Mercure de France, juillet 1721, p
3. Archives du ministère des Affaires étrangères, Correspondance de Turquie, vol. 71, fol. 264.
La réputation que Méhémet s^était acquise rejaillit bientôt sur toute sa nation. On s'occupait tant de lui que l'on dut s'intéresser aussi à ceux qui l'avaient envoyé. Le Mercure de France se faisait adresser de Conslantinople de fréquentes correspondances, et chez les libraires paraissaient des livres donnant des renseignements sur l'histoire, la politique et les mœurs de rOrient. Puis, à l'imitation de Montesquieu, qui, après l'ambassade de Riza bey en 1714, avait fait les Lettres Persanes, on publia des Lettres Turques. De prétendues Turques racontaient leurs impressions de Paris à leurs amies du sérail ; d'imaginaires secrétaires de Méhémet effendi rédigeaient leur journal, et en profitaient pour peindre leurs hôtes sous les couleurs les moins flatteuses. Le Turc devint ainsi un héros de roman : corsaires farouches, jeunes captives enfermées au sérail, brillants cavaliers enlevant des odalisques, agas jaloux et trompés, débonnaires gardiens de harems, et servantes industrieuses, n'ayant d'ailleurs tous de l'Orient que le nom et le' costume, étaient les personnages qui servaient de prétexte à ces récits d'intrigues amoureuses, à ces voluptueuses
descriptions, dont les lecteurs du xvni* siècle se montraient si friands ^
Parmi ces romans turcs, parus en si grand nombre à partir de 1721, le Cousin de Mahomet et le Sofa sont encore quelquefois cités ; mais qui connaît Mahmoud, histoire orientale (1729), Rethima ou la belle Géorgienne (1735), Abou Mouslu ou les vrais amis, histoire turque (1737), etc.? Ecrits pour obéir aux caprices d'un instant, ils ont suivi les vicissitudes de la mode et sont tombés dans l'oubli.
D'autres témoins de cette époque nous restent, et, à défaut du Tz^rc généreux que Rameau mettait en 1735 sur la scène de l'Opéra ^ le Turc amoureux peint par Lancret pour la décoration de l'un des salons de l'hôtel de M. de Boullongne, place Vendôme ^ suffirait à prouver la
1. Pierre Martino, L'Orient dans la littérature française aux XF//« et XVIII<^ siècles, 1906, in-S».
2. Le Turc généreux était l'une des trois entrées du ballet héroïque de Rameau Les Indes galantes. Dans l'introduction qui précède la réimpression de ce ballet, le bibliothécaire de l'Opéra, M. Malherbe, a donné les plus intéressants détails sur cette entrée (Œuvres complètes de Rameau, tome VIL Paris, A. Durand, 1902).
3. Le panneau de Lancret se trouve au Musée des Arts décoratifs. Le tableau original d'après lequel il a été fait appartenait en 1877 au comte de la Béraudière. Voir Les Gra-
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séduction exercée alors par l'Orient sur les artistes que l'Académie elle-même a si heureusement appelés « les peintres des fêtes galantes ». Comme pour donner raison au charmant petit personnage enturbanné qui dans l'œuvre de Lancret s'exprimait de si galante façon :
Jusque dans ce climat barbare L'amour porte à mon cœur les plus terribles coups, Et sans cesse on m'entend chanter sur ma guitare : Maudit soit cet enfant qui montre un air si doux,
11 est cent fois plus Turc que nous,
Lajoue représentait les triomphes remportés sur l'Amour dans les splendeurs du sérail. Nous ne connaissons que par la description qu'en donne lé livret, la toile qu'il exposa au Salon de 1740 : « tableau de cabinet de forme chantournée oii paraît le Grand Seigneur, sur un tapis de Turquie, avec une sultane appuyée sur un nègre, dans un jardin de plaisance; ce tableau est orné de paysages ; dans le lointain est un bosquet formé par des treillages, architecture, sculptures et différents mouvements excités par la chute des eaux ». Mais ses deux
vures françaises du xvui' siècle ou Catalogue raisonné... par Emmanuel Bocher, 4« fascicule : Nicolas Lancret. Paris, 1877, p. 13, 63, 73.
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dessins, Le Trône du Grand Seigneur et Les Bains de la Sultane^ ^ nous font bien comprendre la manière dont les personnages orientaux servaient à ses compositions : ils n'étaient qu'un accessoire gracieux au milieu de ces coquilles, de ces mille ornements divers qu'il se plaisait à grouper dans ses vues de perspective. Tout autre était la conception qui guidait l'auteur des deux charmants panneaux que le comte de Ganay fit figurer en 1874 au Palais- Bourbon, à l'Exposition des Alsaciens-Lorrains. Le catalogue les attribuait à Leprince, suivant une tradition qui donnait alors à ce peintre tous les tableaux du xvni* siècle oii étaient représentés des Orientaux. Mais si Leprince a peint de nombreuses toiles qui rappellent son long séjour dans l'empire des Tsars, s'il a publié sur les mœurs et les costumes des Russes plusieurs albums d'estampes, il n'a pas, que nous sachions, voyagé dans le Levant, et M. Hédou, dans la savante étude qu'il lui a consacrée, ne
i. Ces deux dessins gravés, le premier par Guélard, le second par Cl. Duflos, ont été publiés dans le Livre d'architecture, paisaqe et perspective par J. de la Joue, peintre du Roy et de son Académie royale de peinture et sculpture ; à Paris, chez Huquere, rue Saint-Jacques, au coin de celle des Mathurins (s. d., in-4»).
mentionne de lui aucune décoration inspirée par l'Orient. On pourrait être tenté de croire que ces gracieuses odalisques, nonchalamment assises sur des tapis de Turquie et au milieu desquelles se promène le Grand Seigneur en tenant à la main, pour le jeter à l'heureuse élue, le mouchoir, gage des félicités promises par les danses légères auxquelles la favorite se livre devant son maître, sont les compagnes de la Belle Grecque^ que Nicolas Lancret exécuta pour former le pendant du Turc amoureux. N'ont-elles pas les mêmes traits, le môme charme? Ne sont-elles pas également dignes des vers qui lui étaient dédiés :
Jeune beauté, votre esclavage Ne vous empêche pas de captiver les cœurs. Les Sultans les plus fiers vous offrent leurs hommages Jit par le seul pouvoir de vos yeux enchanteurs
Vous triomphez de vos vainqueurs.
Mais, en regardant ces panneaux, il ne faut penser ni à Lancret, ni à Watteau, quelque analogie qu'ils aient avec la peinture que Goncourt a décrite dans son catalogue de l'œuvre
1. Sur le tableau La Belle Grecque, qui après avoir appartenu au comte de la Béraudière, fait maintenant partie de la collection Wallace, voir Ém. Bocher, p. 13.
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du maître : « une arabesque dans le contournement d'un Lajoue ; au milieu se voit un Turc aux pieds duquel est agenouillé un esclave ». M. L. Dimier a su, en effet, les restituer à leur véritable auteur, Christophe Huet. Le peintre de chinoiseries et d'animaux qui a décoré l'ancien hôtel de Strasbourg et le château de Champs s'est, lui aussi, laissé aller à sacrifier au goût de la turquerie, en exécutant les deux peintures dont des répliques se trouvaient dans la collection H. Grellou et dans celle du comte de Ganay*.
Ces différentes compositions étaient assez goûtées pour qu'en arrivant en 1736 à Paris, avec le désir de faire connaître un talent déjà réputé dans toutes les cours allemandes, G. -F. Schmidt^ ait cru ne pouvoir mieux débuter qu'en gravant le Turc amoureux et la Belle Grecque de Nicolas Lancret. Carie Yanloo, rentrant vers la même époque en France après un assez long séjour en Italie, se conforma à la mode et habilla en Turcs les premiers person-
1. L. Dimier, Christophe Huet {Gazette des Beaux-Arts, 1«' novembre et !«' décembre 1895). Voir p. 488 la reproduction du panneau Le Mouchoir.