‹ Les peintres de la vieChapitre 6 sur 15 · LE NU EN A HT · texte numérisé non relu

LE NU EN A HT

M. Régnault m'entrebâille la porte du nu : écartons la tenture et entrons dans le gynécée. Me voici kbien entouré : de la vie je ne vis pareille affluence de gorges, de bras, de dos et de jambes. J'ai voulu compter et je me suis arrêté à soixante, éperdu : il eût fallu en ajouter autant.

Je suis fort amoureux du nu, mais je n’aime pas les nudités. Il y a même quelque chose de dégoûtant dans ces plats grossiers d'étalages publics qui me ferait courir au poste voisin si je n’étais pas un peu de l'avis des Spartiates qui montraient aux jeunes hommes des imbriaques pour les détourner de l'ivrognerie.

La saloperie de tous ces décolletages sert à grandir la splendeur des nus chez les vrais artistes. Je ne sais rien de plus admirable que les beaux corps d’hommes et de femmes des anciens. Quelle religion 1 Quelle peur sacrée 1 Le moule superbe dont les contours, alanguis ou dressés, distinguent les sexes, se pétrit timidement sous leur main émue. Il me souvient de la première fois que

PROPOS D’ART

je vis à Bruxelles Y Adam et Eve de l’Albane : je m’approchai sur la pointe du pied, comme devant un mystère, et quand je vis ces deux enfants nus lutinant pour la pomme, je sentis mon cœur se fondre d’étonnement, de pudeur et d’amour.

Le nu est éternel dans l’art : je ne connais qu’une chose qui soit plus grande, c’est la figure vêtue. Le nu me fait rêver ; la figure vêtue me fait penser.

L’un et l’autre sont des portraits : mais la figure vêtue est de l’âme et le nu est du sang. Quand je contemple la Source , je baise des lèvres l’adorable contour et j’y vois la virginité. Quand je contemple la Joconde , thon âme se mêle à l’âme de son sourire et sent l’amour. La Vir-^ ginité est de tout le monde et l’amour de quelqu’un seulement. Le nu me dit l’homme ou la femme ; la figure me raconte un homme ou une femme.

Le nu rayonne comme une gloire dans l’art : VénuS presse d’en haut sa mamelle et emplit du lait de sa beauté la coupe d’or de l’idéal. Mais le nu n’est pas le déshabillé, et rien n’est moins nu qu’une femme qui sort de ses pantalons ou qui vient d’ôter sa chemise. Le nu n’a de pudeur qu’à la condition de n’être pas un état transitoire. Il ne cache rien parce que rien n’est à cacher. Du moment qu’il cache quelque chose, il devient polisson, car c’est pour mieux montrer. Le nu dans l’art, pour se garder vierge, doit être impersonnel et il lui est défendu de particulariser ; l’art n’a que faire d’une mouche posée sur la gorge et d’un grain arrondi sous la hanche. Il ne cache rien et ne montre rien : il se laisse voir.

Le Réveil de M. Lecadre nous propose une femme couchée de son long sur une peau de mouton et se frottant les yeux de ses mains à demi crispées. La tête, renversée en arrière à la droite du tableau, roule dans une mêlée de cheveux noirs et fait se gonfler le col d’une jolie ondulation. Sous les bras qui s’écartent, les seins, souplement attachés au buste, un peu pendants, s’écrasent sur le côté, comme des poires blettes. La ligne des hanches, maigre et suspecte, contourne sèchement les lobes du ventre qu’elle resserre et qui s’aplatit dans un modelé grêle. Les jambes, toutes droites et collées l’une à l’autre, d’un dessin lâché, sont campées avec une rigidité de statue, sans vigueur et sans pittoresque.

M. Lecadre s’est trop pressé de peindre : il a négligé de nous raconter sa femme nue. Je ne dis pas qu’il n’ait vu le modèle : peut-être l’a-t-il trop vu ; mais le modèle n’est rien tant qu’il n’est que modèle ; c’est quand il cesse de poser qu’il m’intéresse. Je reprocherai encore à l’artiste les touches vertes dont il a plaqué, dans la demi-teinte, les satins du ventre. La chair à l’ombre se noie dans une sorte de grisaille où les rosés de la peau pointent en sourdine, mais qui ne se vert-de-grise pas. L’arrangement de la toile dénote, d’ailleurs, de l’étude et de la science et plaît par sa simplicité. Un paravent de laque fleuronné de rouge, et la peau de mouton où s’enfoncent les reins de la femme : voilà, avec le rouge tapis de velours éraillé du parquet, tout l’accessoire. La peau de mouton, d’un gris chaud, a une sorte de vibration sous les nus et se toisonne de clottes de laine pois-

PROPOS d’art

seuses. J’oubliais une balafrure de lumière qui égratigne les rouges fanés des velours et griffe la pénombre d’une écorchure claire. M. Lecadre cherche le ton .juste, le muscle, la chair — et les attrape souvent. La poitrine est bien sentie : on y voit de la lassitude, des marques d’étreintes, des traces de baisers, et la gorge pend, voluptueusement mordue. Une solidité réelle groupe les formes de la fdle, et le grain de la peau, écrasé dans une pâte morbide, se masse en tissu serré sous la touche. — Ce n’est pas comme la Nysa de M. Lenoir, nudité pâlotte et mal charpentée, dont les bras et les jambes ne s’emmanchent à rien, et qui s’émiette comme de l’os de seiche en crayeuse poussière.

Je me défie des fonds de paysages pour les figures nues, à moins que ces fonds ne soient vraiment en situation. L’art n’admet pas que le vrai soit toujours vraisemblable. Il lui faut de la précision, de la clarté, de l’évidence et de la vraisemblance : quand je me suis trompé sur le sens d’une toile, la toile est mi-jugée, et je passe. Je vous laisse à penser ce qu’il y a de vraisemblable dans des demoiselles qui se déboutonnent au milieu des champs et s’amusent à se frotter, en pleine lumière du midi, le ventre contre les orties. Que chez elles, à huis clos, loin des regards, elles fassent sauter l’agrafe et prennent des poses plastiques, il y a toujours le sommeil, la fatigue, la toilette et le bain pour m’en donner la raison. Mais le garde champêtre qui veille dans les bois ne doit pas être tenté de passer son sabre au travers d’une toile pour un délit contre la pudeur.

M. Le Gendre, de Tournai, se soucie peu du garde champêtre et lâche en plein gazon sa Naïade. Elle est au vert, la grosse petite mère, avec une espèce de caleçon de draperie cul-de-bouteille dans les jambes, La tête, commune et poupine, d’un galbe rondelet où furète un nez carlin, s’appuie aux paumes de ses menottes sur l’angle des bras. Cette naïade courte et garçonnette n’a presque point d’âge ni de sexe, et n’étaient le ventre et les lobes de la gorge, on y trouverait la structure d’un éphèbe un peu gras. Il y a dans le torse des potelés sentis et des fossettes amoureusement creusées. Une sorte de frottis ambré accorde l’ensemble des tonalités. La pose du ventre se poussant en avant dans l’herbe et déterminant dans le dos une concavité qui suit dans sa ligne la convexité du ventre, a quelque valeur ; mais la brusque bifurcation de la silhouette — au bas du dos — en deux jambes écartées, pèche outrageusement contre la convenance et l’anatomie, en dépit de la gaze qui déguise le péril. M. Le Gendre, ancien premier prix de Rome à Anvers, nous devait mieux que cette commune et poupotte gourgandine, peinte du reste assez petitement.

M. Schiïtzenbcrger nous donne à manger dans sa Baigneuse de la jolie chair blanche, modelée en une lumière de nacre. Il est certain qu'il a sacrifié à la passion du jour et il a fait du déshabillé. Seulement le plus indécent en cette fille si peu vêtue n’est pas ce qu’elle laisse voir, mais ce qu elle cachait naguère. On regarde sa chair, on regarde surtout ses pantalons qui se massent à ses pieds, pêle-mêle avec la chemise et les jupons. Grande,

d’ailleurs, bien faite, charpentée correctement, presque jolie. Un fond bleu à ramages encadre la demoiselle qui, la jambe gauche repliée sur la jambe droite, penche son buste et tire ses bas. Les attaches de cette aimable personne s’emboîtent avec souplesse, et la ligne de son corps se développe non sans grâce. Une bonne clarté satine l’épaule, et les seins, joli bout de modelé tendrement gras, pointent, comme des fruits savoureux.

M. Georges Hébert expose aussi ,'des baigneuses. A la Source campe de face une assez belle gouje dont les jambes sont enroulées d’un manteau rouge, on ne sait pas pourquoi, et qui se fait remarquer par l’incontestable gaucherie de son attitude. Les chairs, ointes de glacis onctueux, se culottent de blonds reflets qui dorent particulièrement la poitrine et les jambes. Une touche plus râpeuse semble avoir écaillé à plaisir le grain des cuisses : la chair, rugueuse et sèche, y paraît crottée de grumeaux. L’aspect général charme l’œil par une tonalité chaude et le rebute en même temps par la maigreur du dessins

Je me fais un certain mérite d’avoir déniché, aux frises où on l’avait perchée, une petite Femme endormie de M. Jules Thomas. — Etalé sur un sofa rouge au-dessus duquel drapent des tentures, un corps jaune et nu arrondit en une souple courbure ses épaules et ses reins. L’ombre vigoureuse des fonds, amollie sur la couche en demi-teintes ambrées, rehausse l’or des carnations et s’enlève elle-même — grâce aux blancheurs grisaillées des linges qui se fripent autour des jambes de la dormeuse. Ce petit panneau, de 40 centimètres

tout au plus, a des qualités de dessin et attache par une exécution solide et précieuse.

Voici, pour couper sur le plat mollet de la femme, une tranche d’homme que nous sert M. Roger Jourdain sous les especes d’un Gladiateur romain s'apprêtant pour le combat. Les brunissures de bronze du gaillard s’argentent de luisants sous la lumière qui découpe, en sa nudité mate et noire, sur un fond gris, son svelte torse aux sèches arêtes. Les valeurs de la chair sont malheureusement trop pareilles à celles du casque et du bouclier posé par terre et patinent d'une même polissure café au lait l'homme et les choses.

M. Villa s’attaque à une Jeune fille et meringue dans une crème fouettée des chairs exsangues et veules. Je préfère à cette nudité mal campée et guindée comme une bourgeoise qui remet sa jarretière — la petite servante accortc qui, dans Une caresse , lutine du bout de son doigt rond une perruche jaune. La fille se rougit de tons de framboise, et la perruche se lustre de bleus clairs harmonieusement tranchés sur l’or mat du ventre.

La Vénus blessée de M. E. Pinchart ne manque pas de forme ni de dessin, mais les nus sont peints sans amour, avec une uniformité de valeurs pénible. Rien pourtant de plus admirablement varié que les tons de la peau, dans les chairs ambrées aussi bien que dans les chairs nacrées : lustrées de reflets gorge-depigeon, les premières décomposent dans leurs satins chatoyants la gamme rose de l’aurore ; glacées d’or et moirées de soleil, les autres se havanent de nuance

PROPOS D’ART

bise ou s’envermeillent des jaunes pâles de la lune à son lever. Le grain s’unit au grain dans une sorte de brillant mat où la lumière se résorbe et qu’une ombre grisâtre, parfois patinée d’une brunissure feuille-morte, baigne aux contours.

M. Th. Parrot n’a pas suivi des yeux, en retenant son souffle, la forme d’une belle fille en son sommeil, soulevant d’un souffle égal sa poitrine comme un flot et reposant, la tête sur les bras, dans une atmosphère imprégnée d’amour et de songe. Le Sommeil ne s’assouplit pas dans une moiteur suffisante. L’on ne sent pas perler à cette gorge la délicieuse petite sueur de la chair au lit. Le tendre gris-souris qui embrume comme une nuée vespérine les nacres de la peau pendant le dormir n’y est pas non plus. Et puis le bras donc ! il a l’ankylose.

Je vous ai servi le dessus du panier des nus et les pêches les plus veloutées : le restant m’a paru, un peu bien vert et piqué dans la pulpe. Un nu n’est acceptable que quand il s’y voit de la religion. Je frissonne quand une belle fille se met nue devant tout le monde : la beauté doit se respecter pour se faire aimer. Une dame qui met ses fesses au vent pour le plaisir de s’étaler commet simplement une indécence. La nu a quelque chose de la pureté des petits enfants qui jouent chair contre chair sans se troubler. Le déshabillé, au contraire, me fait toujours sentir la femme qui s’étale pour quarante sous et travaille les poses académiques.

Il ne faudrait que des vierges pour modèles dans les

nus.

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