L’ART ET LE TEMPS
Je dis aux artistes : Soyez de votre siècle.
Il vous appartient d’être les historiens de votre temps, de le raconter tel que vous le voyez, de l’exprimer tel que vous le sentez, sous toutes ses faces, sous toutes ses formes, dans toutes ses manifestations, à travers ses vicissitudes et ses grandeurs.
Je ne sais rien de plus grand, de plus émouvant, de plus digne de nous et de l’avenir que le récit vivant, palpitant, saignant, avec tous les pleurs, tous les rires, tous les enthousiasmes et toutes les folies, de la vie telle que nous la vivons d’âme et de corps, de mœurs et d’habitudes, pleine de frissons, de colères, de douleurs, d’aspirations, de haines et d’amours.
On a objecté la pauvreté du costume moderne et la difficulté de l’accorder aux exigences du coloris.
Notre costume moule des mœurs qui ne sont plus celles qu’abritait la guenille pailletée du passé. Il n’est pas plus pauvre : il est différent, voilà tout. Le costume est toujours riche, d’ailleurs, qu’il soit à galons ou à trous, du moment qu’il revêt une âme et un esprit.
L’art moderne revendique le costume moderne. Nous ne sommes ni des antiquaires ni des fripiers. Nous sommes des vivants et nous n’avons que faire de la défroque des morts.
Toute notre époque est dans notre habit noir. Mais on regarde à la surface et non dessous. On prend son point de vue de près au lieu de le prendre à la distance qu’il faut pour voir en profondeur. L’homme s’obscurcit alors, et l’habit, ce linceul, bride sur le néant.
N’oublions pas que les grands artistes ont toujours eu en eux une certaine manière de sentir qui, sans dorures ni galons, par l’effet d’un art à tout transformer, changeait en chatoyantes richesses les pauvretés les plus squalides. Ils contiennent un type qui s’étend à la figure comme au costume et auquel ils rapportent toutes leurs conceptions. C’est, chez Velasquez, la concordance entre les taciturnes visages et les sombres vêtements mortuaires ; chez Véronèse, la volupté qu’il met à faire bouffer ses damas; chez Rubens, l’opulence bourgeoise de ses magnifiques robes étoffées à grands plis; chez Rembrandt, enfin, le magique clair-obscur où se baigne toute sa haillonnerie constellée de soleil.
La force des hautes imaginations consiste dans cette aptitude à donner aux moindres choses, presque sans recherche, le relief de forme et de couleur qui fait du manteau troué des carrefours une splendeur plus éclatante que la pourpre des palais.
Mettez ce froid habit noir dont vous avez peur sous les jeux contrariés de la lumière ; corrigez la banale symétrie de sa coupe sans plis ni cassures en y infusant le caractère de la personne humaine ; ne le jetez pas sur l’épaule de vos personnages avec le goût barbare du tailleur dont les procédés s’appliquent indifféremment à l’homme maigre et à l’homme gras ; mais taillez
PROPOS D ART
dans un même bloc la figure et l’habit d’un coup de pinceau qui les fasse vivre tous deux d’une vie en quelque sorte corrélative ; donnez à ces noirs opaques et lourds des draps de fabrique la légèreté, la chaleur, la personnalité du vêtement artistique ; variez surtout par la science des gradations et des dégradations, en les affaiblissant et en les renforçant successivement, la série des nuances particulières au noir ; gardez-vous bien de le balafrer de stries blanches pour en marquer les clairs, comme font certains imagiers ignares ; ôtez-lui le chatoiement criard qui donne à l’habit l’air d’avoir été taillé dans du fer-blanc ; songez que la peinture répugne souverainement au clinquant et au battant-neuf, que la vieille loque éraillée, rapiécée, roussie par la sueur et marquée d’usure, est tout naturellement ce qu’il serait impossible que soit l’habit neuf avec son air collet-monté, sa raideur guindée, son miroitement d’occasion, tout ce faux éclat d’un jour, bon dans la garde-robe et insoutenable au grand air ; consultez enfin ce que l’art de Titien, de Velasquez, de Van Dyck, de Hais, de Pourbus, de Rubens même, le peintre rouge, a su créer dans le noir par la fragmentation des nuances, en rompant ses duretés par des glacis moelleux, en le teintant de bleuissures claires, en l’estompant de brunissures foncées, ou bien en l’atténuant par des reflets doux, des lueurs tamisées, un ton de vétusté et de poussière; enfin en l’enlevant par des éclats de jour hardis, des polissures nettes, des rougeoiements et presque des pétillements ; — et dites-moi si cet habit, bête, ridicule et sot qu’il est, avec on ne sait quoi de funèbre et de balourd, n’offre pas, en définitive, à l’artiste qui sait
le comprendre, des ressources aussi inépuisables que la scintillante et précieuse friperie chamarrée des siècles à paillettes, à pompons et à falbalas ?
Le moindre coin de rue avec son pêle-mêle de redingotes pleutres et de jaquettes tapageuses où les rapui’cs vieilles d’un demi-siècle coudoient les fraîcheurs épanouies du matin — sous la pluie qui fait fumer les guenilles comme des buées et le soleil qui dessine en arêtes sèches les cassures du frac neuf — le moindre coin de rue contient tout ce qu’il faut de contraste dans la forme et de variété dans la couleur pour être mille fois plus vivant, plus vibrant, plus saisissant que les plus splendides forums inondés de soleil par-dessus un fourmillement de draperies miroitées d’arcs-en-ciel.
Je conseille passionnément aux artistes de sortir de leurs ateliers et de considérer, à la place des poses académiques d’un modèle drapé d’oripeaux symétriques, la prodigieuse variété des allures de la rue. Ils épuisent leur imagination à chercher en eux-mêmes des sujets qu’ils trouveraient là par milliers, — et encore ne parviennent-ils pas à leur donner la communicative vibration qui retentit aux moelles du spectateur. Leurs créations, conçues sans la passion, demeurent des abstractions auxquelles on voit bien que la colère, la haine, l’amour ou simplement l’observation n’ont point eu de part.
Au contraire, ils ne sauraient faire un pas dans la réalité pleine de rêve des rues, sans voir surgir autour d’eux des misères, des grandeurs, des dévouements semblables à ceux de l’Histoire, des martyres douloureux
PROPOS D’ART
comme ceux de l’Église, des combats plus terribles que les luttes d’Homère, de ténébreuses Iliades humaines révélées à l’éclair des yeux, à la pâleur des fronts, à la profondeur des rides. La pauvreté et l’honneur aux prises ; la vertu et la fierté combattant ; les rapides et lugubres dégradations de la faim sur la face humaine ; les vices stigmatisant la beauté de leur fer rouge ; les passions faisant de la chair un crible par les trous duquel jaillit l’âme ; le ridicule Titan : Hercule aux pieds d’Omphale ; le ridicule nain : Thersyte devant Agamemnon ; le ridicule féroce : Caligula, Domitien et Claude ; Hamlet, l’esprit, s’opposant à Falstaff, la panse ; les luttes éternelles de ce qui est en haut contre ce qui est en bas ; le triomphe, regardé avec épouvante par les visionnaires, du mal sur le bien ; les gouffres ouverts complaisamment à l’écroulement des âmes, et, par contre, l’épanouissement des hydres sur les cimes ; le cloaque roi ; le forfait sire ; la turpitude monseigneur ; la lâcheté excellence ; le monde ainsi fait par moments que le vomissement de tout ce qui devrait ramper dans l’égout refoule au tombeau et à l’exil tout ce qui devrait planer dans la lumière ; les adulations platement prosternées devant la puissance ; les tyrannies gonflées de tous les venins et de toutes les haines ; les sommeils des peuples et leurs réveils ; tous les contrastes, toutes les antithèses, les scènes infinies de l’éternelle comédie et de l’éternel drame. — Je plains ceux qui oseraient affirmer qu’il n’y a pas place pour des chefs-d’œuvre dans tout ce que sue constamment de larmes, de rires, de démences, d’enthousiasmes, de crimes et de vertus, le
pavé plein d ames sur lequel nous vivons et mourons nous-mêmes à chaque heure du jour.
L’art est là, dans cette intelligence du siècle, de son esprit, de ses grandeurs et de ses faiblesses. — Et c’est là aussi qu’est la vraie peinture d’histoire : l’artiste, en peignant ainsi son siècle, en sera tout à la fois l’historien et le poète.
Il faut que le siècle parle, prêche, professe, anathématise, combatte, aime et prie par la vaste bouche de l’art ouverte à tous les cris, à tous les enthousiasmes, à tous les enseignements.
L’œuvre d’art est une chaire, un amphithéâtre, une salle de clinique, un champ de bataille, une école.
Les formes, comme des moules variés à l’infini, s’adaptent à tous les sentiments et à toutes les idées.
En tous cas, sentir et faire sentir, voilà l’art. Avec cette puissance sur le cœur et l’esprit, rien ne lui est impossible. Il met le doigt sur la plaie et il la fait crier. Il découvre les sentines publiques et il les frappe de sa colère. Il assiste aux turpitudes sociales et il les cloue en effigies irrécusables. Devenu souverain par cette mission jusqu'alors récusée et qu’il exerce tout à coup pontificalement, il double les artistes par des hommes.
L’art auxiliaire de la science, la devançant, en pressentant les effets lui marquant la voie, c’est à cela qu’il faut tendre.
Faites donc des œuvres fortes, robustes, humaines ; sentez-les profondément ; mettez-y votre âme et votre sang ; montrez vos crins, vos dents, vos ongles, vos nerfs ; bouillonnez votre sang ; écumez votre fiel ;
PROPOS d’âRT
dites-vous bien que l’art est sévère ; qu’il peut rire, mais du grand rire révolutionnaire de Cervantès et de Rabelais ; qu’il peut pleurer, mais avec la bouche d’airain de Jérémie et de Dante; qu’il est tenu de demeurer grand et de faire toute chose grandement ; qu’enfm il est la scène, et non pas le tréteau.
ALFRED STEVENS
ET