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PORTRAITISTES D'EXCEPTION

Nous avons constaté, chemin faisant, cette propension marquée par la plupart des peintres, en dehors des spécialités auxquelles ils ont fini par se vouer, pour l'interprétation de la figure humaine.

Que les peintres de genre ou d'histoire aient produit beaucoup de portraits, rien de moins surprenant. Le hasard de visites à des collectionneurs révélera la même préoccupation chez des paysagistes, des animaliers, des peintres d'intérieurs, de marines, de natures-mortes ou de fleurs. Tous semblent avoir voulu constater leur aptitude à reproduire correctement sur la toile les traits de leurs semblables, démontrer que s'il est, en Art, des sujets plus nobles ou plus difficiles à traiter les uns que les autres, que si la figure demeure, sans conteste, le thème essentiel permettant d'enclore de la pensée dans de la forme et de la couleur, ils pouvaient, comme d'autres, y exceller.

Les uns tentèrent cette expérience peu de temps après leur sortie de l'Académie et tout frais émoulus des leçons de leurs maîtres. Les autres y arrivèrent plus tard, au cours de leur carrière, par une sorte de « revenez-y ». Tous cherchèrent à donner en cette circonstance la mesure de leur savoir-faire

et de leur personnalité. L'occasion leur en fut fournie soit par leur désir de fixer l'apparence extérieure d'une personne particulièrement chère, soit de se servir d'un modèle caractéristique, soit par le caprice d'une commande lucrative. Je n'oserais affirmer que la démonstration fut toujours très probante. Même en passant condamnation sur l'inhabileté technique d'une main mal exercée à certaines opérations matérielles il semble demeurer acquis qu'un Eugène Verbockhoven, un Joseph Stevens, un Hippolyte Boulanger, un Henri de Braekeleer ont sagement fait d'orienter leur talent vers des sujets plus en harmonie avec leur tempérament et leur goût naturel.

Un chapitre piquant pourrait être consacré aux auteurs d'un portrait unique. Sans doute la documentation en serait malaisée à réunir. Ces exceptions dans la production des artistes demeurent généralement secrètes, le mérite de leur rareté n'en ayant pas encore égalé la valeur marchande aux autres productions des mêmes pinceaux. Il faut, pour les dénicher, le hasard d'une trouvaille chez quelqu'un des héritiers du peintre ou de son modèle, appuyée, le plus souvent, d'indications verbales traditionnelles, car semblables ouvrages ne sont pas fréquemment signés.

On a examiné, avec curiosité, à l'Exposition Rétrospective de l'Art Belge en 1905, un portrait d'homme en costume du XVlIe siècle, pourpoint noir et large fraise, exécuté par Eugène Verbockhoven (Collection de M. Léon Cassel à Bruxelles).

Correct, mince de matière, d'une pâte lisse, fluente et

transparente, d'allure froide, le morceau s'apparente à la figure du berger italien dans le grand tableau du même peintre au Musée de Bruxelles. Il ne le surpasse pas en saveur et ne paraît guère plus psychologiquement observé.

Le Chevalier O. Schellekens à Termonde conserve dans sa collection variée deux portraits de femmes peints par Joseph Stevens tout au début de sa carrière. Foncés, voulus et durs, ils n'annoncent pas encore le grand manieur de pâtes et le coloriste puissant du Marché aux Chiens.

M. le Docteur Rouffart possède un grand portrait d'homme, sombre et fatigué, peint par Hippolyte Boulanger.

Chez M. Alfred Vauthier, un portrait de garçonnet d'Henri de Braekeleer offre l'aspect ligneux et inexpressif, l'immobilité appuyée des traits du visage, la gaucherie d'exécution qui caractérisent d'ordinaire les figures établies par ce merveilleux harmoniste, mais sans la compensation de tout ce qui les entoure dans L'Homme à la chaise ou Le Déjeuner ^ Le Géographe ou Le Montreur d'oiseaux.

Les portraits des deux sœurs de l'artiste, M^es Peeters et Nyssens, de petit format, offrent les mêmes apparences

déconcertantes.

Poursuivons l'énumération :

Paul Bouré, sculpteur et peintre;

Adolphe Dillens, placide imagier de jolies anecdotes hollandaises;

Charles De Groux, interprète apitoyé de la vie des humbles;

Edmond et Charles t' Schaggeny, peintres animaliers ;

Oodefroid Guffens, le copiste des grands fresquistes italiens du Quattro Cento, le décorateur des halles d'Ypres ;

Charles Verlat, dont la curiosité fut universelle ;

Joseph Van Lérius, peintre d'histoire, rempart de l'académisme anversois ;

Constantin Meunier, lui-même ;

Gustave Den Duyts, le doux paysagiste gantois, ont tous peint au moins un portrait !

Le plus souvent c'est leur propre image, réfléchie dans une glace, à laquelle ils ont apporté tous leurs soins et toute leur attention. D'autres fois c'est un visage ami qui les a inspirés (M^^e Euphrosyne Beernaert, artiste peintre, par G. Guffens) ou bien celui d'un proche, dans une heure d'angoisse et d'émoi (le profil de Karl Meunier, malade, par Constantin Meunier), ou encore le hasard d'un désir exprimé par un Mécène curieux (portraits de Miles Mourlon par G. Den Duyts).

Den Duyts, paysagiste délicat, rêveur, interprète né de la Flandre humide, aérée, aux horizons plats coupés d'alignements d'arbres, semble très mal à l'aise dans le portrait. Il y apporte une maladresse ingénue, un effort touchant et ce charme de la couleur indécise qui fut la distinction de son art.

Il doit se rencontrer d'autres portraits non moins imprévus, que la chance ne m'a pas fait découvrir encore, singuliers, émouvants ou bizarres, dans des intérieurs un peu secrets

et jalousement défendus contre les curiosités esthétiques du

dehors.

Parmi ces portraitistes d'exception, deux maîtres, Henri Leys et Alfred Stevens, occupent une place à part. Leys fit peu de portraits, et presque jamais pour la clientèle, mais ceux qu'il exécuta sont des ouvrages sigulièrement caractéristiques qu'il serait impossible de confondre avec n'importe quelle autre peinture.

je ne parle pas des portraits de personnages historiques conçus par Leys pour faire partie d'ensembles décoratifs, portraits reconstitués d'après d'anciens ducuments ou inventés de toutes pièces, visages et costumes, et que j'appellerais volontiers des portraits artificiels.

Je pense seulement aux personnages copiés avec scrupule, d'après les visages de la vie, à ces portraits auxquels la personnalité si curieuse de Leys a conféré, sans qu'il ait cherché lui-même à singulariser son travail, une apparence entièrement différente de celle de toutes les productions du même ordre.

Revoyez au Musée d'Anvers les portraits de l'artiste, de Mme Leys, de M"e Lucie Leys, de l'architecte Balat ou bien, dans les salons qui les abritent, les portraits de M^e Suys, de M. et de Mme Couteaux. Vous remarquerez dans la mise en page une raideur caractéristique, les personnages sont coupés par le cadre d'une façon imprévue, la recherche des ajustements, qui n'ont rien de mondain, qui ne sont pas à la mode d'aucune époque, sont d'un goût curieux.

Portrait du Baron H. Leys

par lui-même

(Musée d'Anvers)

Le ton de la chair des visages et des mains fait penser à l'agrandissement d'une miniature gouachée, toute la tenue de l'œuvre est roide, anguleuse, voulue, en des accords de couleurs rares et surprenants.

Les portraits de M. et Mme Couteaux, qui sont antérieurs à ceux du Musée d'Anvers, mettent en lumière un aspect exceptionnel du talent de Leys. 11 s'y montre préoccupé de vérité et de vie, traitant les figures en grandeur naturelle, proportions inusitées chez lui, dans un parti pris de coloration encore légèrement ambré, mais sans aucune des conventions recherchées dont ses œuvres archaïsantes fourmillent.

M. Couteaux avait en quelque sorte inventé Leys. Il fut, non sans arrière-pensée de financier, son Mécène ou tout au moins son manager, comme il le fut plus tard pour Henri de Braekeleer. Et sans doute les artistes d'abord, le banquier ensuite, se trouvèrent également bien de leur confiance réciproque, car ils demeurèrent, sans cesse, dans les termes d'une courtoise cordialité.

Leys a donné toute son attention au visage un peu bouffi de M. Couteaux qu'il a peint avec application, surmontant des vêtements noirs et s'enlevant sur un fond neutre. Une main — admirable de dessin et de technique — à la poche du gilet, est le seul incident pittoresque éclairant cette grave effigie.

Le goût du luxe, l'amour des belles étoffes et des arrangements somptueux que Leys, en vrai Anversois, a souvent manifesté se fait jour au contraire dans le portrait de Madame

Couteaux. L'artiste s'est visiblement amusé en peignant la riche toilette qu'il avait composée pour son modèle.

La jeune femme est debout, vue jusqu'aux genoux, les mains croisées sur un éventail à la hauteur de la ceinture. Elle porte une robe décolletée à large berthe de dentelle blanche, de grosses perles en colliers luisent d'un orient délicieux autour de son cou nu, une écharpe de Chantilly tombant de la coiffure met sa note noire dans l'ensemble.

Légèrement replète, aimable et vive, la dame semble pénétrer dans un salon, prête aux effusions souriantes d'un accueil cérémonieux. Le visage d'un ton nacré, d'une élasticité de chair bien rare chez Leys, si souvent ligneux ou plâtreux dans ses visages, est plein d'expression et de vivacité

Le nom d'Henri Leys appelle par sa quasi homonymie celui de Joseph Lies (1821-1865) voué à des thèmes analogues, dont le Musée d'Anvers conserve un grand portrait de jeune femme, digne d'une mention.

Alfred Stevens (1823-1907) a peint aussi quelques portraits, bien qu'il ne fut, de par ses qualités mêmes, en aucune façon portraitiste. Le détail physionomique ne le préoccupait pas, il ne s'intéressait pas à la vie intérieure des autres, il aimait synthétiser, combiner de belles gammes colorées, créer des types, non déterminer des individualités.

Le charme des femmes peintes par Alfred Stevens, la

Baron Henri Leys

Portrait de Mademoiselle Leys

(Appartient au Musée Royal d'Anvers)

Alfred Stevens Portrait de Mme la Baronne du Mesnil de Saint-Fritfrit-'

(Mme P. Crabbe) (Collection de M. le Baron du Mesnil de Saint-Front, Paris)

séduction de la technique et du coloris de ce Maître devaient forcément !ui attirer des commandes de portraits. Il n'y tenait guère et les éludait de son mieux, ne se sentant pas à l'aise en face du modèle payant, et non payé par lui, dont il fallait fixer, dans une attitude mondaine correcte, une ressemblance sympathique et voulue. Sa fantaisie et sa liberté le gênaient positivement. Si beaucoup de ses toiles, pour lesquelles des personnes de sa famille ou des élèves ont posé, sont de quasi-portraits d'une allure cavalière et charmante {Tous les Bonheurs, Le Bouquet effeuillé, Femme à la Harpe, Un Chant passionné, Un Sphinx parisien. Le Masque Japonais, etc., etc.), les vrais portraits, étudiés comme tels, sont rarissimes dans son œuvre. On vit en 1880 le portrait d'un garçonnet (M. Emmanuel Crabbe), vêtu de velours gris dans un intérieur riche, puis à l'un des salons triennaux qui eurent lieu dans les locaux actuels du Musée Moderne, en 1889, deux grands portraits féminins au pastel. Alfred Stevens, victime de son luxe et de son imprévoyance, fuyait Paris oii sa situation devenait pénible. Il cherchait à Bruxelles des travaux lucratifs en attendant d'y briguer — en vain — la direction de l'Académie.

Par l'intermédiaire de son frère, Arthur Stevens, M. Prosper Crabbe, collectionneur avisé d'œuvres modernes, avait acquis quelques-unes des meilleures toiles d'Afred : La Fédora, Le Sphinx parisien, d'autres encore, puis, — après le portrait peint à l'huile de son fils — il lui avait demandé les portraits en pied de Madame Crabbe d'abord, de la Baronne de Bonhomme, sa nièce, ensuite. Celle-ci avait posé avec

sa fillette. Les morceaux de dimensions importantes, les figures de grandeur naturelle ont rarement porté bonheur à Stevens. 11 déploya dans ces pastels énormes une déconcertante virtuosité, il imagina des accords de couleur délicieux, il obtint une ressemblance superficielle agréable, mais néanmoins le commencement de la décadence s'indique dans ces ouvrages, faiblement dessinés, de construction un peu gauche et poupine. Madame Crabbe, en robe noire perlée de jais devant une tenture rose de chine ; Madame de Bonhomme et sa fille dans une harmonie jaune et blonde, malgré tous les prestiges à coté que sut leur conférer le peintre vieillissant, ne « tiennent » guère en regard des magistrales pages de savoureuse maturité auxquelles tout le monde pense, les femmes à cachemires et les belles visiteuses d'avant 1870.

On cite de Stevens des portraits ou des études d'après Waldeck-Rousseau et quelques personnalités parisiennes. !l les multiplia dans l'étourdissant Panorama du siècle, brossé en collaboration avec Gervex, production supérieure par sa tenue d'art et sa recherche d'élégance à tous les travaux similaires et qui devait avoir une durée si éphémère. Mais tout cela compte assez peu dans son œuvre.

On ne pouvait raisonnablement exiger que l'inventeur de tant d'arrangements fantaisistes pût s'astreindre aux exigences étroites du genre que nous appellerons le « portrait bourgeois » qui, depuis la Restauration, sous l'influence d'une réaction sévère, demeura si froidement rigide pendant la majeure partie du XIX^ siècle.

Les initiatives d'un Sargent, d'un La Gandara, d'un

Boldini, d'un Aman-Jean, d'un Besnard n'avaient pas encore violenté les scrupules du public et assuré de nouveau aux artistes une liberté dont les maîtres du XVIIIe siècle, un Boucher, un Nattier, un Vestier, avaient joui jusqu'à la licence.

Louis Dubois (1830-1880), qui s'est ingénié à peindre des portraits, s'est évidemment fait illusion sur les ressources que pouvaient lui fournir son éducation et son tempérament dans ce genre particulier oti précisément il eut fallu les qualités qui lui faisaient défaut, le souci du style, le sens de la forme caractéristique, la fidélité de l'observation. Tous les ragoûts de la couleur, tous les artifices du pinceau ne pouvaient dissimuler les lacunes d'une construction hasardeuse ni un manque de précision dans le dessin des visages ou des mains. Dubois ne dessinait pas comme on dessine à l'Académie, disent ses admirateurs. D'accord. De très grands artistes n'ont pas dessiné comme on dessine à l'Académie, et c'est tant mieux. Ils ont trouvé un dessin à eux, significatif, émouvant, juste. Mais Dubois s'est borné à dessiner mal sans s'échapper des formules de l'académie, et cela ne peut être invoqué à son éloge. Magistral dans quelques paysages, dans des natures mortes ou des fleurs, Dubois n'est plus qu'intéressant par l'exécution de quelques morceaux dans ses portraits, et ces morceaux c'est le rendu d'une étoffe, d'un accessoire, d'un fond. La figure, la chair sont traités pour la note, la tache de la couleur, sommairement, sans signification.

Une mention est due à Gustave Biot, graveur de reproduction minutieux et patient. Il a peint son propre portrait avec sécheresse et application, au moyen d'une matière lisse et mince, pâle et exsangue.

Ce travail d'une main accoutumée au dessin appuyé, aux traits du burin, est aux antipodes de l'art d'un Louis Dubois. Il est piquant de rapprocher des productions aussi disparates qui marquent, aux deux extrémités opposées du genre, les limites de ce qu'il n'aurait pas fallu poursuivre.

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