‹ Les peintres de la vieChapitre 10 sur 15 · PAYSAGISTES · texte numérisé non relu

PAYSAGISTES

M. Karl Daubigny est élève de son père : on le voit à cette puissance de la touche dans les verdures et les terrains. La Ferme Toutain se détache sur un ciel pesant et vigoureusement brossé — avec des verts roussâtres sous lesquels de petites figures, indiquées d’une touche juste, sont assises. Je préfère toutefois les Barques de Pêcheurs (Trouville) dont les carènes, tapotées par un petit flot mouvant, se profilent sur un délicieux bout de plage noisette et qui seraient tout à fait bien si le ciel, panaché de bavochures, ne confondait pas ses valeurs avec celles de la mer.

Le Ruisseau d'Orchimont de M. Emile Breton coule en petites moires tranquilles sur un clair gravier au fond d’un entonnoir de montagnes où le jour s’assombrit des teintes du crépuscule. Les pentes, arrondies sous des verts foncés, s’incrustent à droite de rocs

savamment égratignés et s’étendent à la crête sur le bleu vif du ciel. M. Breton a le sentiment des intimes beautés de paysage.

J’aime énormément le Marais d'Ander nas, de M. Chabry. Le ciel, enflammé des rougeurs décroissantes du couchant, plaque d'une ombre grise — à l’horizon — de vastes landes écaillées d’eaux où s’allument des reflets sanglants. Une lisière d’arbres bruns dentelle les dernières lignes du paysage et se noue aux massifs qui boisent çà et là les plans intermédiaires. La facture rude et serrée caractérise avec grandeur l’heure et le lieu.

Millet envoie un pan de lande grand comme un champ de bataille. Figurez-vous de la terre, rien que de la terre, groupée en mottes quasiment sculptées le long d’un talus, et, dans un bout de sillon inachevé, la silhouette d’une charrue. Brune au premier plan et rosée plus loin, la lande s’argente aux crêtes de l’aigre clarté du ciel. Je ne connais pas de paysage plus empoignant que ce morceau de glèbe poussé aux brumes de Novembre et pétri massivement dans une facture où l’on croit voir se marteler des coups de sabots. Humide et gras, le champ se repose comme une femme après ses couches. Tout en haut, un arbre ébouriffe ses branches maigres, et des perdreaux reçoivent en fuyant le plomb du chasseur.

M. Harpignies déploie de la vigueur dans sa Vue de Montréal et son ciel bleu pommelé de rose a une jolie transparence nacrée. — L'Effet de soir , de M. Papeleu, manque de caractère. M. Papeleu a vu petitement le

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paysage. Son ciel orange, toutefois, effumé de cardées lie-de-vin, a de l’éclat. — Une belle mare rousse, éclaboussée de lueurs, étincelle sombrement dans la Solitude en Sologne de M. J. -R. Verdier. — M. Vernier met de l’air dans sa Plage près d'Etretat , mais ne se soucie pas assez des finesses du sable. — La Vallée de M. Auguin carre dans une excellente assiette des roches nerveusement feuilletées et égratignées de tons gris sur lesquels tranchent des verts sombres ; l’exécution est molle. — ■ M. A. Bernard, en une sévère Campagne romaine sous un ciel orangé strié de barres violettes, groupe dans une ligne pleine de grandeur un tombeau rougi par le couchant, une chapelle vers laquelle montent des pèlerins et la croupe sourcilleuse d’une montagne gros-bleu arrondie sur l’horizon.

— De charmantes finesses de ton, cherchées à petites touches serrées, distinguent M. Brissot de Warville dans sa Fontaine en Espagne. — Les Bords de la Seine de M. Daliphard s’assombrissent avec une sorte de recueillement senti dans les teintes du crépuscule et massent dans une tonalité excellente leurs verts sombres sur la couleur topaze claire du ciel. — Les buffles que M. Jules Didier a campés dans sa Campagne romaine de Castel Fusano scandent d’un bon pas pesant la poussière du chemin et profilent leurs osseuses silhouettes sur les pâleurs argentines du ciel. Le paysage me paraît un peu vaporeux et dérobe sous une note trop claire les énergies de la farouche nature romaine.

— M. Flahaut feuille ses arbres avec ampleur ; une clarté blondissante, éparpillée en filets tamisés, joue

finement dans les verdures de son Chemin de Mèran tais \ mais peut-être les verts du Soir s’épaississent-ils dans une gamme trop uniforme. — La Gorge-aux- Loups , de M. G. de Hagemann, s’illumine d une large traînée de soleil qui cingle les feuillages, écaille de lueurs les troncs, dore les herbes et pique de paillettes vives les cornes des bœufs au pacage. Le paysage est intéressant, chaud, solidement enlevé et abondant. Je note surtout, dans une demi-teinte griffée de lumière, le groupe entortillé des chênes du premier plan. — M. Japy a une tonalité assez heureuse dans la Soirée d'automne , mais les fonds sont maigrement touchés. Sa Matinée de printemps est tapotée et d'une exécution qui manque de franchise. — M. Lepine ramasse dans les chemins de Corot la neige de ses pommiers. Sa Prairie à Saint- Ouen baigne dans une lumière tendre qui fait scintiller les moires argentines des eaux et se teinte à l’horizon d’un gris-lilas brouillassé par les fumées de la terre. Le ciel est pâteux et les verdures manquent de finesse. — Dans la même note inimitable de Corot, M. Rico étoupe de poudre de riz un petit printemps floconneux, très gentil, mais impossible ( Bords de la Seine à Poissy) et qui, dans certaines parties, ressemble à un blanc d’œuf fouetté. — M. Sauvagcot écaille ses Maisons de Blanchisseuses d’une bonne chaleur de soleil qui s’atténue finement à droite dans des demi-teintes de murs bruns. — M. Segé sculpte, dans un coin de la palette de Rousseau, les Chênes de Kcrtrêyonncc et détaille leur robuste bouquet en ramures laborieusement tortillées sur un ciel pâle. — M. Yuillcfroy a l’œil : son Bornage de Chailly

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s’argente un peu trop à travers son aspect roux et trempe dans un joli ciel pommelé. — La Vue prise en Suède , de M. Walberg, s’enlève fortement sur un ciel banal avec un horizon plein d’air où s’incruste un massif d’arbres. — M. Merlot déchiquette dans les lueurs du couchant des rocs convenablement égratignés et réfléchis en bas dans les moires d’une eau bien touchée. — Le Bac de M. Maris mêle, sur le bord d’un horizon matineux, le ciel et l’eau comme des bouches amoureuses. Des bœufs glacés de clarté traversent le lac qui scintille, et dans leurs nids de brumes les villages au loin s’éveillent. Toile ravissante et sans fadeur.

M. Lavieille baigne en d’aériennes nacrés d’énormes Fougères balancées comme des palmes sur un fond bleu d’un éclat vaporeux et chaud. Tonalité un peu tendre et molle. — M. Lansyer voit en clignant de l’œil, mais il voit. Sa Rivière de Pouldahut a de belles vigueurs dans les verts des arbres et des finesses dans les gris du ciel ; les plans sont solidement assis. — La Rivière du Loin g de M. Hearn, plus légère et moirée de transparences nacrées, s’argente gentiment dans une tonalité assez juste. — M. Heilbuth étoupe légèrement sur la crème fouettée de son ciel (Au bord de l'eau) un saule qui se penche et couvre de demi-teintes ensoleillées les mousselines roses, les soies brunes etles falbalas chiffonnés d’une partie de canotiers. M. Heilbuth fripe prestement sa touche et la sème à petites cassures étincelantes. Je lui pardonne son paysage pour ses figures et ses figures pour son paysage. — M. Patin a

trop poussé le ton de son ciel dans son Souvenir de Montigny , et pas assez harmonisé ses verts. — Les verts de M. Piton frisent, au contraire, en tons vigoureux dans Belle-Croix , et il effrite savamment ses rocs dans la brunissure des demi-teintes. — J'aime médiocrement le paysage de fer-blanc, plaqué d’éclats criards, qui entoure les bœufs dans le Retour du marché de M. Palizzi. L’artiste strapasse en postures outrées son troupeau et le tape à cru d’une aigre lumière papilloteuse. — La Vue des aqueducs de Marly, de M. Mesgrigny, recèle peu de personnalité, mais les verts ont une tonalité agréable et le fond des montagnes est assez réussi. — Voici les frimas, et M. Hip. Noël se charge de les fouetter en lanières neigeuses sur le fond papier brouillard de sa Vue de Chartres . On dirait un vaste dessin à la plume, duquel l’impression demeure absente. M. Manzoni troue d’une lune roussatre la nuit qui s’épaissit sur sa Vue de Bristol et écaille de squammes scintillantes l’eau baignant la bordure. L’artiste a trouvé le caractère et la note juste.

J’ai ménagé une place à part pour le savant petit groupe des paysagistes belges au Salon. Une originalité consciente s’en dégage de plus en plus, et il y a là plusieurs « voyants ».

M. Hip. Boulenger a des finesses exquises, une palette chatoyante qui s assouplit à tout, de la gracilité, une tendresse douce et rude à la fois, la touche nette et grasse, de l’abondance, de l’ampleur et une manière très personnelle. Mais il me paraît un peu trop sûr de lui. Je voudrais le voir davantage s’oubliant devant Dieu. Il re-

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garde trop sa main, et je crois bien qu’il s’admire dans la glace quand il peint. M. Boulenger a un tempérament considérable ; mais il a trop de patte. Je le supplie de peindre pendant un mois de la main gauche. Ses toiles du Salon ont un tort pour moi qui les connais de longtemps : c’est d’avoir été vert-émeraude jadis et d’être aujourd’hui gris-souris. On ne corrige pas une toile, mon cher Hippolyte : on la refait.

Je regrette que M. Baron n’ait envoyé qu’une toile ; plus naïf et plus consciencieux que M. Boulenger, il a une sorte de fougue réfléchie, et comme l’emportement d’un tempérament un peu rudanier. Il aime religieusement la nature et la voit grandement, de préférence par les temps voilés. Son Site du Condroz a une belle sauvagerie. M. Baron suit la voie des maîtres : il se crée d’abord un paysage et une manière de le voir, puis, selon la manière dont il l’a vu, il se crée sa pratique. Généralement sa touche est forte et sévère, neuve du reste à chaque toile.

Je n’ai vu de Mme Marie Collard au Salon qu’un Fermer, effet du soir , et ce n’est pas la meilleure toile qu’elle ait peinte. Mais il y a chez l’artiste de l’émotion, une candeur douce et chercheuse, des bonheurs qui révèlent une rare nature, de la poésie saine, un admirable sentiment rustique. — Mmç Collard me donne la sensation profonde des herbages.

M. Coosemans est un audacieux. Il y a de la témérité dans son Soleil levant arrondissant son orbe rosé dans l’effumure du matin ; et c’est adorable de poésie, de chants d’oiseaux, d’humidité perlée.

LFS PEINTRES DK LA VIE

M. César de Cook peint massivement — dans une gamme plombée, avec une extrême sûreté de main et un sérieux respect de la nature. L’air abonde dans son Sentier et baigne les feuillages, qui, variés de tonalités, brochent en fines dentelures les uns sur les autres. M. Jules Goethals, un nouveau venu, exprime, dans une gamme tranquille, un amour très particulier des landes. Le Silence du soir est d’une belle poésie et l'on y sent l'odeur de la pomme de terre. Sa Campagne flamande a de la vraie rusticité et s’élargit en tonalités bien touchées dans l’énormité d'un crépuscule pommelé de flocons rosés.

Je crains que pour M. Asselbergs peindre un paysage ne soit chose trop facile. Ses paysages de la Meuse, plaqués à plat de tons uniformes, manquent de valeurs et sont petitement étoffés. On sent pourtant chez lui de la conviction. Onia sent surtout chez M. Speeckaert qui s’applique sérieusement à bien voir.

J'aime le groupe des paysagistes belges parce qu'il est franc d’allures et qu’il ne se bâtit pas des chapelles dans la nature comme MM. Flandrin, Etex, Dupré et André. Ces pontifes de la tradition tirent la barbe au bon Dieu de la bête et des hommes et lui disent : Raca. Le plus antédiluvien est à coup sûr M. Flandrin : il suffit de voir son Groupe de chênes verts tirebouchonnant sur les frisures roses d’un ciel calamistré pour connaître la chapelle entière.

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