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LES NOTORIÉTÉS PROVINCIALES

Des portraitistes fixés dans des chefs-lieux de province ont joui d'une notoriété que je qualifierai d' « arrondissementière » pour me servir du mot récemment mis à la mode en France à l'occasion du vote de la loi instituant la Représentation proportionnelle.

Ces artistes furent assez nombreux et intéressants au commencement du XIXe siècle. Il semble que la facilité des communications ait peu à peu diminué leur importance et entraîné les mieux achalandés à transférer leurs ateliers dans de plus grands centres. Gand ou Liège suffisaient — avant 1850 — à alimenter de commandes Picqué ou Viellevoye, mais par la suite un Liévin De Winne a cru devoir se fixer à Bruxelles. La clientèle provinciale des portraitistes actuels ne craint pas de venir poser à Bruxelles, même elle manifeste quelque dédain pour les spécialistes régionaux. De même les dirigeants du monde bruxellois vont demander à Londres ou à Paris, chez Sargent, chez Flameng, chez Jacques Blanche, des portraits à la dernière mode. Et nos peintres suivent le mouvement. Emile Wauters a quitté Bruxelles pour Paris où il a conquis la plus somptueuse vogue internationale, Jan Van Beers a de même abandonné Anvers pour consacrer ses

pinceaux aux Américaines de Cosmopolis, Jef Leempoels va peindre des portraits, sur place, à New-York ou à Buénos- Ayres.

Je ne sais si les chercheurs découvriront en Belgique des maîtres régionaux auxquels pleine justice n'aura pas été rendue de leur vivant. Ugo Ojetti et les organisateurs de la Mostra del Rittrato à Florence en 1910 avaient fait sortir de Tombre des groupes de portraits à peu près inconnus qui firent sensation. Je ne parle pas de la série des peintures du Flamand Suttermans, portraitiste des Médicis, mais par exemple de Sebastiano Ricci (1) ou même de Ghislandi, peintre bergamasque du XVIIIe siècle, dont les excellents portraits si physionomistes et si libres d'exécution n'étaient guères connus en dehors de Bergame et de sa banlieue (2). Leur réunion dans une salle du Palais de la Seigneurie fut une surprise et une consécration.

Aurions-nous possédé, entre 1830 et 1880, en quelque petite ville belge, à Roulers ou à Soignies, à Termonde ou à Nivelles, quelque Ghislandi à nous dont les ouvrages sont demeurés cachés dans les maisons de la région et qu'on mettra en lumière un jour? C'est peu probable, mais, cependant, qui sait ?

Il y a tant de portraits qui n'ont jamais été exposés et qu'on ne connaît pas !

Nous croyons cependant être à peu près renseignés sur tous nos hommes de talent.

(1) Sebastiano Ricci, 1662-1734.

(2) Vittorio Ohislandi, 1655-1743 (Le Titien bergamasque).

Pierre Van Hanselaere. — Peintre de portraits, né à Gand en 1786, décédé dans la même ville en 1862, fut professeur à l'Académie de Gand et peignit des portraits estimables. On a vu de lui à l'exposition rétrospective de l'Art Belge en 1905 un portrait de M. E. Neyt, prêté par M. G. Neyt, Ministre de Belgique à Constantinople, décédé depuis.

Henri Van der Haert (1794-1846). — Des accroissements récents du Musée de Bruxelles ont permis de refaire connaissance avec l'art trop oublié d'Henri Van der Haert dont la carrière, à Louvain, puis à Bruxelles, fut brillante en son temps. Elève de Jacquin puis de Navez il subit fortement l'influence de ce second maître. Un portrait-groupe (M. et Mme X), au Musée de Bruxelles, s'apparente aux œuvres de Navez, en reflète les mérites sans parvenir à les égaler.

L'artiste est mieux lui-même dans ses curieux portraits au crayon, semblables à d'immenses lithographies, tracés dans un style linéaire plein d'observation et de piquant.

Constant Claes (1826-1903). — Constant Claes fut le portraitiste du pays de Tongres. On retrouvera beaucoup de ses œuvres un peu timides dans le Limbourg et aussi chez les descendants de personnes qui, apparentées ou liées avec lui, ont conservé, à Bruxelles ou à Gand, les productions de son pinceau. Il y a lieu de les mentionner ici pour mémoire.

Barthélémy Vieillevoye (1798-1855). — Barthélémy

Vieillevoye, né à Verviers en 1798, mort à Liège en 1855, se

hausse à un niveau plus élevé. Il y a entre Constant Claes et lui la même différence qu'entre Tongres et Liège.

Vieillevoye a passé par l'Académie d'Anvers, il est devenu le Directeur de l'Académie de Liège, il a fait de la peinture historique.

Son Assassinat du Bourgmestre Laruelle, immense toile fourmillante de personnages plus grands que nature, obtint, à son apparition, une faveur flatteuse. Elle est restée dans les collections de la ville de Liège, mais, faute de place au Musée, elle se trouve reléguée dans la salle des conférences de la Bibliothèque Centrale, rue des Chiroux. Cette salle est affectée à de petites expositions temporaires. Pour ne pas perdre de cimaise une cloison a été élevée par les soins de la Ligue des Artistes devant l'énorme machine du bon Vieillevoye. L'œuvre demeure masquée complètement et invisible en attendant quelque hasard ou quelque revirement du goût qui la remette en lumière.

Vieillevoye nous a laissé les portraits de contemporains notoires : Henri Vieuxtemps, virtuose du violon ; Raikem, président de la Chambre des représentants ; des professeurs de l'Université, des Magistrats, de grands bourgeois.

L'enseignement de l'Académie d'Anvers n'a guère influencé le tempérament de ce peintre. Il n'a rien acquis de la vision des peintres flamands. Il est resté le dessinateur d'origine mosane, fidèle à la ligne nette et un peu dure, insensible aux ragoûts des cuisines d'artistes des bords de l'Escaut.

Ses portraits, d'une fine et juste observation psycholo-

gique, sont tracés d'une pointe dure, avec une patience de graveur. Ils affectent une sécheresse dépouillée de pittoresque. N'y cherchez pas le charme du coloris ni la saveur de la pâte. Tout au plus certaine sauce transparente et roussâtre dont fut enduit après coup le mince modelé des chairs est-elle une formule anversoise, un jus, une « goede zaek » d'un maniement souvent constaté parmi les habiletés des palettes flamandes. Vieillevoye n'en tire d'ailleurs ^aucun agrément flatteur aux yeux, mais peut-être cette mixture est-elle la cause du durcissement de ses portraits devenus en vieillissant semblables à de la toile cirée mince et craquante.

Charles Picqué. — Charles Picqué, né à Deynze en 1799, mort à Bruxelles en 1869, est surtout connu à Gand où il a joui d'une grande vogue.

Elève de Paeiinck à Gand, puis de l'Académie de Bruxelles, il avait ses attaches dans la Flandre orientale et est resté nettement régional.

Ses portraits probes et corrects ne sont pas rares dans les vieilles demeures flamandes. On en apprécie la tenue sage, le dessin académique, la couleur juste et discrète, un peu mince et huileuse parfois. Picqué fut le Vieillevoye des Flandres.

Le portrait d'Henri Rolin, qui reparut à l'Exposition Rétrospective de l'Art Belge à Bruxelles en 1905, peut être tenu pour un des spécimens les plus complets et les plus heureux de sa manière (app^ à M. Ed. Rolin, Bruxelles).

J. B. NiSEN (1819-1885). — J. B. Nisen, né à Francorchamps près Spa, élève des Académies de Liège et d'Anvers» très appliqué et très froid, peignit des portraits honorables. Sa notoriété demeura locale. Ce Wallon qui avait goûté l'art d'Overbeek et subi, à Rome, l'influence de ses compositions pures, significatives, mais combien peu plastiques et de quelle timidité de coloris, ne pouvait être doué d'un tempérament capable d'extérioriser des émotions de forme ou de couleur, ni des observations psychologiques.

Même dans un portrait en pied de Procureur Général, la pourpre et les hermines de la toge n'ont pu lui inspirer de tâcher de réaliser un morceau de peinture savoureux. La tête exsangue, correctement dessinée, impersonnelle et distinguée, surmonte une robe d'un vermillon anémique, des fourrures et des dentelles de substance vague et indéterminée.

Cela est honnête, appliqué et indifférent. Il y a un monde entre le portrait du Procureur Général Leclercq par De Winne et celui du Procureur Général Grandgagnage par Nisen et cependant ils sont presque identiques au premier aspect.

Charles Ooms (1845-1900). — Karl Ooms peignit occasionnellement quelques portraits à Anvers. Le genre et l'histoire l'absorbaient et lui avaient valu des succès. Ses portraits sont d'une parfaite banalité, d'un froid académisme que ne rachète aucun parti pris, aucun accent de sincérité ou d'émotion.

Emile Delpérée (Huy 1850 f Liège 1896). — Emile Delpérée, fut l'élève de Charles Soubre, peintre de sujets histo-

Gustave Vanaise Monsieur et Madame Hobé (Appartient à M. Georges Hobé)

riques, (dont sans doute il existe des portraits aussi dans la région de Liège). C'est un vrai spécialiste du portrait. Ses rares compositions à personnages ne manquent pas de fougue et de force. Elles sont déparées par quelque vulgarité. Ses nombreux portraits, au contraire, sont solides, honorables, — bourgeois et sans raffinement sans doute, — mais ressemblants et d'une tenue conforme à celle des logis qu'ils ornent.

G. Van Aise (Gand 1854 f Bruxelles 1Q02). — La carrière de Gustave Van Aise s'est déroulée si récemment qu'il ne lui fut possible qu'incomplètement de demeurer un peintre Gantois. Il eut un atelier à Bruxelles, et c'est là qu'il acheva sa brève et malheureuse vie.

Il est néanmoins Gantois essentiellement, de formation, de tempérament, de sympathie. Il tient au terroir.

Ses grandes œuvres sont toutes dans cette ville, ses principaux portraits y furent exécutés. Même domicilié à Bruxelles il avait gardé sa clientèle locale, il peignait la plupart des portraits de professeurs d'Université et de bourgeois importants auxquels les honneurs d'une « manifestation » étaient réservés.

Combien en fournit-il de ces portraits « par souscription », au cours de ses dernières années de malechance et d'isolement, quand découragé, malade, son art n'était plus entre ses mains qu'un pauvre métier, un dur gagne-pain ?

Van Aise avait brillamment débuté. La Prédication de S. Liévin (1), dont on revit l'esquisse très poussée dans la

(1) Musée de Gand.

section d'art religieux du Salon du Printemps à Bruxelles en 1Q12, est l'une des œuvres les plus sérieuses de la peinture d'histoire belge à son déclin. Le parti pris des colorations froides, l'harmonisation solide des bruns, des verts, des bleus, sans une note brillante, est exceptionnelle chez Van Aise. Bientôt il allait se vouer à ses formidables compositions, si emphatiques, dans lesquelles il prodiguait les rouges brutaux, les jaunes crus, tous les éclats et toutes les fanfares d'une palette qui ambitionnait d'être celle de Rubens, sans posséder rien des dons de ce miraculeux harmoniste, incomparable dans le maniement des gammes claires et neutres parmi lesquelles chantent des notes de lumière.

Pauvre petit Van Aise, quasi nain, difforme, si vaillant dans sa lutte avec ses toiles disproportionnées, devant les tâches surhumaines qu'il s'imposait et qui devaient l'écraser !

Sa grandiloquence ne se concentrait pas, ne se résumait pas dans les portraits dont il obtenait la commande. Il semble qu'il y voyait, comme Wiertz, une besogne lucrative indispensable pour assurer le côté matériel de sa vie. A ses yeux de peintre flamand rêvant uniquement de réaliser d'immenses toiles historiques, les portraits semblaient de peu d'intérêt artistique. La plupart sont superficiels, creux, nullement révélateurs de vie intérieure, traités en décor, avec un air de ressemblance à fleur de peau, sans vrai souci du caractère individuel du modèle.

Même dans son propre portrait et dans celui de sa femme, Van Aise a « bluffé » ; il affecte un métier large et facile, d'une fausse virtuosité, et quand d'autres fois il trouve

Emile Wauters

Portrait du Lieutenant Général Baron Goffinet

(Appartient au Baron Goffinet)

le moyen de corser l'ouvrage de quelques arrangements pompeux, s'il peint, par exemple, un portrait équestre ou un portrait en uniforme, il adopte un format démesuré, il se montre déclamatoire, sans aucune inquiétude de perfection technique (Portrait du Prince Baudouin, du Comte Jean de Mérode, portrait d'un Officier) (1).

(1) Musée d'Anvers.

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