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Chapitre V

ALFRED CLUYSENAAR, ED. AGNEESSENS, ISIDORE VERHEYDEN, etc., etc.

Alfred Cluysenaar (1837-1902). — La carrière d'Alfred Cluysenaar fut un long désenchantement Tant de déceptions et de meurtrissures ont atteint l'artiste dans sa sensibilité fière et saignante qu'à cette heure encore il semble que l'on doive parler de lui en termes ouatés de sympathie et de respect.

Cluysenaar a passé sa vie à peindre sans plaisir presque toutes les œuvres qu'il lui fut donné de produire, tout en rêvant d'autres travaux, plus nobles, plus désintéressés, d'une tenue d'art toute idéale, qui demeurèrent irréalisés !

Fils d'un architecte notable i! fut d'abord destiné à la sculpture mais ses prédilections l'entraînèrent vers la couleur.

Après un bref passage dans l'atelier du statuaire Jacquet il reçut, comme beaucoup de ses contemporains, les enseignements académiques de Fr. J. Navez. Puis il alla à Paris, travailler sous la direction de Léon Coignet et de j. P. Laurens. Il y débuta au Salon de 1861 où îl exposait un Moine méditant.

De ses préoccupations juvéniles où le culte de l'architecture et celui de la sculpture avaient tenu tant de place.

il conserva une aspiration persistante vers la peinture monumentale, la grande décoration à la manière de Raphaël peignant les Chambres, de Michel-Ange couvrant les parois de la Sixtine, qui domina toujours sa pensée.

L'imagination tendue vers de tels objectifs Cluysenaar dut lutter, sans trêve, pour le pain quotidien, exécutant des portraits, des commandes de peinture décorative, dans des conditions qui l'humiliaient ; il peignit même la toile d'un panorama.

Avec sa nature ombrageuse, son caractère toujours mécontent, une propension à se croire persécuté par les hommes et par les événements, on devine quel calvaire fut son existence.

Il était plus cultivé, d'une intellectualité plus haute que la plupart de ses confrères. Il n'en était que mieux préparé pour les conceptions théoriques, les programmes, les dissertations esthétiques. Après les discours, les mémoires, les commentaires, l'exécution matérielle de ses peintures ne répondait plus à l'attente de leur auteur, il se sentait écrasé par la disproportion entre son œuvre et son rêve.

Comme début de carrière Alfred Cluysenaar fut chargé de la décoration du Casino de Hombourg, construit par son père. Ce travail achevé, et sans doute s'en acquitta-t-il sans enthousiasme, il parcourut l'Allemagne, la Hollande, l'Italie. A peine rentré à Bruxelles il imagina une grande composition décorative : Les Cavaliers de V Apocalypse.

Cette composition « plus abstraite que vraiment picturale », comme l'a constaté Lucien Solvay, obtint, à Paris

Alfred Cluysenaar

Portrait du sculpteur G. De Groote

(Appartient à M. G. De Groote)

Alfred Cluysenaar

Une vocation (portrait du fils de l'artiste)

(Musée Moderne de Bruxelles)

notamment, où elle fut exposée en 1867, un succès de curiosité. Elle fut louée et discutée.

L'artiste l'avait créée sans lui trouver de destination. Personne ne s'avisa de lui en assigner une. Cluysenaar, écœuré, finit par détruire sa toile, mais il en avait conservé l'esquisse. Il continua, je pense, d'espérer la réalisation définitive de sa composition. Jusqu'à la fin de sa vie cette esquisse reparut de temps à autre à des expositions, mais sans provoquer la commande espérée.

En fait de grandes peintures, Cluysenaar fut chargé de décorer le vestibule de l'Université de Gand. Sa malechance ordinaire l'empêcha de s'affirmer dans ce travail comme il l'eut souhaité. H obtint la commande dans des conditions matérielles gênantes, succédant à un autre artiste qui en avait été d'abord chargé, obligé d'accepter un programme qu'il n'avait pas conçu et de se contenter d'une rémunération qu'il jugeait insuffisante.

C'est au cours de cette carrière de luttes et d'amertumes que Cluysenaar produisit une série de portraits. Il eut aussi un atelier d'élèves dont sortirent des peintres de mérite; comme éducateur il fait penser à Portaels dont il continua les enseignements excellents.

Portraitiste, Professeur, Cluysenaar eut pu se borner à n'être que cela et à l'être excellemment. Précisément il se croyait né pour d'autres tâches plus relevées. Bien rarement il lui fut donné de se livrer joyeusement et sans arrièrepensée aux besognes que la vie lui réserva.

En 1868, il avait montré le beau portrait du statuaire

G. De Oroot ; en 1875, sous le titre « Une vocation », le portrait de son fils André enfant. Cela eut pu suffire à aiguiller toute sa production. Une série d'autres portraits de plus en plus magistralement traités eut pu suivre. Mais il y avait toujours les Cavaliers de l'Apocalypse, Mazeppa, des sujets à grand orchestre dans les projets du malheureux Cluysenaar ! S'il peignait seulement un bon portrait il croyait sincèrement que la montagne n'accouchait que d'une souris.

Des critiques avertis ont judicieusement caractérisé le talent de l'artiste.

Lucien Solvay, dans la préface du catalogue de l'exposition posthume de son œuvre, a écrit :

« Coloriste et exécutant, Cluysenaar eut toujours, depuis » ses commencements, une manière spéciale, très recon- » naissable, très conforme d'ailleurs à sa nature à la fois ï décidée, un peu sèche, manquant parfois de souplesse, mais » jamais de fermeté. Sa peinture est celle d'un nerveux, d'un » enfiévré, un peu irrité, un peu malade. »

Et Camille Lemonnier : « L'Art de Cluysenaer fut un art » fougueux et inquiet. Ses moments les plus heureux furent » ceux où il parvint à se dominer, à s'éclairer d'un sourire, » à s'apaiser d'un peu de joie. »

Sans doute, dans la « Vocation », le peintre laisse apparaître quelque détente, un sourire fugitif, entre deux froncements de sourcils.

Condamné au portrait, Cluysenaar « lui apporta ses dons » de peintre sobre et nerveux, plus solide sans doute que » raffiné, n'évitant pas toujours les duretés et les lourdeurs,

Ed. Agneessens

Groupe d'enfants

(Appartient à Mme Colard)

PUBLIC

» mais plaçant au-dessus du souci de la virtuosité celui du » sentiment général, du caractère individuel, de tout ce qui » contribue à l'interprétation intime non moins qu'extérieure » du modèle. »

L'artiste a d'ailleurs formulé lui-même ses idées à ce sujet :

« La préoccupation linéaire n'arrive à produire que des » œuvres vulgaires, matérielles et bourgeoises. La ressem- » blance n'est guère dans les détails. Elle est dans la sil- » houette, dans l'ensemble, dans la synthèse. On reconnaît » une personne à trop grande distance pour pouvoir déter- » miner les formes de son visage. A chacune il faut donc s> chercher à donner le « caractère » qui la distingue et que » seules peuvent mettre en lumière non seulement des lignes » vraiment esthétiques, mais le genre spécial de beauté qui » convient à ce modèle. En raisonnant ainsi on parvient à » donner du « style » au personnage en apparence le plus » vulgaire. Le portrait n'a pas de mérite à ressembler à une » photographie peinte. L'artiste reste maître devant son » modèle. Il doit l'étudier, le scruter, le disséquer. Il doit » atténuer certains détails pour en accuser d'autres. Il doit » en somme travailler ses sujets et les observer principa- » lement au point de vue physiologique, moral et intellec- » tuel ... ».

Que tout cela est justement pensé et intelligent !

Les portraits peints par Cluysenaar, malgré toute son application, demeurent à quelque distance de cet idéal. Toujours les peintres qui raisonnent trop, qui énoncent des

théories, qui sont de trop bons critiques, ne réalisent pas complètement les œuvres qu'annoncent leurs belles phrases.

Il n'en reste pas moins que Cluysenaar, outre le grave portrait de son père, l'Architecte Cluysenaar, celui de Degroot, déjà très altéré malheureusement, celui d'André Cluysenaar enfant (la vocation), nous a laissé de belles effigies de personnages contemporains, les portraits du Lieutenant Général Baron Goethals, d'un si grand caractère, du peintre Emile Sacré, de Van Schoor et d'Henry Doucet (Université de Bruxelles), d'Emile De Mot, un charmant petit portrait en pied de Madame CluysenasLY {la Dame à la porte) {\)jUn portrait de Madame Hynderick de Theulegoet, blond et nacré, etc., etc.

Lors de la récente exposition des œuvres des Peintres de la figure au Cercle Artistique quelques portraits et études d'Alfred Cluysenaar rappelèrent avec à propos sa science incontestable, son énergie farouche et son inflexible rigueur.

Edouard Agneessens (1842-1885). — De tous les peintres de l'École Belge de son époque, Ed. Agneessens fut sans doute le plus exclusivement portraitiste. Il n'avait ni le sens ni le goût des compositions et des sujets. Il ne peignit que des « morceaux ».

Chacun de ces morceaux, inspiré directement par une figure humaine, constitue, en réalité, un portrait, même s'il n'est que le portrait d'un modèle de profession ou si, affublé de quelque titre de fantaisie, il représente quelque jeune femme observée dans une attitude de la vie familière.

(1) Collection de M. Alph. Willems.

Ed. Agneessens

Portrait de Madame Sulzberger

(Appartient à Mme Sulzberger)

Vè

Élève de l'Académie de Bruxelles, puis de l'atelier Portaels, Agneessens prit de bonne heure conscience de luimême. Sa trop brève carrière — il mourut dans sa quarantetroisième année — fut néanmoins très féconde parce que dès son adolescence nous le voyons en possession d'un métier adéquat à ses entreprises. L'exécution technique ne l'embarrasse jamais, elle ne paralyse pas, elle ne gêne pas ses réalisations. A 18 ans il est un virtuose de la pâte; certaine de ses études académiques est déjà une page prestigieuse (1). Par ses dons de coloriste délicat, son intelligence du caractère de la forme et cette habileté de main si tôt affirmée, il atteint la maîtrise à l'âge où ses copains tâtonnent encore et se cherchent. Agneessens a manifesté une personnalité alors qu'il n'est encore qu'un élève. Son effervescence juvénile s'épanche généreusement en multiples essais. Primesautier, expéditif, il se dépense en improvisations auxquelles la prestesse désinvolte de sa brosse, si bien servie par son respect de la nature et son instinct des harmonies raffinées, assure des réussites définitives.

UÉphèbe, La Javanaise, etc., montrent chez Agneessens le peintre né des carnations blondes ou ambrées, des souples modelés exprimant à miracle les surfaces des épidermes jeunes, satinés, leur élasticité tendue, leur éclat lumineux et nacré, leur morbidesse palpitante.

UÉphèbe a reparu à diverses expositions. Il peut supporter la comparaison avec les plus précieux Saint Sébastien

(1) UÉphèbe endormi, offert au Musée de Bruxelles par Mademoiselle Agneessens, sœur de l'artiste.

des vieux maîtres italiens. Ce torse d'ivoire à peine rosé par les transparences pâles d'un sang appauvri a pris sous la patine des années l'aspect d'un émail.

Qu'est devenue La Javanaise dont on se rappelle la brune et chaude carnation, l'ampleur robuste et cet air d'animalité sensuelle si caractéristique ? Elle était chez Portaels, dans son atelier de l'Académie, et fut enlevée mystérieusement, à l'heure même de ses funérailles, par des inconnus qui l'emportèrent à la faveur du désarroi qui régnait à cette minute. Elle n'a jamais reparu depuis.

Agneessens n'a guère laissé de grandes toiles. Le groupe des Enfants Collard, le portrait — inachevé — de la Famille du Général E. (1) sont exceptionnels dans son œuvre. Même La Japonaise (2), du format habituel d'un portrait en pied, est une rareté chez lui.

îl est l'homme des portraits intimes, sans l'apparat de la pose ou de la toilette, et, avant tout, de ces figures féminines qui sont des portraits aussi — et combien justement observés et typés — qu'il inscrit dans un rectangle de cinquante sur soixante centimètres. C'est cette série de pages intitulées Convalescente, Au Théâtre, La Volupté, Dans une loge, La Surprise, La Femme au Gant, Le Thé, Pêcheuse Bretonne, Femme au Miroir, Rosita, figurations si pleines de caractère et si individuelles, portraits pleins de réalité inspirés par la sœur, des parentes, des amies de l'artiste, et qui ne s'encom-

(1) Collection Ch. Vander Stappen, aujourd'hui au Musée de Gand.

(2) Collection Meurice.

Ed. Agneessens

Portrait de Madame Paul Bourée-Janssen

(Collection de M. le Baron Janssen)

brent pas d'arrangements de détails, pour former des tableaux de genre à la manière d'Alfred Stevens ou de J. Goupil.

La fantaisie de la présentation, la saveur délicieuse du coloris ne constituent point le charme unique de ces morceaux. L'observation clairvoyante, la compréhension perspicace du modèle, l'émotion de l'artiste devant la vie immobile et recueillie, voilà ce qui éblouit et frappe d'abord le spectateur et l'émeut à son tour d'une sympathie contagieuse suscitée par l'éloquence entraînante du pinceau d'Agneessens.

C'est la finesse transparente de l'épiderme le plus nacré que l'artiste a su rendre dans le portrait si raffiné de Madame de Pachtère. La pulpe d'une peau diaphane, exprimé dans sa matière pareille à celle d'une fleur, sertie dans les valeurs imprévues et rares d'un accord de colorations fortes et fines, illumine doucement cette page captivante. Si parfois le peintre se laisse entraîner à des harmonies grises où le ton de la chair, dans la demi-teinte et dans l'ombre, devient un peu artificiel et poussiéreux, combien plus souvent ne parvient-il pas à exprimer la vie triomphante ou la morbidesse exquise de ses modèles, leur caractère original aussi, quand il peint des portraits d'hommes ou des figures exotiques?

Camille Lemonnier, dans VÉcole Belge de Peinture, a finement caractérisé la personnalité d'Edouard Agneessens :

« Celui-là fut un Maître parmi les mieux doués. Une » grande louange lui est due, avec la mélancolie que la mort » l'empêcha de donner toute sa mesure.

» Le don de composition qui fut la marque du groupe

» (les élèves de Portaels) lui manqua, et peut-être ce fut la » cause qui le fit s'en tenir presque exclusivement au portrait. » Mais un art interprété avec un tel sens de la vie garde » encore quelque chose d'inventif et de personnel qui est » au delà des réussites de la simple ressemblance.

» En peignant la nature, Agneessens témoigne qu'il » savait mieux que personne interpréter celle-ci. En de petits » cadres, des visages, des airs de tête ont chez lui le charme » animé d'un geste venu des habitudes de l'existence et » continué à travers la peinture. 11 fut un grand peintre de la » beauté qui vient d'un sourire et d'un regard. îl exprima la » femme dans le frisson de sa chair et la mobilité de sa » sensation. »

Emile Sacré (1844-1882). — Dans la pléiade de portraitistes belges de la seconde moitié du XÎXe siècle, Emile Sacré a sa place qu'il a su marquer par quelques ouvrages intéressants.

Après De Winne, entre Van Camp et Cluysenaar, il a sa manière à lui, plus nette et décidée que celle de Van Camp, moins dure et sévère que celle de Cluysenaar.

Il ne fut pas très fécond. L'influence de Cluysenaar semble l'avoir parfois fait hésiter, lui avoir imposé une réserve qui l'empêchait de se livrer aux inspirations de sa propre nature, moins pessimiste que celle de son Maître. I! avait débuté avec éclat par sa grande toile Les Puisatiers, mais il ne persévéra pas dans ce genre.

Ed. Agneessens Portrait du Dr de Smeth (Appartient à Mme de Smeth)

Ses portraits de sa Mère (1), de la Mère d'Edmond Picard du peintre Huberti — argenté et fin — d'Auguste Danse, de Louis Dubois, du Comte d'Aspremont Lynden, de « trois Magistrats en robes noires » montrent de l'expérience, de l'habileté technique, un goût sobre et riche d'arrangement, un coloris fidèle qui ne recherche pas l'effet et se contente d'harmonies discrètes. Enlevé prématurément. Sacré n'a pas donné toute sa mesure ni obtenu les occasions, qu'il méritait, d'affirmer sa prochaine maîtrise.

Isidore Verheyden (1846-1905). — Ce robuste Isidore Verheyden, avec ses yeux de braise, son teint marron, ses cheveux noir bleu, extériorisait dans ses paysages toute sa joie de vivre ou tout au moins toutes les impressions de force, de richesse, d'optimisme que sa sensibilité pouvait percevoir au spectacle de la Nature. Ses printemps aux vergers fleuris, ses automnes dorés de toutes les somptuosités de la forêt, ses eaux encadrant dans la débordante verdure des rives un reflet du ciel bleu et blanc, ne montraient qu'une face de sa compréhension plastique. Dans ses portraits, Verheyden se révèle différent, il n'a plus d'optimisme, on dirait que tous les « embêtements » dont la vie de chacun est pleine ont rembruni sa vision. Ses modèles revêtent une expression de mélancolie, de souffrance ou d'ennui, ils sont pâles, leur regard est morne, leurs lèvres sont closes non sur un mystère mais sur un souci.

(1) Musée de Bruxelles.

L'amertume de leur physionomie est encore accentuée par le parti pris de la coloration, les chairs sont terreuses, les noirs des vêtements masculins paraissent grisâtres, les accessoires et les fonds sont neutres, assourdis, exécutés sans virtuosité, disposés sans pittoresque.

Le portrait de Constantin Meunier (Musée de Bruxelles) couronne et résume cette série d'interprétations désenchantées. Sans doute une telle allure convenait à merveille au pauvre futur grand homme qu'était Meunier à l'époque où le portrait fut peint, c'est-à-dire avant l'apparition de ses magistrales sculptures et l'épanouissement de sa notoriété européenne, enfin monnayable, qui devait préserver sa vieillesse des angoisses et des préoccupations mesquines dont sa vie avait été jusqu'alors empoisonnée.

Mais rien, semble-t-ii, ne justifiait pareil assombrissement dans tant d'autres portraits et par exemple dans ceux du peintre Franz Binjé ou celui du Docteur Hyernaux, personnages de santé médiocre sans doute, nullement vermeils et fleuris, mais qu'une énergie, une confiance, une acceptation vaillante de la vie avaient conduit à la sérénité morale et au contentement intérieur. Rien de leur gaîté philosophique ou de leur satisfaction intime au moment de l'heureux épanouissement de leur carrière ne transparaît dans ces portraits méditatifs et moroses.

Même les portraits d'adolescents (MM. van den Eeckhoudt) ou de jeunes femmes saines et brillantes (les filles de l'artiste) n'échappent pas à cette influence découragée et comme lassée.

Cela est si apparent que, lors de l'exposition posthume de l'œuvre de Verheyden au Cercle Artistique, la série des paysages ou des natures-mortes et celle des portraits ne semblaient pas dues au même artiste, produites dans le même atelier.

Cette antithèse dans l'œuvre d'un peintre est exceptionnelle. Souvent on constate une antithèse singulière entre la façon de vivre d'un artiste et sa conception d'art. Tel mélancolique et malchanceux exprime dans sa peinture toute son aspiration optimiste vers la sérénité et la joie, tel autre, bon vivant, joyeux drille, grand buveur et mangeur, fait apercevoir dans ses œuvres le seul petit coin d'idéal, les souvenirs d'intellectualité et de mélancolie qu'une jeunesse rêveuse à ses heures a pu lui laisser. L'affirmation double de tendances et de compréhensions opposées alternant dans la production d'Isidore Verheyden révèle sa vraie nature, le mensonge de sa santé apparente, le pressentiment de sa fin brusque et prématurée.

LÉON Herbo (1850-1907). — Je ne puis omettre en cette fin de chapitre Léon Herbo, portraitiste attitré des officiers de la Garde Civique et des présidents de Sociétés d'agrément. M. Beulemans, qui si souvent a souscrit une cotisation de dix ou de vingt francs pour offrir à quelque « jubilaire » Son portrait par Herbo, me reprocherait amèrement un tel oubli !

Herbo fut le plus fécond des fabricants de portraits à prix fixe, ressemblance garantie. Ce qu'il peignit de vieux

messieurs chauves, parfois décorés, est inimaginable. Les nécessités de la lutte pour la vie le contraignirent à cette production commerciale.

Sa facilité était extrême. Un document photographique lui suffisait le plus souvent pour son travail. Il ne faisait guère poser le modèle qu'une ou deux fois, par convenance plutôt que par réel désir d'observer ses traits et son expression. Aussi triomphait-il dans le portrait après décès. De nombreuses familles lui sont reconnaissantes d'avoir « immortalisé » pour elles la physionomie d'un « cher disparu ».

La peinture d'Herbo est conforme aux goûts de sa clientèle: elle est lisse et convenable. En outre des portraits il peignit, pour la vente, un grand nombre de figures de fantaisie, espiègles, mutines ou friponnes, qui semblent préparées en vue de la reproduction chromolithographique ou de la décoration sur porcelaine.

Tout cela n'a avec l'art que des rapports lointains.

Et cependant le pauvre Herbo avait débuté tout autrement. 11 semblait doué de qualités sérieuses dont il fit la preuve dans les portraits de son Père et de sa Mère. Ces portraits, un peu superficiels déjà et faciles, d'une tenue bourgeoise, étaient correctement dessinés, soigneusement peints, d'un coloris justement observé. On pouvait augurer que l'artiste ferait mieux par la suite, qu'il serrerait davantage le caractère de la forme, qu'il affinerait sa vision, qu'il acquerrait plus de sensibilité, en un mot qu'il pourrait ne pas se satisfaire sans inquiétude de ses moindres essais. Bien au

Emile Sacré

Portrait de Ed. Huberti. artiste-peintre

(Appartient à M. Huberti)

contraire il n'approcha plus jamais du niveau d'art de ces œuvres filiales, les seules peut-être qu'il lui fut donné de peindre d'une manière désintéressée, sans le souci de plaire à des « clients >.

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