup de temps pour l'implorer et mériter son pardon !
— Je suis parfaitement de votre avis ; certes je ne pourrais, sans être ingrat, me plaindre de l'indulgence divine ; voici que je touche à ma soixante
218 LES PÉCHÉS ÎIIGIVONS.
et dix-neuvième année, et que, si je sais compter, vous êtes un peu plus qu'octogénaire. Dans ces longues années, j'ai recueilli peu de souvenirs néfastes, j'ai toujoursjouidune belle fortune et d"une magnifique santé... J'ai eu un heureux temps de folies, et, au moment de quitter ce monde, je vais réaliser mon vœu le plus cher... c'est là une vie de paradis.
— Ne craignez-vous point que ce paradis dicibas ne vous fasse refuser l'entrée de l'autre?...
— Eh! ma mie... comme vous en parlez à votre aise! M'est avis que nous ferons voyage de compagnie, quels que soient nos destins, car vous fûtes ce que j'ai été, vous êtes ce que je suis, et en toute conscience vous serez ce que je serai.
— Au moins, moi, ai-je le repentir.
— Ouais! je vous en offre autant... Mais, sans chercher midi à quatorze heures, veuillez me dire quelle pensée vous occupe dans ce moment.
— Dans ce moment?
— Oui.
— Le remords...
— Bon ! . . . mais à quelle réflexion vous amène ce remords , ou plutôt à quel être vous rattachet-il?
— Hélas ! à Marie !
— Très-bien, à votre arrière-petite-fille...
— Silence! de grâce, mon frère... oh! tai-