L. De Winne
Portrait de M. Bischoffsheim
(Appartient à M. Ed. Baiser)
Jules Breton, après avoir décrit son visage amène, aux yeux clairs et vifs, au teint rose, ses cheveux fauves, souples et longs, et après avoir constaté qu'il ressemblait vaguement à Van Dyck, ajoute : « On l'aimait comme on aime la joie. »
Un subside du Gouvernement permit à De Winne, bien préparé par les leçons de Félix de Vigne, d'aller passer quelque temps à Paris. H n'y demanda les conseils d'aucun maître mais il fut un assidu du Louvre et peignit beaucoup d'après nature à la campagne. Il se rendit ensuite en Hollande où Rembrandt le passionna, A son retour il donna ses premiers portraits d'une couleur un peu jaune, sous l'influence du Maître des Syndics (Charles d'Hoy, Gezelschap, Félix de Vigne).
Alors ce fut la production régulière, laborieuse, abondante, dans la sérénité et la fertilité consciencieuse de la maturité.
L'énumération de tant de portraits serait fastidieuse, il n'est possible de s'arrêter qu'aux œuvres les plus marquantes, celles qui, reflétant le plus complètement les qualités dominantes de De Winne, passent à bon droit pour ses chefs-d'œuvre.
Le Musée Moderne de Bruxelles se glorifie du grand portrait en pied de Léopold ï^r, qui, exemple combien rare, réunit toutes les qualités d'une peinture officielle avec celles d'une œuvre d'art de grand style et de haute tenue.
Des études excellentes et très poussées d'après nature en vue de ce portrait font partie des Collections de S. A. R. Mme la Comtesse de Flandre (ancienne Collection Cardon) et de
M. Lequime. Une autre est au Musée de Oand. Une autre encore, à l'aquarelle, appartient au Baron Goffinet.
De Winne fut moins à Taise dans ses portraits de LL. AA. RR. le Comte et la Comtesse de Flandre que dans celui du Roi. Sans doute on y discerne sa maîtrise, la distinction de l'allure, le ton nacré de la carnation, légèrement cendrée, et cet ensemble de qualités qui font que jamais une de ses toiles n'est médiocre. Mais il fut souvent mieux inspiré et dans d'autres portraits il mania avec plus de bonheur les rouges d'un grand cordon ou d'une toge, les blancs des plastrons et les noirs des habits (portraits de Firmin Rogier, d'Hippolyte Rolin, du Procureur général Leclercq, du Prince Antoine d'Arenberg, etc.).
Jamais il ne fut plus savoureux que dans le portrait haut monté de ton de M. Jean Voortman, physionomie expressive, sensuelle, volontaire et narquoise, aux traits heurtés (1).
Le Musée de Gand, avec une application patriotique, tente, comme il le fit avec tant d'à-propos pour Paul de Vigne, le délicieux sculpteur, de réunir un ensemble d'œuvres de Liévin de Winne. Déjà par des acquisitions judicieuses ou par des dons discrètement provoqués, ses administrateurs sont parvenus à grouper une douzaine de morceaux caractéristiques, les portraits de l'Architecte Edmond de Vigne, du Docteur et de Madame Vermeulen, d'une dame âgée, sympathique et affable sous son bonnet à coques de ruban vert, les études pour les portraits de Léopold 1er, de Frère-Orban, de la Duchesse d'Arenberg, provenant de l'atelier du maître,
(1) Appartient à M. Jules Voortman, à Gand.
L. De Winne Portrait de Madame van der Stichelen (Appartient à Mlle M. A. van der Stichelen)
L. De WiNNE Portrait de Madame Cardon (Appartient à M. Ch.-L. Cardon)
et ces deux images tracées avec une piété filiale par l'enfant adoptif toujours reconnaissant, M. et M^e Félix de Vigne : lui, visage ouvert, plein de finesse et de bonté, front dégagé, air romantique ; elle, déjà âgée, la face encore ronde, une expression mutine demeurée, en dépit des meurtrissures de la vie, aux plis des paupières, aux commissures des lèvres, les cheveux bouclés tombant en oreilles d'épagneul de chaque côté de la coiffure, les mains fines et jolies, en très simple robe noire.
Ces portraits, témoignages silencieux de gratitude méritée, sont exactement à leur place dans ce discret Musée de Gand, qui abrite, en une autre de ses salles, cet émouvant monument à la mémoire de deux enfants illustres de la ville. Ceux-ci fixés à Bruxelles, y exercèrent leur art avec un succès égal, liés d'une amitié étroite qui ne devait s'éteindre qu'avec l'existence de l'un d'eux. Le mémorial « Liévln De Winne — Paul de Vigne •» est surmonté de la délicieuse figure de l'Immortalité conçue par le statuaire pour la glorification de son ami. Le buste de De Winne par De Vigne, celui de De Vigne par Auguste Rodin le complètent de leurs hommages expressifs et résument, avec la piété amicale de ceux qui en assurèrent la réalisation, les hommages de l'amitié, de l'admiration et l'apport le plus flatteur de l'étranger.
Souhaitons que les ensembles d'œuvres de Liévin de Winne et de Paul de Vigne déjà réunis à Gand s'accroissent et englobent un jour tout l'essentiel de leur production. Une
visite à ces deux maîtres si marquants dans l'Ecole Belge du XIXe siècle ne manquera pas d'être instructive et émouvante.
M. Gabriel Séailles, dans la « Revue Politique et Littéraire », a consacré à Liévin De Winne cette nette appréciation :
<- Si la « nouvelle Ecole Belge », dit-il, « entre autres » choses, n'a pas remplacé Teniers, elle compte du moins un » grand portraitiste. S'il semble seul, c'est sans doute qu'on » s'est trop occupé de lui pour voir les autres.
» De Winne est un peintre original, sans prétentions, » génie modeste et simple, en même temps que très ferme et » sûr. Il ne crie pas, il parle presque à mi-voix ; mais sa parole » a je ne sais quelle autorité qui s'impose. Ceux qui, volon- » tiers, confondent le portrait avec le genre, la nature-morte » avec la peinture décorative, pourront l'accuser de manquer » de tempérament.
» Il a mieux que ces élans d'une minute, que ces enthou- » siasmes d'une heure, qui s'épuisent dans une ébauche » incomplète et brillante. On ne sait à qui le comparer, et ce » n'est pas le moindre éloge qu'on puisse faire de lui. Sa » peinture n'est pas étonnante, elle ne surprend que quand » on s'aperçoit de certains effets obtenus sans efforts : je !a » comparerai volontiers au style des écrivains qui donnent » aux ignorants naïfs l'illusion qu'ils écriraient de même » s'ils prenaient la plume. Il ne fait pas éclater les fonds » comme des fanfares, il ne cherche pas à occuper et à » distraire l'œil, il concentre le regard sur l'homme et dans » l'homme sur le visage, où surtout l'esprit s'exprime. Son » génie a quelque froideur, mais l'harmonie corrige ce défaut.