‹ Les peintres du Bosphore au dix-huitième siècleChapitre 21 sur 76 · Voir notre article : Un Amateur marseillais au XVIII · texte numérisé non relu

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Longtemps après avoir quitté Gonstantinople, Favray prenait encore plaisir à reproduire ce paysage, qui évoquait en lui tant de souvenirs, et il voulait que ceux de ses amis qui l'auraient sous les yeux en connussent tous les détails. Dans une lettre qu'il écrivit de Malte le 10 janvier 1774, au chevalier Turgot*, il commentait son tableau :

... J'ai tardé à vous envoyer la vue de l'entrée du port de Constantinople, parce que j'attendais une occasion sûre ; je profite du départ de M. le chevalier de Lescalopier, qui vient de finir ses caravanes et qui s'en retourne à Paris ; il veut bien s'en charger et vous la remettre en bon état. Je crois qu'il est à propos de vous en faire, Monsieur, une explication afin de vous mettre au fait et la voici :

Or écoutez petits et grands. Premièrement, les montagnes qui terminent l'horizon sont les montagnes de Brousse, l'ancien royaume de Bithynie dont Prusias était roi ; on voit une montagne (dans la partie droite du tableau en le regardant en face) qui est plus haute

siècle. Inventaire du Cabinet de Pierre-Augustin Guys. — Revue historique de Provence, juin 1902.

1. Dans les Archives de l'ancien château des Turgot, à Lantheuil, près Gaen, est conservée une correspondance de Favray avec le chevalier Turgot. Ces lettres sont au nombre de huit. La première est datée de Constantinople, le 14 juillet 1768. Les autres sont écrites à Malte entre le 10 janvier 1774 et le 31 juillet 1788. Nous devons la communication de cette précieuse correspondance à l'héritier des Turgot, M. Etienne Dubois de l'Estang.

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que les autres qui la couvrent ; c'est le mont Olympe de Bithynie, car il y a celui de Thessalie où messieurs les Dieux s'assemblaient ; ce mont est presque toujours couvert de neiges, qui ne fondent qu'en partie au cœur de l'été. A la partie gauche du tableau, les montagnes qui sont plus avancées se nomment en turc Maltépé, et les Grecs les nommaient Ghrysopolis; entre ces montagnes et celle de Brousse, la mer qui sépare est le golfe de ISicomédie ; la langue de terre qu'on voit dans le milieu du tableau et qui s'approche insensiblement est l'ancienne Ghalcédoine qui n'est plus aujourd'hui qu'un village. En suivant toujours la gauche du tableau depuis Ghalcédoine, on voit un sérail dont les murs sont blancs et couverts de plomb (comme toutes les maisons royales et les mosquées) ; on l'appelle le Sarnï d'Asie ; il fut bâti par Amurat second, dans le goût persan, après son expédition de Bagdad. Ge sérail est aujourd'hui abandonné parce que ce même Sultan et le Sultan Achmet, père du grand seigneur régnant, étaient à ce sérail lorsqu'ils furent déposés ; et depuis, ils ne vont plus qu'en Europe, d'où l'on peut retourner par terre à la ville de Gonstantinople. Après ce sérail, le coteau que l'on voit couvert de maisons est Scutari, faubourg de Gonstantinople en Asie ; les édifices blancs qu'on y voit sont des mosquées avec leurs minarets, qui sont des colonnes de pierre avec escalier dedans, où les Muezzins, espèces de sacristains, montent pour appeler les Musulmans à la prière ; ce sont leurs clochers.

L'on voit, proche de Scutari, une tour bâtie dans la mer, à très peu de distance de la terre, où il y a trois pièces de canon à fleur d'eau. Les Francs l'appellent la tour de Léandre et les Turcs, la tour de la Pucelle. Je ne sais pourquoi ce nom de Léandre, car ce devrait être aux Dardanelles et non point à l'entrée du Bosphore où est située cette tour.

Voilà pour ce qui regarde l'Asie qui est séparée de l'Europe par le Bosphore et la mer Blanche, dont on voit une échappée derrière Sainte-Sophie. Il y a dans cette mer Blanche, à quatre lieues de Constantinopie, quatre îles ; elles paraissent se toucher, mais elles sont séparées par un petit canal : la première, proche de l'Asie, est l'île des Princes; la deuxième Galki, la troisième Antigoni, et la quatrième, derrière le sérail, est Proti : cette dernière n'est habitée que par un couvent de caloyers ; les trois autres ont une ville chacune et trois couvents.

En reprenant la gauche du tableau, le regardant toujours de face, est le commencement de la ville de Constantinopie, séparée de Galata et de Péra (lieu d'où la vue a été prise) par le port. La grande mosquée qui a six minarets est celle de sultan Achmet l®"" ; elle est bâtie sur la place de l'Hippodrome. Le petit dôme couvert de plomb, que l'on voit au bas de la Mosquée, est le dôme du tombeau de ce Sultan. Après, l'on voit Sainte-Sophie qui a quatre minarets et n'est séparée des murs du •Sérail que par la largeur de la rue qui s'élargit en cet endroit. Depuis Sainte-Sophie, tout ce qui est rempli d'arbres est le Sérail ou Saraï, qui se termine à ce qu'on appelle la Pointe du Sérail, où le sultan Mahmoud a fait bâtir des petits appartements qu'on y voit. Le kiosk ou pavillon peint en vert, qui termine la pointe, est le kiosk d'Amurat; de là il s'embarqua pour l'expédition de Babylone.

En suivant la mer, on voit que les murs du sérail sont garnis de tours de distance en distance, et il y a sous des petits toits, le long des murs, des pièces de canon. On voit les remises des barques du Grand Seigneur ; elles sont couvertes de tuiles ; et un kiosk où il y a sept arcades, bâti par Soliman 11, celui qui eut l'impolitesse de nous chasser de Rhodes. Un autre, plus bas, et séparé de celui aux Arcades, est le kiosk où le Grand Seigneur

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se met lorsque la flotte part, et où le Capitan l^acha reçoit le Cafetan et les ordres du Prince. 11 y a deux ans que tout cela fut brûlé ; je ne sais si on les a rebâtis de la façon qu'ils sont peints.

Au milieu du sérail, il y a une pointe, comme le clocher de nos villages ; dessous est la chambre du Divan, où les ambassadeurs dinent avec le Grand Vizir le jour qu'ils ont audience du Grand Seigneur. L'édiflce qui est proche de Sainte-Sophie, où il y a un petit dôme comme un couvercle à lessive, était anciennement l'église de Saint-Jean-Chrysostôme et aujourd'hui une salle d'armes où se conservent les armes des empereurs grecs qui sont magnifiques. .\ côté de cet édifice est l'entrée de la première cour du sérail. Le harem, ou l'appartement des femmes, a les fenêtres du côté de la mer Blanche, afin qu'elles ne soient vues de personne.

En reprenant la gauche du tableau, tout ce qui est en devant et en deçà de la mer, le coteau rempli de maisons peintes de diverses couleurs se nomme Fondoulki. Les maisons qu'on y voit, avec des jardins séparés les uns des autres par de grandes murailles, appartiennent à des seigneurs turcs. L'édifice de pierres, où il y a cinq petites coupoles couvertes de plomb est Topana ou la fonderie ; c'est là où l'on débarque pour venir à Péra. La mosquée, qui se voit par derrière avec son minaret, est la mosquée de Topana, et le reste des maisons qui viennent terminer le côté droit du tableau viennent aboutir à Galata, dont on voit le commencement d'une tour des murs de ce faubourg de Constantinople en deçà du port.

Les jardins qu'on voit et qui sont tout à fait sur le devant, est le jardin du Palais de Russie, dont on ne voit que l'extrémité où il y a des figures. C'est du palais où la vue a été prise. Ce qui termine le coin du tableau, est un jardin turc où sont représentées des femmes tur-

ques, dans un kiosk ; d'autres se promènent, d'autres regardent au travers des jalousies. Les murs élevés sur les murailles, à angles saillant et rentrant, sont faits afin que les voisins ne voient pas chez les autres.

L'on voit deux bâtiments français (dont l'un est quasi à la pointe du sérail), qui entrent dans le port par le vent Sud-Est qui est la traversée et qui est presque toujours bonace, comme la mer le fait voir. Les petits bâtiments à deux voiles se nomment voliques ; ce sont eux qui ne font qu'aller et venir, portant toutes sortes de provisions d'Asie en Europe.

Vous voyez, Monsieur, que lorsqu'on entre dans le port de Constantinople, on a l'Asie à droite et l'Europe à gauche ; ce qui forme les deux bras de mer, à droite est le Bosphore, ou canal de la mer Noire qui en est éloigné d'environ six à sept lieues ; le bras qui est sur la gauche en entrant est le port, qui a une lieue et demie de profondeur et se termine à ce qu'on appelle les Eaux Douces à cause d'une petite rivière qui se jette dans le port.

J'ai cru, Monsieur que cette explication vous était nécessaire pour vous donner une idée de la vue. Je vous envoie un grand tableau pour un petit où vous jugerez du détail, qui m'a pris beaucoup de temps, comme vous pouvez vous l'imaginer ; mais étant destiné pour vous, j'ai eu du plaisir à le faire ! Il est étroit n'ayant pas voulu faire la toile de deux pièces...

L'explication était détaillée, mais il semble que le chevalier Turgot n'ait pas été satisfait de la manière dont le peintre avait disposé sa composition ; pour lui, la vue aurait gagné à être prise des îles des Princes ou du rivage de la mer de Marmara; on aurait ainsi évité les

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maisons qui alourdissent tout le premier plan du tableau. Favray crut nécessaire de réfuter cette objection et il y revint à deux reprises dans sa correspondance avec le chevalier ; le 23 novembre 1774, il lui écrivait :

... Quant à l'objection que vous me faites, Monsieur, que les objets de devant interrompent la vue et qu'il aurait été plus avantageux de la mer ou des îles des Princes, de la mer les objets sont trop près, et des îles, ils sont trop éloignés ; car il y a près de quatre lieues de la première île à Constantinople. Je l'ai dessiné de là, mais les objets se perdent et le tableau que vous avez est plutôt l'entrée du port qu'une vue de la ville dont on ne voit que le commencement en le prenant de Sainte-Sophie : les objets de devant donnent une idée du local, de la forme des maisons, enfin font voir le tout tel qu'il est ; de la marine, on ne verrait qu'une partie du Sérail sans faire voir les côtes et les montagnes d'Asie, ce qui n'aurait rien signifié. C'est ce détail de devant qui m'a donné beaucoup de peine et que je crois le plus nécessaire au tableau. D'ailleurs, comme Péra est élevé, les parties se découvrent toutes et donnent véritablement une idée de l'immensité de la ville ; et de la marine, on ne voit presque rien; on ne pourrait pas juger de la largeur du port ni de la situation du Bosphore.

Je dois ajouter encore qu'on n'a pas la liberté de peindre où l'on veut. Si j'avais eu quelque maison à la marine, ce n'aurait été qu'à force d'argent et pour peu de temps; les grands n'ont pas les préjugés du peuple, mais ils craindraient et le peuple et leurs propres domestiques qui pourraient les perdre auprès du gouverne-

ment ; ce qui ne peut arriver à Péra dans le palais d'un ministre, car vous pourrez observer qu'il faut du temps pour détailler ce qu'il y a...

Le 28 août 1775, Favray ajoutait :

... Je crois vous avoir répondu, Monsieur, sur les objections que vous me faisiez au sujet de la vue, que les maisons sur le devant embarrassent le tableau ; il est vrai; mais, c'est un portrait qui donne l'idée de cette grande ville, des maisons des Turcs et de leurs constructions; de sa situation par rapport au voisinage de l'Asie, du commencement du Bosphore, de la mer Blanche ou Propontide, du golfe de Nicomédie et des montagnes de l'ancien royaume de Bithynie. La vue des îles des Princes est trop éloignée ; on voit une ligne de maisons depuis les sept tours jusqu'à la pointe du sérail, d'une distance de près de quatre lieues, ce qui ne peut rien décider. Dans la vue telle qu'elle est. on voit tout le sérail, Sainte-Sophie, et une autre mosquée, la côte d'Asie, et de l'élévation de Péra d'où la vue est prise, on découvre beaucoup de choses qui auraient été bornées par les murs et les arbres du sérail ; on voit aussi la largeur du port qui sépare Constantinople de Péra et de Galata; d'ailleurs les commodités ne se trouvent pas là comme en chrétienté ; les Turcs ne laissent pas toujours la facilité de faire ce qu'on veut, non pas que les grands ne permissent tout, mais ils craignent l'ignorance et la superstition des petits et il est assez difficile d'avoir ces commodités comme je les ai eues aux Palais des Ministres pour peindre tout d'après nature et compter les arbres et les maisons, l'une après l'autre, ce qui vous prend un temps infini, mais elle est aussi juste que la nature...

Favray n'exagérait pas l'exactitude de sa

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peinture ; il avait apporté dans son travail le même souci de la vérité et la même précision dans le détail dont il avait déjà donné tant de preuves, à Rome comme à Malte. Le Président de Brosses n'avait en effet trouvé dans sa copie de Raphaël « rien de bon que la fidélité des contours ». Diderot, au Salon de 1763, devant V Intérieur de l'église de Saint Jean de Malte, s'était étonné de ce « morceau d'un travail immense » et, tout en critiquant sévèrement le sujet que Favray aurait dû éviter s'il avait eu « une étincelle de génie », il ne pouvait s'empêcher de louer « la patience de l'artiste ». A Malte, dans cette lumière qui ne laisse rien échapper au regard, Favray s'était laissé entraîner par ses dispositions naturelles : l'aridité du pays convenait à la précision de son pinceau. A Constantinople, où l'atmosphère transparente baigne les choses dans une lumière éclatante sans cependant accuser trop nettement leurs contours, sa manière s'était modifiée. La vue de la Pointe du Sérail peinte en 1762 pour M. de Vergennes est à cet égard bien différente de celle qu'en 1774, une fois ^ revenu à Malte, il a faite pour le chevalier Tur-

got. Toute douceur a disparu dans ce dernier tableau ; sous la sécheresse de la peinture, la précision du dessin apparaît ; en regardant ce paysage on est comme fatigué de l'effort que le peintre a fait pour compter les uns après les autres les arbres et les maisons.

Aucun des peintres que la vue de la Pointe du Sérail a séduits n'a d'ailleurs donné au même degré que Favray l'illusion de la réalité. MelchiorLorchs, dans son admirable dessin de 1575, ne nous montre qu'une partie de la ville turque, car à l'époque oij il résidait à Constantinople les ambassadeurs habitaient Galata d'où ils ne pouvaient voir que Stamboul. Yan Mour avait travaillé aux mêmes endroits que Favray ; mais ses paysages sont arrangés et composés. Les dessins, que le baron de Gudenus s'est appliqué à faire au cours de son séjour à Constantinople comme secrétaire de l'ambassade impériale et qu'il a dédiés « aux ambassadeurs étrangers et aux Mécènes », ne donnent aucune impression d'ensemble, flilaire et les artistes dont Choiseul-Gouffier s'est entouré n'ont guère reproduit que des vues isolées. Seul, Melling est parvenu à donner la

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vision du panorama qui se déroule sous les yeux de certains points de Constantinople et il a représenté la nature avec la plus minutieuse exactitude ; mais il faudrait feuilleter plusieurs planches de son album de Constantinople avant d'avoir de l'entrée du port de Constantinople l'impression que donne une seule toile de Favray.

Les études auxquelles Favray se livrait devant ces paysages devaient suffire à absorber son temps pendant les mois d'automne et d'hiver : la belle saison lui offrait les occasions de peindre les costumes si variés des personnages qui fréquentaient l'ambassade.

La mode n'était plus alors d'aller passer l'été au village de Belgrade, au milieu de la foret merveilleuse que les descriptions de Lady Montagne ont rendue célèbre ; on avait peu à peu délaissé les bendes, ces grands réservoirs silencieux auprès desquels le peintre Van Mour avait passé tant d'heures agréables. Soit que l'air fût devenu malsain à Belgrade, soit que

la sécurité y ait paru moins grande, les Francs, qui voulaient se mettre à l'abri des chaleurs ou de la peste, s'étaient portés vers les deux villages du Haut Bosphore, où, dès les premières années du xviu'^ siècle, quelques ministres et quelques marchands avaient commencé à résider. A partir de 1730, de nombreuses habitations s'étaient construites à Bouyoukdéré et à Thérapia ; à l'époque de M. de Vergennes, ce dernier village était devenu le centre d'une petite société.

Sous l'influence des différents secrétaires que, depuis M. de Villeneuve, les ambassadeurs du Roi avaient placés à Bucharest et à Jassy auprès des princes phanariotes, grâce aux relations presque quotidiennes des premiers drogmans de la Porte et de l'amirauté avec les ministres étrangers et avec leur personnel, par suite enfin des mariages de plus en plus fréquents des drogmans d'ambassade et des marchands francs avec les jeunes Grecques de Constantinople, les usages de France s'étaient introduits dans les familles du Phanar oii ils avaient pris, selon le mot du baron de Tott, « autant de faveur que nous en accordons à

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ceux des Anglais ». La longue liaison de M. de Vergennes avec Mlle Anne Testa avait contribué à mêler plus intimement encore la société levantine et la société étrangère. Les Européens purent alors facilement pénétrer chez les Souzo, les Ypsilanti, les Mavroyéni, dont les somptueuses habitations se dissimulaient, le long des quais de Thérapia, derrière de misérables façades. Jamais on n'eut l'occasion de rencontrer autant de « beautés grecques ». Guys en profitait pour étudier les mœurs, les usages et les habillements de ces femmes et les comparer avec ceux des Grecques de l'antiquité ; il préparait au milieu d'elles son « Voyage littéraire de la Grèce ou Lettres sur les Grecs anciens et modernes », qui devait lui valoir auprès de ses contemporains une réputation bien oubliée aujourd'hui ; Favray, son ami, y cherchait pareillement des modèles.

Les visites, suivant la coutume d'un pays où les communications étaient difficiles, duraient plusieurs jours. Était-on invité chez Mme la Première Drogmane, on venait s'installer chez elle ; le dîner était à la française ; puis la lune ayant paru, tandis querles personnes âgées pre-

naient l'air sur le quai, la compagnie allait en caïque se mêler à la flottille des embarcations qui, au son de la musique, montait et descendait le long des maisons ; « on critiquait les propriétaires, qui, de leurs kiosks, critiquaient à leur tour ». Puis les matelas de coton, les couvertures de soie étaient apportés à profusion dans la grande salle du premier étage où l'on se retirait pour la nuit. Le lendemain, la pêche et la chasse attiraient en Asie, « où une petite prairie, un café turc, et quelques petits chariots couverts et traînés par de petits bufîles promettaient aux dames tout ce que le pays off're de plus agréable ». La chasse était médiocre ; les dames étaient cahotées ; mais on rapportait « quelque vase de lait caillé, du cresson recueilli dans une fontaine et il n'y avait qu'une voix sur les délices dont on venait de jouir ». Les journées se passaient ainsi chez les seigneurs phanariotes comme chez les marchands francs ; d'heure en heure Favray rencontrait de nouveaux sujets de tableaux.

Les femmes se paraient « souvent sans sortir de chez elles, sans avoir dessein d'être vues.

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c'est-à-dire uniquement pour elles-mêmes * » ; elles étaient dans toutes ces occasions vêtues avec la plus grande recherche ; elles aimaient « ces grandes parures dans lesquelles il était aisé de juger que la vanité avait été plus consultée que la saison 2 ». Dans deux tableaux qu'il a peints en 1764^, Favray nous montre trois de ces belles Levantines : elles ont la haute mitre aux franges brodées « oii les diamants brillent à côté du jasmin et des fleurs » ; leurs cheveux tombent en tresses sur les épaules ou sont roulés autour de la tête. Le macrama, voile de mousseline tissé d'or aux extrémités, laisse voir, sur la chemise de gaze de soie blanche et aux larges manches, l'arteri qui serre étroitement la taille et soutient le sein, et malgré le caftan et la pelisse on découvre, attachée par une boucle enrichie de diamants et d'émeraudes, la ceinture brodée que la nouvelle mariée, « comme une preuve de sa bonne édu-

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