‹ Les peintres du Bosphore au dix-huitième siècleChapitre 59 sur 76 · Olivier, I, p · texte numérisé non relu

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voyageurs infiniment plus agréable qu'à leur arrivée. Une foule de compatriotes étaient venus s'adjoindre aux officiers déjà envoyés par le Comité de Salut Public. Deux artistes se trouvaient dans le nombre : l'un, Castellan*, élève du peintre le paysages Valenciennes, avait accompagné comme dessinateur l'ingénieur Ferrégeau que la Porte avait engagé pour construire un bassin à l'amirauté ; l'autre, Préaulx, était l'architecte de la compagnie d'artistes qu'avait amenés Guyon-Pampelonne en vue d'installer les divers ateliers nécessaires à l'armée et à la marine ottomanes. Tandis que leurs compagnons s'énervaient à attendre dans l'inaction que la Porte les employât, Castellan et Préaulx utilisaient leurs loisirs. Au cours de longues promenades avec l'in-

1. Castellan, mort membre de l'Institut en 1838, a publié sur son voyage à Gonstantinople trois ouvrages : Lettres sur la Morée, 1808; — Lettres sur Gonstantinople, 1811, qu'il a réunis en 1820, sous le titre : Lettres sur la Morée, l'Hellespont et Gonstantinople, 3 vol, in-8. — Mœurs des Ottomans, 6 vol. in 12. Voir sur lui : Hersent, Discours prononcé aux funérailles de M. Gastellan, le mercredi 4 avril 1838. — Gâtalogue d'une collection de tableaux, études peintes en Italie et en France, quantités de dessins et aquarelles, encadrés et en feuilles, en grande partie de feu M. Gastellan, peintre, membre de l'Institut, élève de Valenciennes, dont la vente aura lieu, 1840.

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génieur en chef Stanislas Léveillé et son adjoint Barabé, qui s'amusaient à dresser un plan de la capitale, Castellan dessinait « quelquefois un peu à la hâte et pour ainsi dire à la dérobée ». A chaque instant des modèles s'offraient à ses yeux.

Les innombrables corporations entre lesquelles se partageaient, dans une hiérarchie immuable, tous ceux qui vivaient du commerce à Constantinople, n'avaient pas seulement un costume spécial ; elles avaient des traditions, des usages, et chacun à Stamboul, à Gala la comme à Péra, connaissait les différents cris des marchands annonçant leur passage. Les cris de Paris ont fourni à maint artiste français l'occasion d'exercer son talent ; Leprince a rendu populaire la physionomie des marchands et colporteurs russes ; les types les plus familiers au passant dans la rue turque ont eu leur peintre, bien médiocre d'ailleurs, en Hunglinger von Ynghe. Le ministre de Naples connaissait par son frère, le comte Karl de Ludolff, cet artiste viennois qui séjournait depuis six années en Italie ; il l'avait invité à venir à Constantinople. Hunglinger y

vivait tantôt chez le comte G. de Ludolff, tantôt chez l'internonce, le chevalier von Herbert- Rathcal. En 1799, tandis qu'il se trouvait à Smyrne pour y travailler à la décoration de l'église de Sainte-Marie, un immense incendie ravagea Péra. Hunglingery perdit tous les dessins et les paysages qu'il avait faits depuis son arrivée en Turquie et qu'il avait laissés chez ses protecteurs. Il semble que nous ne devions pas trop regretter ce malheur si nous en jugeons par les nouveaux dessins que l'artiste fit à Gonstantinople pendant les quelques semaines qu'il y passa en revenant de Smyrne pour se rendre à Vienne où il était appelé à professer au ïheresianum. Publiés en 1800 dans un album dédié au comte de Ludoltf *,

1. Abbildungen herumgehender Krâmer von Gonstantinopel nebst anderer Stadteinwohnern und Fremden aus (Dgypten, der Barbarey und dem Archipelagus nach der Natur zu Pera bey Gonstanlinopel gezeichnet im Jahre 1799 von Andréas Magnus Hungliger von Yngue, rômiscber Ritter, der K. K. Akademie der bildenden Kiinste Historienmahler, der Elementischen der schonen Kunste und Wissenschaften zu Bologna Mitglied und der Kaiserlischen K. Theresianischen adeiichen dann auch der K. K. Orientalischen Akademie der Zeichenkunst lehrer. — Wien. Gedruckt mit Albertischen Schriften, 1800, in-4. — Un exemplaire de ce très rare volume se trouve dans la bibliothèque orientale de M. Gaston Auboyneau.

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ces dessins ont la prétention de nous faire connaître les marchands des rues à Constantinople ; mais leur auteur n'avait pas assez observé les hommes et les choses d'Orient ; ses types, tout de convention, n'offrent aucun intérêt; il n'y a de vraiment turc dans ces dessins que les mots qui leur servent de légendes.

Fragoules ! Fragoules! c'est le marchand de fraises ; Kiraz ! Kiraz ! c'est le villageois vendeur de cerises ; au-dessus de son lourd panier, une couche d'herbes fraîches et de feuilles protège les fruits contre les ardeurs du soleil ; mais sur quelques petits bâtonnets blancs piqués tout autour de l'osier, les chapelets de cerises rouges ou noires provoquent la gourmandise du passant. Muhalehim! simiddschi ! « ce sont des hommes portant sur leur tète un large plateau de bois sur lequel sont posées en pyramides des soucoupes remplies de fromages à la crème ou de lait caillé : d'autres vendent des morceaux de pâte roulés qui contiennent de la viande ou des galettes très minces et à peine cuites, saupoudrées de petites graines aromatiques. » Castellan qui vient ainsi de nous décrire les vendeurs de Moha-

lébi et de Simit, connaissait mieux que Hunglinger von Ynghe ce petit monde, auquel il se mêlait dans les ruelles grouillantes du bazar, parmi les groupes des promeneurs au grand champ des morts, ou plus souvent encore autour de la fontaine de Top Hané dont le marché toujours si animé lui donnait ainsi qu'à Melling ou à Préaulx l'occasion de faire tant d'amusantes rencontres. On y voyait quelquefois des costumes nouveaux; c'était ceux des corps de troupes que venaient d'organiser les officiers français en mission auprès du sultan. Manzoni qui se trouvait à Constantinople depuis le 23 février 1796 en qualité d'aspirant de marine à bord du vaisseau de ligne, le Républicain, dessinait ainsi* un soldat d'infanterie et un soldat d'artillerie à cheval, bien différents dans leur simplicité de ces janissaires, dont les accoutrements bizarres avaient si souvent déjà servi de modèles aux artistes.

1. Costumes orientaux inédits dessinés d'après nature en i796,'l797, 1798, 1802 et 1809, gravés à l'eau-forte, terminés à la pointe sèche et coloriés avec des explications. Tiré à 250 exemplaires, à Paris, chez l'éditeur, rue Montmartre, n* 183, près le boulevard, au bureau du Journal des dames,

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Quelques indigènes, grecs ou levantins, s'étaient fait la spécialité de confectionner de petites images qu'achetaient les voyageurs désireux de conserver le souvenir des mille costumes singuliers dont leurs yeux avaient été frappés au cours de leur séjour en Turquie. Castellan n'eut garde de manquer de se procurer ces enluminures, si curieuses dans leur précision naïve ; elles lui servirent à compléter ses croquis pour illustrer les six volumes qu'il publia en 1812 sur les Mœurs, Usages, Costumes des Ottomans.

Mais tout en se promenant ainsi à la recherche du pittoresque, Castellan, de paysagiste élève de Valenciennes, était devenu peintre de portraits. « Dans les contrées où les arts ne sont que peu connus et point appréciés, on croit que le peintre est universel, que tous les objets de la nature sont tributaires de son pinceau. 11 n'est donc pas étonnant, écrivait Castellan après avoir fait cette observation, qu'à Conslantinople on m'ait sollicité, forcé en quelque sorte de faire des portraits, et que pour ainsi dire, rimant malgré Minerve, il m'ait fallu bon gré, mal gré, représenter sur

l'ivoire, ou au moins sur le papier, la physionomie d'une foule de personnes. » Il était luimême surpris de son succès, car ses portraits lui paraissaient « effrayants de ressemblance». Nous n'avons pu retrouver à Constantinople aucune de ses œuvres ; du moins, tenons-nous de sa plume le portrait d'un des modèles qui ont posé devant lui :

({ Grande, d'un port de reine, sa figure et ses traits avaient plus de régularité que de délicatesse. Ses yeux noirs, bien fendus et à fleur de tête, avaient Féclat du diamant, mais ses paupières noircies avec le surmeh, en gâtaient l'expression. Les sourcils, joints par une teinture, donnaient une sorte de dureté à son regard. Sa bouche très petite et fortement colorée devait être embellie par le sourire que je n'avais cependant pas la satisfaction de provoquer et de voir naître. Quoique son teint eût de la fraîcheur, ses joues étaient couvertes d'un rouge très foncé, et des mouches taillées en croissant, en étoile et de formes encore plus étranges, défiguraient son visage. Ses cheveux, fort touffus, étaient courts sur le front, et au lieu de tomber également en boucles on-

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