‹ Les peintres du Bosphore au dix-huitième siècleChapitre 41 sur 76 · Diderot, Salon de · texte numérisé non relu

Diderot, Salon de

3. Le premier de ces deux tableaux fut peint pour M. de Jullienne; il porte le n» 266 du Catalogue raisonné de... M. de Jullienne par Pierre Rémy. Paris, 1767. Il a été gravé en 1748

voir aux Parisiens, qui en raffolaient, la jeune Mme Vanloo, Christine Somnis, « la Philomèle de Turin », dont le peintre avait su, au dire d'un poète ami,

sur la toile, animer le gosier enchanteur.

Malgré les costumes dont on les revêtait, les larges turbans, les barbes imposantes dont on les affublait, tous ces personnages n'étaient que des Turcs de fantaisie. Les modèles étudiés en 1721 commençaient à être oubliés quand, en

par Lépicié. On le trouve en 1801 dans le cabinet du citoyen Robit qui l'avait acquis à la vente de Presles, Le second, peint pour M. Fagon, et qui a appartenu au roi de Prusse, est conservé maintenant dans la collection Wallace, n» 451. 11 a été gravé en 1765 par G. -A. Littret. Demarteau en a également reproduit plusieurs fragments. Dans le cabinet de M. Godefroy, vendu en 1785, se trouvait une copie du Corvcert turc, et le catalogue de la collection de tableaux vendue le 6 décembre 1787, mentionne sous le n" 42 : « Le concert du Grand Seigneur ; ce tableau acheté à la vente de feu Carie Vanloo n'était pas terminé. L'acquéreur le fit depuis finir par M. Garesme. G'est une vérité de laquelle les yeux exercés en peinture ne pourront douter. »

M. de la Live possédait un autre tableau oriental de Carie Vanloo : Le Contrat de mariage turc, a Ce tableau », dit le Catalogue historique du cabinet de M. de la Live, p. 79, « est tout à fait dans le goût de M. Rembrandt, tant pour la touche que pour l'intelligence de la lumière. Il peut même passer pour un pastiche de ce maître. 11 est fort bien gravé par Mme Lépicier ». On retrouve ce tableau à la vente du cabinet Ghoiseul-Praslin (28 février 1793) sous le n» 166.

1742, les artistes français eurent Toccasion d'en observer de nouveaux, plus pittoresques peutêtre encore que les premiers.

Par une particularité sans doute bien rare dans rhistoire diplomatique, c'était au fils de Méhémet effendi, à ce Saïd effendi que les Français avaient, vingt ans auparavant, connu enfant, qu'était confiée la nouvelle ambassade ; à Paris comme à Versailles, il retrouva nombre d'amis et il ne dut pas leur montrer sans fierté qu'il avait su profiter de son premier voyage.

Il est fâcheux pour la mémoire de cet Ottoman ami des sciences et des arts et introducteur de l'imprimerie à Gonstantinople, que le célèbre dessin de Cochin représentant l'audience accordée à l'envoyé du Grand Seigneur par le Roi dans la galerie des Glaces n'ait pas été gravé. Le nom de Saïd effendi eût été ainsi rendu populaire ; il restera associé à celui de Cochin pour tous ceux qui ont eu la bonne fortune de voir, soit aux expositions des ventes Destailleur et Muhlbacher, soit dans la collection de M. Pierre Decourcelle, un dessin qui est certainement l'un des plus parfaits qu'ait produits l'école française du xvm* siècle et dont le

trait pris en 1774 par le graveur Poilly ne donne qu'une faible idée*.

Comment décrire ce cortège d'Orientaux s'avançant, majestueux sous leurs longs vêtements, au milieu des gradins qui portent la noblesse de France, femmes curieuses et observatrices, gens de cour spirituels et moqueurs, et venant s'incliner devant les marches du trône oii se tient avec Louis XV toute la famille royale? Comment indiquer le talent avec lequel Cochin a su rendre les richesses de la galerie et les splendeurs du dais royal, l'esprit avec lequel son crayon a marqué la majesté du Roi de France, la dignité respectueuse de l'envoyé du Grand Seigneur, l'âme des Orientaux, les uns indifférents, les autres dédaigneux, d'autres aussi (c'étaient sans doute des chrétiens parmi ces graves musulmans), heureux de se donner en spectacle, l'attitude enfin des courtisans, tous vus de dos au premier plan,

1. Sur ce dessin, qui fut exposé au Salon de 1745, voir le catalogue de l'œuvre de Gh.-Nic. Cochin fils par Antoine Jombert (Paris, Prault, i770, p. 29). M. Fould en donne la reproduction dans les Mémoires secrets de Toussaint (Paris, Pion, 1905). La gravure de Poilly tirée à un petit nombre d'exemplaires est assez rare ; nous l'avons reproduite dans les Introducteurs des ambassadeurs. Paris, Alcan, 1901.

et laissant deviner par leurs gestes, par la façon dont leur tête s'agite, les mille remarques piquantes échangées sur le compte de ces gens qui ont la singulière idée d'être Turcs.

Il semble que de mystérieux effluves se soient échappés de cette brillante assemblée et aient, pour rappeler une des plus merveilleuses fêtes dont la galerie des Glaces fut le théâtre, laissé sur quelques boiseries de Versailles comme de légères images, images faites de fantaisie et de vérité et oii de petits Amours, costumés en Turcs, se jouent au milieu de décors d'arabesques, en soutenant des médaillons évocateurs de l'Orient, de ses odalisques et de ses pachas tantôt amoureux et nonchalants, tantôt belliqueux et triomphants. Ces charmants panneaux, que quelques connaisseurs attribuent à Fragonard, sont maintenant dispersés \ mais le palais de Versailles conserve toujours le portrait de Saïd effendi.

L'œuvre d'Aved est bien connue ; exposée

1. Il existe huit de ces panneaux; trois appartiennent au Musée des Arts décoratifs, deux à M. G. Morgan, trois à M. Pierre Decourcelle, M. Groult possède un tableau qui doit être rapproché de ces panneaux.

au Salon de 1742, elle y obtint le plus vif succès ; intéressant par le détail si étudié du costume *, par l'arrangement ingénieux des attributs destinés à indiquer les goûts cultivés de l'ambassadeur, ce tableau ne l'est pas moins par la connaissance qu'il nous donne du personnage lui-même.

Sur ce visage si grave, impassible en apparence, on aperçoit comme un sourire d'ironie, et, en effet, cet Oriental n'avait-il pas fait la conquête de Paris, n'avait-il pas amené Voltaire à ajourner la représentation de Mahomet^ et ne s'était-il pas offert le malin plaisir de venger ses compatriotes des plaisanteries de Molière, en obligeant les doctes professeurs de la Faculté de médecine à recevoir en sa présence, — véritable cérémonie turque, — au grade de docteur son médecin grec, Vlasto,

1. Le tableau d'Aved est reproduit dans notre article, déjà cité, La Mode des portraits turcs au xviiie siècle. J.-G. Wille a gravé ce portrait, en buste, entouré d'un médaillon posé sur un piédestal qui porte l'inscription : Hic est.

2. Voltaire (lettre du 19 janvier 1742, édition Lequien, tome LVIII, p. 167) : « ... En vérité il ne serait pas honnête de dénigrer le prophète pendant que l'on nourrit l'ambassa.dear et de se moquer de sa chapelle sur notre théâtre. Nous autres Français, nous respectons le droit des gens, surtout avec les Turcs, »

qu'il avait pour la circonstance appelé Vlastus*? Un ambassadeur d'autant d'esprit était bien digne du pinceau d'un peintre de talent et ce n'est certes pas la gravure faite par Séraucourt de Lyon d'après le tableau de Fenouil^, agréé à l'Académie, qui nous consolera de la perte du pastel que La Tour avait fait de Saïd effendi. Le modèle avait, — le Mercure nous le fait connaître ^ — posé « avec toute la complaisance et la patience possibles, sans oublier beaucoup de politesse ». Le portrait « était un vrai chefd'œuvre ». On venait « de tous côtés l'admirer dans l'appartement de l'ambassadeur et plusieurs poètes ont déjà travaillé dessus », et le rédacteur de la Gazette citait les vers suivants du chevalier de Saint-Jory :

Latour, dont le crayon sublime et gracieux Charme autant notre esprit qu'il satisfait nos yeux, Sur tes divins portraits, ornement de la France, Ton portrait de Saïd aura la préférence. Cet ouvrage accompli, digne de Raphaël,

1. Sur la soutenance solennelle de la thèse du D' Vlastus, voir le Mercure de France, juin 1743, p. 1007.

2. Bellier de la Ghavignerie, qui dans son Dictionnaire cite plusieurs portraits de Fenouil, n'indique pas celui de Saïd effendi.

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