‹ Les peintres de portraitsChapitre 8 sur 18 · L. De WiNNE · texte numérisé non relu

L. De WiNNE

Portrait de M. Edmond de Vigne

(Musée de Qand)

» Sans la rendre avec intensité, il arrive à la vie. De là, dans » son œuvre, quelque chose d'intime et de recueilli. Il sait » peindre un uniforme, une robe de bal, mais il ne peint pas » le vêtement pour lui-même: il le peint tel qu'il est porté, tel » qu'il est modelé par le corps ; il sait rendre la souplesse » onduleuse et blanche d'une poitrine de femme, le charme » de cette chair mobile et vivante ; ses corps ont des habi- » tudes morales ; ses attitudes sont caractéristiques, sans » emphase ; ses yeux regardent et voient, et sans y songer, par » un instinct qui est le génie même du portraitiste, il sait faire » concourir ses traits à l'expression d'une pensée. Quoi » qu'on puisse dire. De Winne est un vrai portraitiste ; il est » de ces hommes dangereux et indiscrets qui révèlent un » homme dans un portrait ; il a le don de faire entrevoir » l'infini de l'âme dans la forme précise d'un corps déterminé, » ses œuvres nous arrêtent, nous retiennent longtemps, nous » parlent d'elles-mêmes avec le charme de ces entretiens où » l'esprit, dans l'entraînement de la confidence, laisse deviner * les mystères de sa nature intime. »

Edmond Lambrichs (né en 1830, mort en 1887) eut l'excellente pensée de peindre en groupe les membres de la Société libre des Beaux-Arts, constituée à Bruxelles en

Cette société, vivante et novatrice, comprenait des hommes qui par la suite se placèrent au premier rang de l'École Belge : Alfred Verwée, Charles Degroux, Louis Dubois, Eugène Smits, Edouard Huberti, Louis Artan, Théodore

Baron, Camille Van Camp, Constantin Meunier, Félicien Rops, d'autres encore, sans oublier Lambrichs lui-même.

Ces portraits réunis nous offrent un document iconographique de vif intérêt. Le Musée de Bruxelles l'a recueilli judicieusement. Grâce à cette toile honorable le nom de Lambrichs est durablement inscrit au catalogue de notre galerie de peinture moderne et son visage demeure associé à ceux de ses confrères pour lesquels la prospérité aura des égards.

Lambrichs nous a laissé aussi un portrait de la première Reine des Belges (Collection Mommen) et un portrait de Charles Rogier, assez caractéristique sous sa couronne de cheveux gris cendrés, qui fait partie de la série des hommes d'État conservés à la Chambre des Représentants. On connaît encore de lui quelques rares paysages dans la manière de Baron, mais soit qu'il fut peu fertile, soit que ses œuvres jouèrent de malheur et se perdirent, ou bien furent confondues avec d'autres pourvues de signatures mieux cotées dans les salles de vente, Lambrichs est déjà passablement oublié. Son talent correct, sans personnalité bien caractérisée, le prédestinait d'ailleurs aux indifférences de l'avenir.

Jan Verhas, né à Termonde en 1834, décédé à Bruxelles en 189Ô, fut le portraitiste des enfants.

Ses pages capitales sont aux Musées de Bruxelles et de Gand. Le premier conserve de lui la Revue des Écoles, illustration un peu grande d'une cérémonie organisée lors de fêtes patriotiques en 1880. C'était le premier des défilés de ce

genre, dont les programmes de festivités officielles ont trop souvent depuis lors escompté l'effet. Le charme de ces théories de fillettes en blanc, l'émotion de tout cet « avenir » qui marchait en rangs serrés en acclamant les Souverains avaient été fortement ressentis. La composition de Verhas fixant sur la toile le souvenir de cette émotion obtint un gros succès de public. L'œuvre grouillait de portraits. Des enfants de la bonne bourgeoisie bruxelloise avaient posé, nombreux, chez l'artiste; puis c'était la série des personnages connus, la Cour, les Ministres, l'Académie, des artistes rangés sur le passage du cortège et typés avec adresse.

Chacun venait reconnaître des figures familières, on se bousculait devant le tableau quand il parut au Salon de Bruxelles.

La toile du Musée de Gand avait été exposée quelques années auparavant.

C'est aussi un groupe de portraits, plusieurs enfants occupés à des jeux tranquilles autour d'une table de salon. On s'attendrit devant le plus jeune, un bébé dans son fauteuil de bois, gravement occupé à aquareîîer une image. C'était de la peinture de tout repos, accessible à l'intellectualité des familles, correcte, saine et soignée, avec de jolies colorations distinguées sans fadeur.

Des fragments de l'un et de l'autre tableau ont été reproduits par Verhas, sur le désir des parents de chacun des petits modèles. Beaucoup d'autres effigies d'enfants lui furent commandées et sont demeurées — telles des reliques — dans la possession de ceux et de celles qui les inspirèrent

et qui sont devenus — s'ils vivent encore — des hommes graves ou des dames mûres... Belle matière à philosopher ! Jan Verhas, connu encore pour des tableaux de genre, est l'auteur d'un portrait de Jules Anspach, bourgmestre populaire et inoublié de Bruxelles. C'est sous l'administration d'Anspach que défila cette fameuse première « revue des écoles », occasion d'un succès personnel pour Verhas.

Camille Van Camp (1834-1891). — Camille Van Camp, élève de Navez, influencé par Gallait, n'a pas donné toute sa mesure ni épuisé les dons charmants dont la nature l'avait comblé. Peut-être l'aiguillon de la nécessité ne le poussa-t-i! pas suffisamment. Sa carrière, trop facile dès ses débuts, en lui permettant de se contenter d'un labeur de dilettante, ne se poursuivit pas jusqu'à cet aboutissement où les exigences de la lutte pour l'existence eussent pu l'amener.

Fin, discret, délicat, un peu trop en demi teinte et comme « intérieur », Van Camp eut l'apparence d'un amateur de talent plutôt que d'un professionnel.

Ses grandes compositions : La Mort de Marie de Bourgogne (Musée de Bruxelles), La Fête patriotique en 1880 (Chambre des Représentants), empreintes d'une intelligence exceptionnelle du sujet et de l'effet, avouent en même temps une sorte d'impuissance dans la réalisation. Je dirais que ce sont des chefs-d'œuvre un peu avortés si ce qualificatif brutal ne dépassait notablement ma pensée. 11 y a dans la Fête patriotique une vivacité d'impression, une joie pétillante de couleurs, une mise en œuvre d'innombrables portraits

nettement typés qui font regretter doublement l'aspect un peu cahoté et « arrêté avant la maturité » de l'ensemble. Il est à noter que parmi tant d'indications de gestes et de nuances la vision du peintre demeure inaltérablement distinguée, d'un raffinement de palette rare et précieux.

Les nombreux portraits de Camille Van Camp sauveront son nom de l'oubli. Ils reflètent un tempérament si respectueux de la nature qu'il confine parfois à la timidité. Les visages sobrement et doucement éclairés sont modelés dans une pâte onctueuse prudemment maniée. La ressemblance est juste sans être très aiguë ni exprimer toute la vie intérieure des modèles.

Cette façon d'entendre le portrait convient à merveille aux femmes jeunes, aux enfants. Cependant Van Camp a laissé de ces parents déjà âgés des images plus énergiques et caractérisées. Elles révèlent assez, à travers la réserve enveloppée du travail, quelle saveur et quelle perspicacité l'artiste pouvait apporter parfois dans ses ouvrages, quand il osait cesser de copier littéralement, avec une attention surveillée l'apparence extérieure des êtres, et que, plus à l'aise, i! « résumait », il « interprétait », substituant sa sensibilité morale aux seules facultés d'observation superficielle de ses yeux.

Camille Van Camp avait la coquetterie de la technique élégante, ses portraits sont bien peints sans étalage de virtuosité, lis ne tirent pas l'œil du passant en l'obligeant à constater une maîtrise de brosse étourdissante, ils sont calmes, reposés, ils attendent que l'on vienne à eux pour exercer leur

séduction et faire sentir combien fut charmante la personnalité de leur auteur,

André Hennebicq (1838-1904). — Peintre d'histoire, demeuré « Prix de Rome » impénitent, imprégné de souvenirs classiques et de latinité, mais, par tempérament, nullement classique et nullement Latin, André Hennebicq fut portraitiste à ses heures. On a revu de lui, en 1Q05, un groupe intitulé « La Partie de Cartes », réunissant six amis justement observés dans l'ambiance rousse d'une tabagie.

Le portrait de l'Architecte Naert, qui fut peint avec un semblable parti pris de coloration brune, résume l'art et les recherches d'Hennebicq au début de sa carrière, tandis que son propre portrait, daté de la fin de sa maturité, avouant des inquiétudes de îuministe tard ressenties, s'en différencie par des tonalités claires et violacées bien surprenantes sur la palette de l'auteur de la « Messaline » (Musée de Mons). Hennebicq, Tournaisien comme Gallait, fut tiraillé toute sa vie par des intentions contradictoires. Il n'était pas, de nature, extrêmement peintre, comme un Alfred Stevens, ou un Alfred Verwée, mais il fut préoccupé des harmonies et de la technique de ces purs Flamands. Par goût instinctif il aimait la ligne un peu sèche mais éloquente. Cependant, quand il fut chargé de travaux décoratifs à Tournai ou à Louvain, il n'affirma rien de nettement personnel, puisant à diverses sources des inspirations historiques et plastiques et couvrant les parois des salles d'apparat des édifices communaux de grands panneaux semblables à des cartons de tapisseries.

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