‹ Les peintres de la vieChapitre 9 sur 15 · DEUX TOILES D’ALFRED STEVENS · texte numérisé non relu

DEUX TOILES D’ALFRED STEVENS

Lo Printemps est line peinture tendre et robuste, tendre surtout, devant laquelle l aine dès le premier instant se sent prise. L’exquise coloration répandue en tons roses, blancs et bleus sur celte toile de grâce, d'amour et de poésie, fait llotter devant l’esprit les mirages d'un songe charmant. La première fois (pie j'ai vu le Printemps, il. m’a semblé qu'une fenêtre s’ouvrait tout à coup à mes yeux sur l'aube et la jeunesse. N’est-ce pas l’aube, en effet, cette délicate tête de vierge et d’enfant, baignée du flot mystérieux que le printemps roule dans l’air et pétrie, en sa blancheur nacrée, comme de pourpre d’aurore?

Je l’avais vue quelque part dans un songe, éblouissante, plus vague peut-être et encore mêlée à la nue dont la voilà sortie. Douce forme aux contours chastes, elle est descendue du songe où je la connus dormante, et comme un beau lis, droite et légèrement fléchissante, je la vois, je l’admire et je l’aime, réalisation d’un tendre rêve. Elle est composée de candeur et de grâce: — sa svelte personne, enfermée en courbes onduleuses dans les plis d'une robe qui semble palpiter, profile sur les teintes pâles d’un ciel de mai une ligne qui se gonfle et se creuse avec émotion. O symbole ! C’est le printemps en elle et autour d’elle que je salue, que j aspire,

PROPOS D’ART

qui m’éblouit et que j’entends murmurer dans cette tendre apparition : sur son passage s’éveillent des musiques ; des brises s’échappent de ses cheveux, et l’haleîne de sa lèvre a l’odeur des premières violettes. Symbolique, mais si vivante ! Toute la vie, la joie du matin, le rire et la jolie santé rose des dix-sept ans ! Ce n’est pas une déesse ; ce n’est pas même un ange : c’est une jeune fille qui demain sera femme, qui le sent confusément au frémissement de ses lèvres sous les baisers de l’air, et dont le cœur, déjà tressaillant, s’ouvre parmi les ivresses de la terre amoureuse à tous les vagues rêves qui font une auréole sur la tête des jeunes filles. N’est-ce pas un rêve aussi qui, sous la gaze de sa gorgerette, précipite les bouillons rosés de son sang et met dans toute sa mignonne attitude de pensionnaire ce divin émoi plein de rougeurs ?

Autour d’elle, les pommiers jettent leur neige odorante, et les cerisiers, comme des mouches blanches à pattes roses, secouent des pluies d’étamines et de pistils. Le pommier parle d’aimer ; le cerisier parle d’aimer. Blottie sur son épaule, une colombe gonfle sa plume qui tremble. Et la colombe semble dire avec un long roucoulement plaintif : « Maîtresse, petite maîtresse rose, dis-moi, pourquoi ta robe frémit-elle au corsage et faitelle en s’agitant des plis qui se moirent ? J’aime, moi, je suis aimée, et ma vie est amour. En un long rêve, je vis ma vie parmi les fleurs, au soleil, sous la plume de mon ami. Ecoute les nids : tout s’appelle. Vois le ciel : la nue est nuptiale. Vois la terre : l’ombre même

adore le jour. » Ainsi, dans l'enchantement de la saison souriante, elle passe, elle songe, (die aspire, ombre pâle et troublée. Aime-t-elle ? Point encore, je crois. Mais bientôt viendra l’heure. Elle tressaille ; elle a peur ; elle rougit ; elle semble dire : « Je voudrais. Mon Dieu ! si c’était vrai, mais je n’ose croire ! » Et tout cela la rend adorable, avec un charme d’attendrissement qui remue.

Elle a seize ans ou dix-sept ans au plus. Le moule virginal où dort, — si mystérieuse — son âme timide, gonfle déjà de naissantes rondeurs sur lesquelles on voit brider la robe. Dans un contour un peu grêle encore, l’épaule laisse soupçonner une ligne sur le point de se remplir. C’est ensuite, au-dessus delà collerette, le potelé gracile du cou, avec sa carnation légèrement brunie sur laquelle tranche, à la nuque, le blondissement des cheveux plantés bas et relevés à travers un brouillard de méchettes folles jusqu’au haut de la tête. Et toute cette figure a la fraîcheur savoureuse de la framboise sous bois ; la bouche entr ouvre son bourrelet vermillonné sous je ne sais quel frisson qui la plisse et la fait luire. Une paillette rouge, comme une gouttelette de sang, pique les lèvres, les narines, le coin de l’oreille et se noie sur les joues en une ombre d’intactile duvet. Ainsi tout me révèle le trésor de ses grâces éclosantes. Ses mains elles-mêmes, rondes et creusées d’un rien de fossettes, ont ce commencement de léger empâtement (jui signale le graduel épanouissement de la chair nubile. Elles se nuancent de la délicate teinte blonde de la fleur du pêcher — sur laquelle plus tard l'or des bagues

tranchera superbement. Mais l’enfant n’a ni bagues ni colliers, encore — rien qu’une marguerite qu’elle effeuille, comme ont fait toutes les femmes, et de laquelle elle cherche à savoir le secret qui la fait soupirer.

Le Printemps est la fleur de poésie d’un poète qui aime, d’un peintre qui tressaille devant la nature et qui a peur de son œuvre. Je n’ai vu que chez les anciens, chez Hemling peut-être, une pareille candeur de ligne, une semblable naïveté d’exécution, une si grande simplicité de faire et de rendu. Yan Eyck eût peint dans cette attitude sa vierge et on l’eût adorée dans les temples. Il ne lui manque qu’un nimbe ; mais il est remplacé par la couronne argentine que le matin tresse à ses cheveux parés d’un bluet.

Toutes les allégories printanières, déployées à grand écart d’ailes sur fonds de bois et de ciels, ne sauraient exprimer ce que dit chez cette vierge attendrie le petit doigt croqué de la main qui tient la fleur. L’œil brillant de lueurs intérieures, la lèvre allumée d’un feu rose, les cheveux doucement frémissants comme une nuée, le pli naïf, simple, discret de la robe, tout me parle de jeunesse, tout me chante les premiers matins, tout me semble exhaler le printemps, le parfum, la brise, l’amour, le songe.

Vision par la grâce, la transparence de l’âme et l’éblouissement partout répandu, — réalité par le corps entrevu, le contour qui s’achève et le sang roulant à pleins flots, il me semble que le peintre a rêvé cette riante idylle à l’aube, dans le thym et la rosée. O poésie ! O grandeur en cette grâce ! Ce n’est pas une jeune

fille, c’est toute la jeune fille — avec le rêve éternel qu’elle caresse sur le lit d’azur de ses illusions.

Que dirais-je maintenant de l’arrangement de cette adorable rêverie ? Une tendre et blanche lumière, brouillée dans les transparentes gazes du matin, baigne la figure de clartés opalisées. L’esprit monte dans celle nuée jusqu’aux urnes éternelles qui d’en haut versent les saisons à la terre. Le peintre, d’un pinceau moelleux et gras, a travaillé ce divin ciel gris-bleu à petites touches serrées et précises. Au loin une tourelle de château au toit ardoisé coupe de ses murs écailleux la ligne de l'horizon. C’est là, c’est en ce nid sévère, embelli d’elle, que la songeuse, le soir, prie à deux genoux le bon Dieu de lui pardonner ses mignons péchés du jour.

L’exécution ici est elle-même de la poésie : la touche, — d'une finesse, d'une sûreté, d'une application si magistrales. — semble avoir eu des peurs, des effarouchements, des reculs, des tremblements, comme si l’esprit du peintre s’était tout à coup troublé devant un mystère de gouffre rose. — Voyez la figure : quelle crainte de déflorer cette pulpe ! Quel respect de cette fraîcheur ! Ainsi de la robe, un bijou de modelé, de dessin, d’iris moirées ! Tout imprégnée d’électricité, bleue avec des reflets argentés, pareille à ces robes tissées d’avril qui sont la scintillante parure des princesses charmantes, elle enferme en sa gaine* la forme de l’enfant et tombe sur un gazon diapré d’étoiles rouges et or à larges plis frissonnants.

On a assez sottement reproché au maître d’exagérer l’importance du costume en ses femmes ; telle critique

PROPOS D’ART

autrefois risqua même, en son amertume, le nom outrageux de « couturier ». Mais ce souci est encore une des supériorités d’Alfred Stevens. Avec son admirable intelligence du monde féminin et cet amour qu’ont pour les moindres bibelots caressés par la femme ceux qui la sentent profondément, il a compris qu’elle n’existe pas seulement dans sa nudité, mais encore dans tout ce qui la revêt, la pare, la touche et l’approche. Le boudoir, le salon, les petits refuges mystérieux où elle dérobe sa faiblesse et ses charmes, sont en réalité aussi pleins d’elle, aussi pénétrés de sa grâce, aussi parfumés de son adorable odeur que sa chair elle-même. Tout l’essaim rose qui lutine dans les plis de sa jupe et les gazes de son corsage les habite encore et reflète les lueurs roses de sa chair, quand déjà elle les a jetés au pied de son lit ou accrochés à sa garde-robe.

On ne peut approcher les objets qu'elle a parfumés de son toucher sans éprouver — comme devant elle-même — le charmant vertige de sa présence. A plus forte raison, rien n’est troublant, par suite de cette très réelle transfusion, comme les parures avec lesquelles elle se fait voir et où elle transvase sa vibrante et nerveuse vitalité. La femme imprime à la robe qu’elle revêt jusqu’à sa pensée intime et son humeur habituelle ; telle manière de serrer les plis de la jupe ou de les déployer livre le secret que son œil et son front ne livrent pas toujours. Les gazes et les dentelles font audessus d’elle des solutions d’énigmes qui laissent plonger aux derniers remparts de sa vie si pleine

de réticences, de faiblesses et de force passionnées.

Tout à l’heure la cassure droite, contenue, sévère même, — de l’aimable sévérité de ce qui est virginal, — évoquait à l'esprit devant la robe bleue du Printemps toute une aube de candeurs. Le lobe d'un flanc à peine nubile enflait d’un contour indécis le bas du corsage.

Voici maintenant la parure, plus savante en son désordre, de la femme qui a vu décroître sous le trouble nuage des déceptions l’astre matutinal des jeunes filles. Le pli de la robe, plus menu et comme fripé, me montre je ne sais quoi de chiffonné qui me fait penser à l’homme, aux fièvres, aux nuits. La couleur elle-même a changé : ce n’est plus l’azur lamé d’argent des mais où croissent à terre les pervenches et dans l’âme les songes ; l’or brûlé des blés en août paillette de reflets presque enflammés une soie jaune, une soie couleur de désir et d'amour — sous laquelle on suspecte un corps ardent. Voyons, du reste, ce que dira la figure. Quel abîme entre la fraîcheur pourprée du Printemps et cette pâleur marbrée aux tempes des bistres de la vie ! J’avais bien vu : l’âge des marguerites qu’on effeuille est passé. Celle-ci les a toutes effeuillées. Elle y croit peut-être encore ; mais le dernier pétale est tombé de ses mains. Plus rien, a dit la fleur. Elle semble dire : Toujours ! Encore ! Une jeunesse de péché jette des ombres traversées de lueurs sur cette ressouvenante et maladive figure. Ta lèvre, — femme — en un doux frisson, sentit passer les amoureuses haleines. Mais la lueur qui flottait sur le couple enlacé du matin s’est [changée en douteux crépuscule où tu ne t’es

PROPOS D’ART

plus reconnue toi-même. Et pourtant, dans ce nid d’ombre et de verdure où tu te promènes, esprit tendu vers les choses, est- ce la voix du passé qui gémit à ton oreille, ou bien, comme une lyre lointaine, entends -tu dans l’air les murmures consolateurs de l’avenir ?

Cette dame qui, A la campagne (c’est le nom de la toile) , visiblement s’attendrit à suivre par l’air le vol de deux papillons, elle n’est plus jeune ou plutôt elle commence à ne plus l’être. Elle a trente ans, — - cet âge où la femme vit une vie nouvelle, aspire, rêve, oublie, tend les bras à ce qui va la perdre ou la régénérer. Du reste ce n’est pas une pleureuse d’élégie : elle ne connaît pas Ophélie, et elle n’a pas rêvé de confondre sa chevelure aux saules de la rive. Elle est bonne, simple, franche, ni belle ni jolie, admirable de regrets et d’espérance. Toutes les agaceries des sirènes roulant l’œil et poussant des soupirs derrière des éventails ne doivent point valoir l’étreinte de cette maîtresse sûre et dévouée. Large et forte, le vêtement qui la couvre révèle une superbe poitrine, des seins d’honnête femme et des reins puissants.

Alf. Stevens a développé ce poème avec la grâce, la poésie, la subtile entente du cadre qui ont présidé à son Printemps. Un taillis, un banc, deux papillons, une femme, voilà toute la scène. La dame se détache avec netteté du massif sombre sur lequel tremble le vol des papillons. Et quel art toujours dans la manière d’asseoir les figures sur les fonds ! La jeune fille du Printemps , à peine fixée sur un ciel onduleux et mou-

vant, avait, si j’ose dire, l'incertitude de son propre esprit. Celle-ci, au contraire, femme aux mûrs contours, s’attache comme une réalité splendide au sol ei prend sur la terre une place qu’elle a tant méritée en soutirant. Elle marche ; encore un pas. elle sera sortie du cadre. Quel recueillement dans ce pas qu’elle fait ! Elle marche autant dans le songe que dans l’herbe. Abandonnée sur l’épaule par une main à moitié gantée, l'ombrelle ouvre au vent son pavillon tendu de rose. Tout cela peint avec une largeur, une sobriété, une finesse des valeurs et une harmonie admirables — dans une gamme de tons qui se dégradent, se fondent et se dédoublent. L’amer jaune de la robe, coupé par des mousselines dont la blancheur en tempère l’âcreté, se meurt dans le cou où il laisse un reflet, passe à la chevelure où il rougoie dans la rousseur dus bandeaux et se fait rose avec un tendre rappel dans l’ombrelle.

Or. d oit vient toute cette perfection ?

Du talent et aussi du respect.

Alfred Stevens est un religieux devant l'art.

COROT ET DACBIGNY

J'arrive sans préambule au paysage et tout première-' ment je vais saluer le maître suave, le poète sacré, le

PROPOS D’ART

poète virgilien, non, mieux que cela, l’âme de paysan qui s’appelle Corot. Devant lui l’enchantement va jusqu’à oublier ce qu’on a vu d’art et ce qu’on sait de critique. Ce n’est plus une toile et ce n’est plus un peintre : c’est le bon Dieu et c’est le matin. J’ouvre la fenêtre et je suis chez moi, dans le chez moi des poètes, je veux dire la nature. Quelle adorable vision que cet Etang de Vüle-d' Avray ! Arrondi dans la courbe des verts, l’étang lisse son petit flot qui se ride d’un zéphyr et pousse à la rive, en le berçant, un bachot qu’un homme dirige à la rame. Toutes les rosées de l’aube perlent dans cette toile, à travers le tendre voile des brunies doucement illuminées de soleil. La naissante fécondité du printemps déjà mêle les arbres entre eux en des enlacements de branches verdissantes. L’herbe épanouit ses bouquets de fleurettes rouges et bleues. L’air flotte en ondulations vaporeuses et roule avec les neiges des pommiers l’aile des jeunes papillons. Corot est le charmeur par excellence en ces représentations de la nature fraîche et mouillée des premières heures. Comme tout renaît chez lui ! Comme tout est jeune ! Comme tout est joie, amour, mystère, espérance d’un jour serein ! J’y vois, en même temps que les éternelles fiançailles toujours recommencées de la terre et du ciel, la douce âme rêveuse d’un vrai peintre de la nature ! Corot, du reste, possède par excellence cet art suprême du paysagiste qui consiste à rendre juste assez pour laisser penser et deviner. Ses pâles verdures, brouillées en des vols roses d’étamines et des poussières, sont comme un visible mystère autour des nids qu’on

entend chanter et qu’on regarde s’ébattre à petits coups d’ailes frémissantes. Ses toiles sont des hymnes : je m’en vais dire meme qu’en les peignant, il me semble qu’il prie. Il est ému devant l’aube ; il tremble devant le feu rouge du soleil dans les arbres ; la brume se peuple pour lui de chimères sacrées. Aussi qu’il est personnel ! qu'il est naïf ! qu’il est religieux ! qu’il est lui et lui seul par son inimitable exécution tout à la fois mince et touffue, inégale et soutenue, tendre et vigoureuse ! Il est comme le poète devant Dieu et il balbutie. Ne diraiton pas qu’il tremble quand il cherche ses tons — et il en trouve d’admirables. Quelle manière encore de détacher ses verts en teintes argentines des flottantes lueurs violettes où baignent les fonds î II peint avec rien et dit tout d’une touche. Les chemins qui serpentent derrière Y Etang sont indiqués d’un coup de pinceau. Et qu’il fait frais chez Corot ! Amoureusement nué de blanc dans une transparence d’azur qui fait penser à l’alouette au matin, le ciel fuit immense et doux dans l’ascension des clartés.

Dans le Paysage avec figures , c’est le soir qui tombe des pourpres pâlies du couchant et glace de reflets lie-de-vin la brunissure des eaux. A travers le feuille léger des arbres, des bouts de ciel rose et lilas s’échevellent en fumées floconneuses. On voit danser en rond le chœur folâtre des nymphes, et les sylvains dans les bois font taire le bruit de leurs pieds fourchus. Je ne sais rien de suave et de doux comme cette vespréc idyllique.

Corot ne voit pas de lignes dans la nature : tout est

pour ses yeux souffle, atmosphère, lumière. 11 ne dessine pas un arbre ni un étang : il fait d’abord l’air, le ciel, l’eau, la lumière, puis il songe au reste. Le reste se compose de teintes et de tons produits par les rencontres de la lumière, ses jeux, ses hasards et ses mirages.

Corot est le poète des poètes : pour l’aimer il faut être un peu comme lui et avoir couru, les pieds humides, dans les rosées de l’aube et du crépuscule.

Daubigny et lui contrastent puissamment. L’un est le sourire du printemps avec quelque chose d’amoureux et d’espérant ; l’autre est l’accablement des étés avec une mélancolie pleine de trouble. Corot, léger, souple, facile,, naïf jusqu’à montrer en chaque toile un écolier toujours à l’école, rêve, cherche, pense, se renouvelle en une exécution mystérieuse et vague comme ses sujets. Daubigny, plus lourd, plus froid, plus technique, a plus de force et moins de grâce, rêve moins et peint plus, du reste praticien inégal, étrange, cherchant avant tout l’eflet. Il n’est pas rare de trouver des toiles de Daubigny qui tout d’abord ont l’air de vastes bavochures maculées de placards et égratignées à la hampe du pinceau. Placez-vous au point de vue : tout se fixe ; tout se met au ton ; l’illusion arrive. Qualité et défaut à la fois, car s’il est grand d’approcher de la nature par la vérité de l’impression, l’artiste n’est complet que s’il y ajoute la perfection des moyens. Je n’aime pas plus le brouillassé que la polissure, et je déteste autant l’inachevé que l’extrême fini.

11 suffit de voir l’une des deux toiles de Daubigny au

salon pour le connaître tout entier : on sent tout de suite que c'est un peintre honnête et de bonne foi. Suivez-le dans ses campagnes : il ne montre rien qu'il n'ait vu de ses yeux. Il connaît la terre et les lieux qu’il peint ; il les a étudiés avant de les peindre ; on voit qu'il y a son assiette.

Le Pré des Graves (Normandie) et le Sentier , fin de mai , ont tous deux ce que j’appellerai le caractère brun du maître. Les clartés, sobrement dispersées, filtrent à travers des ciels lourds, et une grisaille alternée de demi-teintes pales et foncées baigne la gradation des plans. Un bouquet d’arbres masse dans le Pré, vers la droite, sur une motte de glaise brûlée, son feuillé roux plaqué de verts épais. A la gauche, derrière une succession de terrains ocreux coupés de plaques rouiüées et terminés par un bout de plage mouchetée de traînées vert-de-gris, un horizon de côtes bleuâtres court sur un ciel gris fin. veiné de filets azurés. — Le Sentier, plus riant, s'éclaire d'un joli ciel doux pommelé de flocons roses et se pousse à travers champs, bordé d’aubépines et de pommiers en fleurs.

Daubigny est avant tout le peintre des étés lourds et des midis accablants. Quand les grenouilles chantent et que la cigale altérée fait entendre sa crécelle, il sort et pousse sa barque à l'eau. Il connaît les verts de toutes les heures et de toutes les saisons, mais il aime principalement les verts noirs de l'été. Son Pré a des verts admirables. Ln retour, son Sentier , d'un faire épais, ne restitue pas la tendresse claire des fins de mai. Daubigny a la main un peu lourde pour les feuilles printa-

PROPOS D’ART

nières, et il écrase, en voulant les prendre dans ses doigts, les délicats papillons des premières brises. Mais quelle fermeté dans les masses ! Comme toujours les plans sont à leur place ! Les terrains grenus s’écaillent dans une brunissure splendide avec une exactitude et une finesse étonnantes des valeurs.

Page 1