‹ Les peintres du Bosphore au dix-huitième siècleChapitre 43 sur 76 · Bibliothèque Nationale, f. franc., 12 646, p · texte numérisé non relu

Bibliothèque Nationale, f. franc., 12 646, p

Quelle variété de grâce et d'attraits, Quel vaste champ pour la peinture ! »

Il n'était pas nécessaire d'aller jusque sur les rives du Bosphore pour trouver d'aussi gracieux modèles. Les sultanes paraissaient alors être toutes en France ; n'en voyait-on pas une au Salon de 1742, sortant du bain et servie par des esclaves ? et une autre au Salon de 1743, se promenant dans les jardins du sérail? Nattier avait peint la première, pour laquelle avait posé Mlle de Clermont * ; la seconde représentait la marquise de Sainte Maure^ ; elle était d'Aved, dont le talent fut recherché par les grandes dames qui, comme la marquise de Bonnac, la marquise de Pleumartin ou Mme de Magnac^ désiraient avoir leur portrait « selon le costume des Turques ». Ces Orientales de

1. Le portrait de Mlle de Clermont, conservé dans la collection Wallace, est reproduit dans le beau livre que M. de Nolhac a fait paraître sur Nattier (Paris, Manzi, Joyant et G'«, in-4.). Dans le Catalogue du cabinet de feu M. Doucet de Bandeville (1791) nous trouvons, sous le n» 18, un portrait de Nattier : « Sultane favorite, sur toile. H. 17 pouces. L. 14 ».

2. Ce portrait est conservé à l'hôtel Pozzo di Borgo, chez le marquis de Saint-Maurice-Montcalm.

3. Sur ces différents portraits, ainsi que sur ceux de La Morlière, voir notre article La Mode des portraits turcs au xvnf siècle. Le portrait de La Morlière par La Tour a été gravé par Lépicié.

France^ au milieu desquelles Tancien secrétaire de l'ambassade du Roi près le Grand Seigneur, M. de la Morlière, semblait, sous le crayon de La Tour, comme sous le pinceau d'Aved, jouer ce fâcheux rôle que certains fonctionnaires ont mission de remplir à l'intérieur du sérail, se trouvaient chaque jour de nouvelles compagnes . Les diverses attitudes sous lesquelles elles étaient d'ordinaire leprésentées — au bain, à la promenade, prenant, nonchalamment accoudées sur leurs sofas, le café ou les sorbets ; ou dans leurs boudoirs, dansant, chantant, jouant de la harpe et de la guitare, et travaillant avec leurs suivantes à d'élégants métiers de tapisserie, — ne suffirent pas à François Boucher, qui trouva pour elles une occupation nouvelle. Une Sultane lisant eût certainement surpris ses sœurs du Bosphore ; elle étonnait moins à Paris*, où il paraissait naturel de voir entre les mains d'une sultane les romans turcs, si lus alors, et qu'ornaient des plus gracieuses

1, Leprince peignit également une sultane, couchée sur une ottomane et tenant de la main droite un livre, « tableau d'un effet piquant et harmonieux », dit le Catalogue d'une précieuse collection... provenant du cabinet de M. le duc de Gh*** (vente du 20 décembre 1787).

estampes Cochin, Eisen, Gravelot, Clavareau, Halle, et Boucher lui-même \

L'ambassade de Saïd effendi avait ainsi donné une nouvelle vogue àlaturquerie, qui, de Paris, se répandit à l'étranger. A l'exemple de leurs maîtres, peintres de Turcs, et du Genevois Liotardqui, parce qu'il avait été à Constantinople, se promenait à travers l'Europe « avec un costume turc et une barbe descendant jusqu'à la ceinture », les élèves de l'Académie de France à Rome s'habillèrent un jour à l'ottomane.

On sait la part qu'ont prise les Pensionnaires du Roi dans les réjouissances du carnaval romain pendant tout le xvni* siècle. La fête qu'ils donnaient à cette époque était un des principaux événements de la saison ; son succès rejaillissait sur l'ambassade, et chaque année, le secrétaire d'Etat des alFaires étrangères faisait écrire au directeur de l'Académie pour le

1. Les dessins que Boucher et Halle ont faits pour l'ouvrage de Guer, Les Mœurs des Turcs, paru en 1747, ont été vendus en 1773 avec le cabinet Lempereur.

remercier et le prier de témoigner sa satisfaction aux élèves. Plusieurs des fêtes données ainsi par les pensionnaires de l'Académie de Frafice furent célèbres. On conserva longtemps à Rome le souvenir de la cavalcade de 1730, représentant les costumes de la comédie italienne et celui de la mascarade chinoise de 1735 ; mais aucune de ces manifestations du goût et de l'esprit français n'égala celle qui fut organisée en 1748 sous la direction de M. de Troy. Le thème, d'ailleurs, en était heureusement choisi : représenter la caravane du Sultan à la Mecque, c'était fournir prétexte au développement d'un brillant cortège avec une série de personnages somptueusement costumés*. Les yeux des spectateurs ne pourraient manquer d'être charmés par le chatoiement des étoffes claires, l'éclat des broderies orientales, la singularité des costumes et des coiffures, turbans s'épanouissant en larges plis ou bonnets s'élevant à de prodigieuses hauteurs ; ils

i. Voir La Caravane du Sultan à la Mecque, par J. Guiffrey (lecture à la séance publique des cinq Académies, 1901), et notre article Le peintre Jean-François Martin et la mascarade turque {Revite d'histoire diplomatique, 1902).

s'arrêteraient sur le char magnifiquement orné oii se tiendraient revêtues de leurs plus riches atours, les esclaves du Grand Seigneur, les sultanes favorites, entourées des gardiens du sérail, qui ne seraient pas un des moindres éléments du succès de cet étonnant cortège.

La cavalcade fut en efTet fort goûtée, et l'ambassadeur prit plaisir à le faire savoir au secrétaire d'Elat des affaires étrangères. « Je crois, lui écrivait-il le 21 février 1748*, devoir vous rendre compte que les pensionnaires de l'Académie de France, joints à d'autres Français de leurs amis, peintres et sculpteurs comme eux, se sont fait grand honneur à ce carnaval par une mascarade singulière de leur invention, dans laquelle ils ont trouvé moyen de faire paraître leur talent. Ils y ont fait entrer plus de quarante habillements différents de toutes les nations de l'Orient et des principaux personnages de la cour du Grand Seigneur. Il y en avait une vingtaine à cheval, le reste sur un chariot dont ils ont fait un char magnifique par sa forme et son élévation. Les

1. Corresp. des directeurs de l'Académie de France à Rome, X, p. 142.

habits, qui ne sont que de toile, sont si bien peints que même de près rien ne ressemble mieux à des étoffes et à des broderies magnifiques. Vous ne sauriez croire combien cette mascarade, qui est fort du goût de ce pays-ci, a été applaudie, quand elle s'est promenée dans le Cours, non seulement par le peuple, mais même par toute la noblesse, et combien elle fait honneur à ces jeunes gens et à M. de Troy, qui les a dirigés par ses conseils. »

Les journaux de Rome enregistrèrent le succès de la cavalcade ; le Diario ordinario du 24 février* en vanta les splendeurs et, plus d'un mois après, de Troy signalait encore au surintendant des beaux-arts''^ « les éloges surprenants que les gazettes des différentes villes d'Italie » faisaient de la mascarade de ses pensionnaires.

Les artistes qui avaient pris part à cette mascarade^ devaient tenir à en conserver quel-

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