ALFRED STEVENS ET FRANÇOIS MILLET
Je ne connais que deux grands peintres de la femme dans ce temps. C’est A. Stevcns et F. Millet. Des deux pôles où ils se sont placés pour la voir, ils ont résumé dans leurs deux manières de la comprendre les deux bouts de la femme moderne. Entre ces extrémités, nouée par la chaîne des intermédiaires, la condition de la femme se développe tout entière. Exaltée chez Stevcns jusqu'à l’intelligence, elle descend chez Millet au rang de la bestialité. On sent chez la femme de Stevcns l'effort des hommes qui l’ont poussée jusque-là, et chez
la femme de Millet, les attaches de la nature qui ne lui ont pas permis de monter. A travers le changement des positions, comme deux soeurs jumelles dont l’une est partie pour la ville et dont l’autre est demeurée aux champs, elles se tiennent la main et forment les points culminants de la famille féminine. La sirène élégante de Stevens est sortie du bloc abrupt de Millet. On voit mieux le point d’arrivée par l’étude du point de départ, et Stevens complète Millet.
La femme de Millet, trempée dans le sang des campagnes, s’épaissit sous la rude enveloppe que la terre met à ses enfants : à demi-corps enfoncée dans les labours, elle participe de la grande vie animale comme les vaches et les bœufs et s’entoure jusqu’à la mort des langes massifs de son berceau. Elle est la laitière qui enfante et qui nourrit, et sa poitrine abreuve d’un lait pur une race dure comme elle. La sève qui fait pousser les pommes de terre coule dans sa veine robuste et corse de contours épais son torse librement caressé par les vents et les soleils. Millet m’ouvre le seuil véritable du premier Éden : la grande aïeule primitive devait ressembler à ses génisses fécondes. Ève, sortie de la terre et maçonnée dans le limon, était pareille à un mont, et ses mamelles se groupaient à sa gorge comme des bois sur des pentes de rochers.
La femme de Millet est avant tout la mère : les flancs qu’il lui donne se sont élargis dans les couches, et des mains d’enfants ont tapoté ses virils seins. Elle est la féconde nourricière des champs, avec quelque chose de doux et de farouche en même temps qui la fait
ressembler à un symbole. Millet campe ses femmes comme des cariatides : il leur donne la puissante allure et la taciturnité des mythes.
Alfred Stcvens, lui, prend la rude glaise du peintre Millet et la dégrossit à grands coups. Il part de l’Ève rustique pour arriver à la Galathéc mondaine. Il tord les seins de cette pataude calme et y plonge le coin de l’homme. Le ventre chez ses louves est infécond : il lui ôte l’ampleur sacrée et le fait souffrir par l’absence de l’enfant. Cette veuve n’a plus dans ses jupes l’odeur de la bouverie, mais les muscs dont elle se couvre exhalent autour d’elle des vertiges. Elle est le côté noir de la femme dont Millet reproduit le côté blanc. De môme que la femme de Millet est la maternité, la femme de Stevens est l’amour. Innocente, elle s’assied au banquet pour mordre les fruits. Un jour l’illusion fuit, elle reste encore, mais c’est pour ronger les écorces. Quand enfin la nuit vient, elle se dresse vengeresse vers les hommes et leur tend avec un rire amer la coupe de] son fiel.
Le peintre l’émancipe dans une sorte de passionnalité où elle est à la fois l’ange et le démon et qui complique le corps d’une âme. Millet accouple la femme à l’homme, et Pan, dans les bois, fait à leurs noces charnelles des orchestres de flûtes et de zéphyrs. Stevens fond en des caresses de feu les âmes et éparpille audessus des libres hymens du cœur, pêle-mêle avec les amours ailés de Vénus, les diables cornus de Lilith. Il y a chez Millet, pour tapis, des landes de trèfles où l’on se caresse à la manière des lapins* et chez Stevens, pour gazons, des tapis où l’on taille la pomme avec des cou-
PROPOS D’ART
teaux d’or. Boucher ni Mignard, d’ailleurs, n’ont rien à voir ni chez l’un ni chez l’autre : ils ont horreur du joli et personne chez eux ne fait la bouche en cœur. Millet comme un pontife demeure serein. Le front penché vers les labours, il moule ses femmes dans une placidité intense qui ne pleure ni ne sourit. La gaîté du penseur eu lui ne dépasse jamais un petit coin de la toile et s’y éjouit par échappées, dans un rayon de soleil, avec les poules et les moineaux. Stevens, aussi sérieux, entrebâille parfois la bouche de ses sphinx dans un sourire ; mais ce sourire est armé, par dessus les dents cruelles. Ils ont, du reste, trop le respect de leur art pour le faire rire.
Le rire dans le masque humain a la difformité d’un trou par où la bête s’exhilare. Le rire, d’ailleurs, est un état violent entre la fureur et l’épilepsie. Pasquin et Tabarin s’esclaffant de rire font la parade devant des ventres déboutonnés et non devant des esprits.
La femme de Stevens traîne après elle le mal de l’homme, et sous sa gorge se cache une morsure. Elle serait au cloître, comme Lélia, pour y rugir sa douleur, si le cloître existait encore. Sa misère est de rester attachée, par des fibres en sang, à l’effroyable monde qu’elle trompe et qui l’a trompée. Elle y mourra d’ailleurs, Madeleine non repentie, car c’est là qu’elle s’est sentie triompher et périr.
La femme de Millet ne vit pas, elle fait vivre. Celle de Stevens vit, mais elle donne la mort.
L’atmosphère de celle-là est rafraîchie éternellement par les vents et baigne dans le grand ciel ouvert. Celle-
ci, au contraire, noyée dans une atmosphère de poisons, s’étouffe dans le mystère, la douleur et les parfums. L’une s’étale à la clarté dans une demi-nudité inconsciente ; l’autre cache sa nudité au fond de ses robes et la montre bien mieux. Chose terrible ! Elle est habillée.
Eve est nue.
Alfred Stevens et Millet ouvrent à leurs femmes, du côté de l’inconnu, des projections déconcertantes.
A deux, ils posent le problème de Proudhon : courtisane ou ménagère.
Le monde de la femme touche, du reste, par tant de points au monde de l’homme que peindre la femme c’est nous peindre nous-mêmes, du berceau au tombeau.
Ce sera la marque caractéristique de l’art dans le siècle de s’être initié par la femme à la vie contemporaine.
La femme sert actuellement de transition entre la peinture du passé et celle de l’avenir.
Millet expose une femme'; Stevens n’expose rien. Je le regrette d’autant plus qu’une exposition où ils ne figurent pas tous les deux reste incomplète.
J’analyserai d’abord la femme de Millet et je demanderai ensuite de tailler pour Stevens, comme je l’ai fait pour Courbet, un petit coin dans mon Salon.
Une Femme battant le beurre : voilà le tableau de Millet. Nous sommes dès le titre en pleine réalité : on a l’odeur de la baratte dans les narines. Millet ne cherche pas plus les noms de ses tableaux qu'il n on cherche les sujets. Un sujet ne doit représenter qu’une chose et ne peut avoir qu’un nom. Millet prend ses
PROPOS D’ART
sujets comme ils lui viennent, et ses noms comme ils viennent à ses sujets.
La femme est debout dans le milieu de la toile, les deux mains au pilon de bois et tassant le beurre dans le fond de la baratte. Solide et charnue, elle se campe sur ses jambes un peu écartées et travaille les bras nus. Elle ne regarde ni à droite ni à gauche, ni en haut ni en bas : elle ne voit que ce qu’elle fait. Le soleil a recuit la pâte épaisse de ses joues et effrité d’écaillures la peau de ses bras. Cette grosse chair pierreuse et gercée, sur laquelle les haies ont mis des couches superposées, se squamme de callosités et se tasse comme de la terre mêlée à de la pierre. Une ossature vigoureuse et presque masculine dessine sous son cuir les attaches et les nodosités. Le coude, sec et rouge, se casse dans une arête anguleuse et coupante, comme un dur silex. Il fut un temps peut-être où la chair fleurissait en bourrelets le long de cette charpente ; — mais les gras se sont fondus aux labours, aux hersages, au métier de cheval qu’elle fait sous les lavasses et les soleils. La tête, plaquée de grumes et piquée de trous comme un vieux plâtre déterré, mêle dans une bouffissure sèche le front, la bouché, le nez et les yeux. Les plans, accusés par méplats saillants, semblent massés comme dans de l’argile, et les yeux y sont indiqués à coups de pouce. Les sueurs, les coups de soleil, les afflux du sang, gonflant et repoussant, durcissant et martelant la face, ont abouti à ce masque mafflu et couperosé. Le corps a subi la même solidification ; — sous ses lignes puissantes, le sang s’est — on dirait — coagulé.
La femme de Millet est vraie comme la nature ; la grande vie sommeillante de la bête l’appesantit quiètement ; elle rumine son existence. C’est l’ouvrière par devoir et par habitude : elle travaille, enfante et nourrit.
Quant à la pratique de Millet, elle est bien sienne : il pétrit ses figures, il les bâtit avec du limon des champs, il les gâche et les bousille comme un paysan sa chaumine. La Femme battant le beurre — avec ses mains calcinées, ses bras rôtis et ses joues crevassées, a une densité d’exécution singulière. Sous l’épiderme lézardé le sang s’immobilise, fouettant çà et là toutefois, comme une mousse à la bise surface, des bouillons écarlates. La brosse caresse ces épaisses charnures rustiques, les grossit, les allège, les assouplit et les alourdit, sur un fond de pâte brune où s'allument des tons vifs. Et quel dessin ! Quelle décision dans l’assiette de la figure ! Quel esprit — oui — des détails dans cette ampleur des ensembles ! Comme les plans sont à leur place ! Quel art de donner à tout le caractère et la vie ! Voyez, par exemple, ces grosses mains pattues et boudinées î Le doigt, croqué de phalanges qui craquent malgré leur solidité, bouge, joue, tient sa place dans la physionomie de la figure. Millet sculpte un poignet et une cheville avec la science qu’il met à tailler sa silhouette générale. Tout se lient par une corrélation étroite en ses figures et se groupe dans la lumière et prend l'accent qu’il faut. Chaque touche est sentie, voulue, préconçue : il ne laisse rien au hasard. Millet pense en peignant.
PROPOS D’ART
Ses femmes ont des grandissements dans leur réalisme ; — elles ne sont plus des vachères ni des porchères ni des filles de ferme , elles sont le travail, la sueur féconde, la maternité robuste, — la Glèbe. On voit en elles l’incarnation de la vieille Cybèle descendue des paradis et métamorphosée dans le corps d’une paysanne. Leurs blocs épais, devenus types à force de style, ne sont plus même du réalisme : ils sont de l’idéal sain, robuste et vrai : — le seul qui appartienne à l’art.
La Femme battant du beurre se détache des fonds avec une sorte d’héroïsme de cariatide. Un jupon bleu de grosse laine moule lourdement ses hanches, et sur le ventre, lobé pour la maternité, le tablier gris plisse , massif. A droite, dans le fond, une porte s’ouvre sur l’étable, et une baie encadre une échappée de paysage vert.
Millet est un voyant : il a la naïveté dans la simplicité.
Stevens aussi est un voyant : mais il a la naïveté dans le raffinement. Il est corrompu et vierge, comme un homme de cinquante ans qui aurait son cœur de vingt ans. Il aime et pardonne. J’aperçois dans ses tableaux une âme, qui est la sienne, mêlée à l’âme de ses modèles. Vous allez le voir en deux toiles dont l’une est l’aube et l’autre le midi de ces femmes qu’il a faites si admirables et si passionnelles : je veux dire dans le Printemps et dans la Femme à la campagne.