DEUX TOILES DE COURBET
La Source nie présente une jeune femme qui, séduite probablement par le silence de l’heure et la fraîcheur du paysage, a quitté ses habits pour se plonger dans la claire fontaine. Il me suffit : je ne veux rien savoir de scs jupes. L’endroit est si mystérieux que le garde champêtre n’y passera pas. Halée de brunissures, sa tête détache de la roche ardoisée un robuste profil sculpté à grands éclats dans la pâte rustique et cuit aux joues de tons de brique sous lesquels mousse le sang. Le bras droit, tendu vers une branche qu’attire la main, se dérobe à demi derrière la tête qui cache aussi une partie de l’épaule. Abaissé vers la transparente naïade qui ondule au bas du tableau, le bras gauche se déploie dans une ligne que les doigts ouverts, en train de lutiner les jets des cascades, terminent par une efflorescence rose. Elle n’est pas assise précisément sur les roches, mais appuyée du côté droit, dans une attitude hardie qui muscle sous le poids du corps la jambe
(l) Ces deux toiles ne figurèrent pas au Salon de Paris de 1870; mais elles avaient fait grand bruit, en 1869, au Salon de Bruxelles. L’intercalation de cechapitre était accompagnée dans 1 e Salon de 1870 de celte note : « Je demande la permission, avant de quitter l’éblouissant royaume du nu, d’intercaler ici la description d’une ligure nue de Courbet dont on a peu parlé à Paris et qui a fait grand bruit l’an dernier au Salon de Bruxelles. Courbet est un des grands peintres du nu, et ses toiles — bien vues — sont des leçons. Kn choses d’art, il vaut mieux, au surplus, dogmatiser avec Je pinceau des maîtres que de son cru avec la plume du critique. »
PROPOS D’ART
gauche et ne laisse voir de la droite que le gras du mollet et les chevilles. De la main qui se pend à la branche elle se balance au rythme de la cascatelle bruissante à ses pieds, et le peintre l’a saisie dans le penchement en arrière de son corps ployé par une courbure au dos. A fds diamantés, perlés de gouttes qui roulent dans une bruine, la source coule sur le roc brun avec des moires tranquilles crêtées de bluettes vives. Plus bas, dans une excavation, l’eau tombe et se fait dormante, avec de petits bouillons qui la gaufrent de frémissements argentés. C’est dans cette eau que la femme baigne son pied et reflète, aux plis de l’onde qui se ride, dans une transparence empourprée de roses tendres, ses formes et ses chairs.
La Source est une vivante et savoureuse idylle, toute humide des fraîcheurs perlées de l’onde. D’une tonalité grise où les clartés s’émoussent dans la pénombre, elle a la fermeté de pâte, la puissance de touche, la force et la finesse de tons qui sont les vertus des anciens. Cette merveilleuse brosse du maître franc-comtois donne à toute la figure, dans le beau paysage mouillé qui mêle autour d’elle la pierre à la verdure, une accentuation incomparable. Je songe, en la contemplant, aux truculents morceaux de peinture, d’un jet si souple et d’une pâte si généreuse, que la verve des grands flamands enlevait à la force du poignet. Cette femme sur son rocher est tout à la fois de la peinture par sa grasse vie moite et de la sculpture par la dureté de ses chairs et la cambrure robuste de son attitude. Et pourtant, on ne peut s’y tromper, c’est bien de la vraie chair à bonnes
fossettes et à plis drus que le peintre a modelée sur celte superbe charpente développée sans buse dans la liberté de nature. Le corps se meut avec aisance ; le bras, d'un trait souple, dessine une rondeur qui s’enfle au coude et se fusèle à la main ; d’une courbe abondante et pleine, la jambe a le gras et le potelé de la vie ; le derrière surtout, lobé en contours que le roc froisse à peine, déploie, dans sa carnation rougeoyée sur les bords, une morbidesse extraordinaire. Sobre et nette, la touche de Courbet met partout des valeurs exactes, fondues en localités harmonieuses, et détache avec une infaillible sûreté les plans et les saillies. Peut-être le dos de la femme apparaît-il strapassé dans son resserrement de carrure, mais quel éblouissement ! Quelle fraîcheur de bouquet en tout ce torse ! — Et quelles joailleries encore dans les stries d’eau dont s'égratigne la pierre sur ses mousses luisantes î Quelles linesses dans cette brune patine du roc, écaillé de grattés gris et plaqué au couteau de marbrures saumon qui me rappellent involontairement la cuisse velue du Faune de Van Pyck ! A gauche, derrière la roche, en opposition avec le feuillage sombre des premiers plans, un coin de paysage vert pale, coupé d’un arbre renversé, baigne dans Pair et la clarté. Je ne sais l ien de plus frais, de plus savoureux et de plus lestement enlevé : c’est fait de rien — de glacis et de frottis.
Courbet est le peintre solide ; ne cherchez pas la grâce dans sa Source : elle n'y est pas. Ses grosses femmes, blocs charnus et splendides, ont tout de la femme, excepté ce (pii lait la femme, la lumière inté-
PROPOS D’ART
pleure. Elles n’ont jamais aimé, pas méchantes, bêtes seulement, — du reste honnêtes en dépit de leur nudité et chastes parce que Courbet les peint chastement.
Voici apparaître ensuite la Dormeuse, une vigoureuse et saine fdle corsée de rondeurs appétissantes. Elle dort ou plutôt elle sommeille, mais dans ses yeux nul songe ne fait palpiter la blancheur d’une aile. C’est à peine si l’on voit sur ses traits les langueurs du repos. Magnifique de belle santé animale, la tête s’encadre de cheveux châtains et se renverse sur un coussin rouge sombre. Un souple et vigoureux dessin enferme dans une silhouette mouvementée le corps qui repose sur le flanc, étalant dans cette attitude les seins dont l’un s’entrevoit seulement au bord de la silhouette et dont l’autre retombe pointé au bout de lueurs roses ; le ventre qui s’arrondit dans une courbe ferme et grasse ; les reins dont la ligne, trop développée, s’enfïe et culmine par dessus le reste de la figure ; enfin les cuisses placées l’une sur l’autre avec des rebondis de chair délicatement marqués. Un rideau vert foncé, mêlé à gauche au rouge du coussin et à droite au gris des fonds, fait avec ce rouge et ce gris la dominante de la tonalité. La Dormeuse est traitée sobrement dans un jour gris qui répand sur la chair des tons neutres savamment étouffés. Rien d’intéressant, du reste, comme l’exécution de cette petite toile (à peu près de 60 centimètres sur 40). On suit avec amour le pinceau ; la touche a la justesse, le moelleux, le voulu. Joli morceau, le ventre est travaillé à petits coups qui le modèlent de plans et de méplats. Une fine
transparence rose borde les contours et nuance aux. reliefs les gris. Pas d’empâtements d’ailleurs : la couleur semble avoir été posée du premier coup au ton.
Courbet traite la femme comme le paysage, par plans Solides. Dès que j’ai vu une de ses femmes, je la connais : elle n’a plus rien à m’apprendre. Point troublante, elle abdique l’énigmatique. Elle est le Sexe ; elle n’est pas le sphinx.