‹ Les peintres du Bosphore au dix-huitième siècleChapitre 44 sur 76 · Corresp., X. Lettre du 27 mars · texte numérisé non relu

Corresp., X. Lettre du 27 mars

3. Les pensionnaires de l'Académie de France étaient alors au nombre de douze : Ghalles, Le Lorrain, Thiercelin et Vien, peintres ; Challes le cadet, Gillet, Larchevêque, Saly, sculpteurs ; Hazor, Jardin, Moreau et Petitot, architectes.

que souvenir. Nous savons par une lettre de leur directeur qu'ils avaient eu l'intention de graver non seulement la marche du cortège, mais encore chaque figure en particulier sur des planches séparées : malheureusement la dépense qu'ils avaient faite ayant un peu « dérangé leur hourse », ils n'avaient pu mettre ce projet à exécution. Chacun d'eux fit du moins des dessins destinés à « servir d'étude pour les habillements des Orientaux, qui étaient conformes à toutes les qualités des personnages qu'ils représentaient avec une très exacte recherche ». Les pensionnaires de l'Académie avaient en effet largement mis à contribution le recueil des estampes orientales de Van Mour.

Que sont devenues ces études? que sont devenues surtout les reproductions des costumes que de Troy avait fait peindre « sur des toiles d'un pied et demi par un Français appelé Barbault\ élève de M. Restout et qui a beaucoup de talent » ?

1. Sur Jean Barbault, né en 1705, mort à Rome en 1765, voir DussiEUx, les Artistes français à l'étranger. Barbault, qui fut nommé pensionnaire de l'Académie en 1748, prit part à la mascarade de 1751 et en fit un très intéressant tableau

La seule œuvre qui rappelât la Caravane du Sultan à la Mecque était jusqu'à présent le recueil des trente planches dessinées et gravées par Joseph Vien*, sur lequel M. J. Guiffrey a attiré Fattention. Nous avons eu la bonne fortune de trouver récemment chez un marchand de tableaux de Paris une curieuse représentation de la mascarade de 1748. Le peintre a montré le cortège des pensionnaires de l'Académie défilant sur la place Saint-Pierre ; deux par deux, les divers personnages qui la composent passent au milieu de la foule des spectateurs, dont beaucoup sont masqués ; on re-

qui est conservé au musée de Besançon. Les petits tableaux peints par Barbault pour de Troy ont été vendus 180 livres à la vente du cabinet de l'ancien directeur de l'Académie en 1764. Catalogue, rédigé par Pierre Remy, n» 287 : « 20 tableaux de la Caravane du Sultan à la Mecque. Ils sont en toile et portent chacun 23 pouces de haut sur 17 pouces de large. »

1. Caravane du Sultan à la Mecque, mascarade turque donnée à Rome par messieurs les pensionnaires de l'Académie de France et leurs amis au carnaval de l'année 1748. » L'œuvre de Vien est dédiée à « messire Jean-François de Troy^ Écuyer, Conseiller-secrétaire du roi, Chevalier de l'ordre de Saint-Michel, Directeur de l'Académie royale de France à Rome, ancien Recteur de celle de Paris, et ancien Prince de celle de Saint-Luc de Rome, etc., etc. » ; elle a fait l'objet d'une très intéressante lecture de M. Guiffrey, délégué de l'Académie des Beaux-Arts, à la séance publique annuelle des cinq Académies, le 23 octobre 1901.

connaît parmi les premiers groupes les porteurs de présents que Vien a placés comme frontispice en tête de son recueil, et après le chameau recouvert des tapis sacrés et qui n'a pas été dessiné par Vien, on voit le magnifique char, clou du cortège. Le carrosse de l'ambassadeur de France est arrêté, et de la portière le cardinal de La Rochefoucauld regarde le défilé. En choisissant la place Saint-Pierre pour déployer son cortège, le peintre a-t-il été bien exact? Peut-être que Benoît XIV qui, on le sait, aimait à assister aux représentations extraordinaires données à l'ambassade de France et qui y prenait un tel plaisir qu'une fois il était parti en oubliant son chapeau, avait, devant le grand succès de la mascarade turque, désiré en voir le défilé du haut du Vatican.

Quoi qu'il en soit le tableau, fort bien conservé et d'une belle couleur, est signé du nom de Martin. Comme Barbault, Jacques-François Martin était l'un des artistes de passage à Rome auxquels les pensionnaires du Roi avaient fait appel pour grossir leur cortège ; il n'avait pu malgré les pressantes recommandations de son protecteur, le contrôleur général Ma-

chault d'Arnouville, être reçu à l'Académie, mais il n'en avait pas moins continué à résider à Rome, où en 1750 il obtenait un troisième prix au concours de l'Académie de Saint Luc. A partir de ce moment sa trace est perdue en Italie comme en France, et c'est à la caravane du Sultan à la Mecque que J.-F. Martin devra de ne pas voir son nom tomber entièrement dans l'oubli*.

La mascarade turque dont les estampes de Vien, et les peintures de Barbault et de J.-F. Martin nous ont conservé le souvenir, restera comme la manifestation officielle d'une mode à laquelle le Roi et Mme de Pompadour vinrent donner comme une dernière consécration, l'un en commandant à Charles Coypel une grande turquerie, l'autre, en se faisant peindre par Carie Yanloo en Sultane.

Le tableau de Coypel, qui, d'après ïlnven-

1. Voir, pour plus de détails, notre article : Le peintre Jacques-François Martin et la mascarade turque à Rome en 1748. Revue d'Histoire diplomatique, 1902.

taire publié par M. Engerand, fut payé 2 400 livres, en 1752, par la Direction des Bâtiments du Roi, représentait le Grand Seigneur assis sous une tente et prenant du café au milieu de ses favorites. C'était sans doute pour servir d'étude à cette toile que fut fait le dessin aux trois crayons que le Catalogue des tableaux provenant de la succession de Coypel (vente du 41 juin 1777) décrit ainsi : « N° 55, dessin encadré. Le Sultan, accompagné de ses femmes. Il est assis, et l'une d'elles lui présente le sorbet. »

Tableau et dessin de Coypel sont perdus S comme, d'ailleurs, les gouaches de Martin^ : (( Le Sultan et ses femmes, danse champêtre et concert dans un jardin », ou le Tableau de Le Mellay^ : « Bâcha en promenade ».

Le sort s'est montré plus favorable aux trois

1. Le cabinet du comte d'Orsay, vendu en 1790, contenait un tableau de Coypel que le Catalogue décrit ainsi : « N° 16, Coypel (Ch. Nie). Un jeune Français introduit dans le sérail où se voit le Sultan assis sur un trône, ayant à ses pieds, assise sur un coussin, la sultane favorite. »

2. Catalogue des tableaux, dessins, estampes provenant du cabinet de M***, vente du 21 novembre 1777, p. 7, n» 20.

3. Gravé sous la direction de Lempereur. Sur P.-C. Le Mettay, Peintre du Roi (1726-1759), voir la notice de J. Hédou. Rouen, 1881.

tableaux que Mme de Pompadour avait fait commander à Carie Vanloo et qui ornèrent longtemps la chambre à coucher de la marquise. On a vu, en effet, passer en vente à Paris en 1889, lors de la dispersion de la collection Secrétan*, la Sultane prenant le café que lui présente une négresse et les Deux Sultanes travaillant en tapisserie, et M. le baron du Teil du Havelt s'est, il y a quelques années, rendu acquéreur de la Sultane jouant d'une guitare. Ces trois toiles ont été gravées ; si la dernière a paru chez l'éditeur Crépy sans nom d'auteur, les deux premières ont dû au talent de Beauvarlet d'être recherchées par tous les collectionneurs, qui les connaissent sous le nom de La Sultane et de La Confidence ^ Les tableaux de Carie Vanloo avaient figuré au Salon de 1756; à celui de 1759 Jeaurat exposait, en même temps qu'un Emir conversant avec un ami, des Femmes qui s'occupent dans le sérail et prennent leur café.

1. Catalogue de tableaux... formant la célèbre collection de M. E. Secrétan. Paris, 1889, in-4o, n»' 136 et 137.

2. Les deux estampes de Beauvarlet, dédiées au marquis de Marigny, ont été exposées au Salon de 1771. La planche de la Sultane a figuré au Salon de 1775.

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Les deux toiles que Louis Halbou tira, en 1768, du cabinet de M. Le Prieur, avocat au Parlement, pour les graver sous le titre de ^ Sultan galant et de Sultane favorite nous donnent ridée de ces petites scènes de genre où Jeaurat s'amusa à peindre des personnages orientaux. Dans leur composition, elles rappellent trop les préoccupations de Tépoque et semblent, comme le Sultan et la Sultane de Colson, que nous ont également conservés les estampes de Halbou, faites surtout pour plaire à des lecteurs de Crébillon, mais elles ont, au moins dans l'arrangement du décor, le mérite de l'exactitude : divans, tapis, tentures, coussins, petits tabourets chargés de vases de fleurs ou de tasses de café, ou servant à appuyer les longs tuyaux du tchibouk, viennent bien de

»^ rOrient. Ce mérite ne suffisait pas à Diderot, si l'on en juge par ce qu'il écrivait à propos des tableaux exposés par Jeaurat en 1759 : « Que le costume y soit bien observé, j'y consens ; mais c'est de toutes les parties de la peinture celle dont je fais le moins de cas. » Cette critique arrivait à son heure. La mode turque cédait en effet la place à d'autres en-

gouements. L'Orient, plus connu, n'offrait plus la même séduction aux curieux et aux raffinés ; grandes dames et courtisans n'y prenaient plus plaisir, et ceux des artistes que le costume oriental charmait toujours n'eurent plus à peindre que des Turcs de théâtre. Le succès des Trois Sultanes valut ainsi à Mme Favart d'être rcprésenlée dans plusieurs scènes de son rôle par Liotard, par Legendre et par le dessinateur de l'Opéra ^ et donna sans doute à Honoré Fragonard l'idçe de ses tableaux : La Sultane ^i Au SéraiP.

Mme du Barry, cependant, aurait voulu avoir, comme la marquise de Pompadour, son portrait turc. Elle fit commander à Amédée Yanloo quatre grands tableaux qui devaient montrer « le partage de la vie d'une sultane ; au premier c'est la Toilette \ au second, elle est servie par des eunuques noirs et des eunu-

1. La miniature de Liotard est reproduite à la p. 26 de l'ouvrage de MM. Daniel Baud-Bovy et Fred. Boissonnas,Pem- *res genevois (Genève, 1903, in-4''). Le tableau de Legendre est gravé par Gorbutt. Nous avons reproduit dans la Gazette des Beaux-Arts le dessin qui se trouve à la Bibliothèque de rOpéra.

2. Honoré Fragonard, par le baron Roger Portalis. Paris, 1889, p. 288, 289 et 313.

qiies blancs ; le troisième la représente commandant des ouvrages aux odalisques ; enfin une Fête champêtre donnée par les odalisques, on présence du sultan et de la sultane, occupe le quatrième ». « La sullane française », au dire du Journal de Bachaumont\ « cherchait à s'y reproduire aux yeux de son auguste amant sous un costume étranger, afin de fixer son attention ». Mais son désir ne put être satisfait, car, « par un trait de politique, le peintre crut adroit de soustraire aux regards de Leurs Majestés une tête qui ne pouvait leur être qu'odieuse ». Ces quatre tableaux furent exposés au Salon de 1775^ ; le public se pressa pour les admirer, tout en s'étonnant que sultanes et odalisques « fussent toutes jetées dans le même moule pour la physionomie, la taille, la carnation, pour les formes parisiennes que ne devraient point avoir des femmes grecques, géorgiennes, circassiennes, etc. ».

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