‹ Les peintres français en 1867Chapitre 2 sur 10 · JO · texte numérisé non relu

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et les acteurs qu'il reproduit, est le côté tendre et délicat qui répond à sa propre manière d'être et de sentir. Sous ce rapport, le monde où il s'est placé est admirablement fait, par tout un côté, pour être fidèlement saisi par lui. On ne saurait comprendre Fromentin avec sa nature de raffiné et d'exquise élégance, s'essayant à peindre des paysans et voulant fixer sur la toile l'aspect rustique des champs et des troupeaux; mais dans m\e autre voie, il a fort bien choisi son domaine en se plaçant dans le milieu arabe, où l'homme et le cheval, avec un fond d'énergie peu commune et de passions ardentes, conservent cependant un cachet de suprême élégance *et de distinction qui, admirablement bien saisi par lui* comme sympathique à sa nature, sert excellemment à faire ressortir ses qualités et à montrer le genre de son talent.

Voilà bien chez Fromentin, dans toute son élégance, ce cheval arabe si svelte et si gracieux, tantôt lancé à fond de train, déployant toute sa vitesse, se cabrant sous le mors et la bouche

écumante, cédant en résistant à la main qui le guide, tantôt, au contraire, attaché par le pied auprès des tentes, l'œil doux et velouté, tellement immobile qu'on le dirait épuisé, si l'on ne savait qu'à la voix de son maître il va bientôt relever la tête, que son œil reluira et qu'il franchira alors vingt lieues sans s'arrêter ; et l'arabe ! comme Fromentin a bien rendu tout un côté de sa nature, non point celui des passions terribles et ardentes se peignant sur un visage contracté ou mettant en mouvement les muscles d'un corps d'acier, mais celui de l'élégance et de la dignité particulières à cette race, que l'on retrouve au suprême degré chez les hommes de grande tente et, même encore, dans une certaine mesure; jusque dans le dernier des bédouins qui écument le désert ou des fellahs qui cultivent le sol.

Et remarquez encore comme le faire et les procédés employés par l'artiste lui sont particuliers et lui appartiennent en propre, précisément pour reproduire sur la toile avec justesse les effets qu'il recherche ! Regardez de très-près un [tableau de

Fromentin, et vous y constaterez l'absence de forts empâtements et d'épaisses plaques de couleur, en même temps que vous y découvrirez les coups multipliés d'un pinceau léger et délicat ; vous verrez alors comment l'artiste curieux des moindres nuances et des plus singuliers effets de coloration, parvient à se les approprier et à les rendre, par le mélange et la juxtaposition des teintes, les plus tranchées et les plus imprévues que puisse lui fournir la palette. Chez Fromentin nous avons donc encore ce que nous retrouvons forcément chez tous les maîtres, une forme originale pour rendre des conceptions originales, et la forme et les conceptions absolument de même nature, c'est-à-dire chez lui délicates et pleines de raffinements.

Avec Fromentin, nous avons épuisé la liste des peintres naturalistes que tout le monde s'accorderait à mettre au rang des maîtres, c'est-à-dire de ceux qui, doués de facultés bien équilibrées, ont

trouvé, pour rendre leurs conceptions et leurs émotions, une forme de même valeur qu'elles, les communiquant dans toute leur puissance et leur pureté. Je n'ai point l'intention de faire pour les artistes qui ne viennent qu'en seconde ligne le même travail d'analyse détaillée que je viens de faire pour ceux-ci. On trouverait encore des peintres d'un grand talent et d une véritable originalité, mais que des défauts saillants, un manque de puissance pour voir ou pour sentir, ou des imperfections dans la manière de rendre ce qu'ils ont vu et senti, tiennent dans une position relativement inférieure à celle des maîtres.

Dans cette catégorie, on rencontre Jules Dupré, qu'un coloris à teintes et à reflets bleuâtres uniformes, une touche lourde et des empâtements excessivement épais et sans transparence, privent d'une partie de ses moyens et empêchent trop souvent de reproduire ce qu'il voit avec justesse ; M l, ° Rosa Bonheur, douée d'un véritable sentiment delà uature, mais qu'un faire féminin, sec et sans parties saillantes tient loin de ïroyon pour la sa-

veur et l'énergie avec lesquelles celui-ci rend l'aspect rustique des champs et des troupeaux ; Jules Breton qui, dessinant et peignant des paysans sans avoir pu se débarrasser entièrement de ses souvenirs d'atelier, peint des paysans en partie de convention, et non point les êtres puissants de vérité qu'a si bien saisis Millet et qui, à ce défaut, joint encore celui de n'avoir jamais pu débarrasser ses personnages de cet air de pose et d'attitudes cherchées, qui est Técueil de presque tous les peintres qui veulent reproduire leurs impressions en les faisant passer par la forme que leur donne leurs souvenirs ; Français, qui s'est plusieurs fois essayé à idéaliser la nature, sans qu'un faire sec et un coloris généralement terne lui aient permis d'atteindre complètement aux grands effets qu'il recherche; Jacque, qui excelle à peindre le petit peuple des gallinacées et les moutons, qui, cependant, ne nous présente le plus souvent dans le paysage où il les place qu'une végétation froide et des ciels manquant de transparence; Ziem qui, dans un certain nombre de belles toiles, a fidè-

lement reproduit l'aspect enchanteur des mers méridionales se teignant, sous les rayons d'un magnifique soleil, de reflets diaprés mélange d'azur et d'or, mais qui ne peint plus guère depuis longtemps que des eaux et des ciels de convention, en juxtaposant rapidement sur la toile des tons criards et tranchés qu'il ne se donne nul souci d'harmoniser ou de fondre.

Je ne saurais passer ainsi en revue, même rapidement^ tous les peintres de talent qui composent le groupe des naturalistes. Leur nombre est trop considérable, et parmi eux il y a encore trop de nouveaux venus pour qu'on puisse tous les classer et les caractériser définitivement. Il me suffira de dire, pour conclure, que c'est dans la reproduction de la nature, ou de l'homme et des animaux mariés à la nature, que les peintres vivants ont accusé le plus d'originalité et montré le plus de puissance. Ce n'est que dans cette voie qu'on a vu surgir un nombre relativement considérable de vrais maîtres ; ce n'est encore que dans cette voie qu'on trouve en sous-ordre une légion de peintres

de talent qui ont donné, dans la mesure de leurs forces, leur interprétation de la nature, et, chose inévitable, si chez beaucoup des artistes qui ne viennent qu'au second rang on découvre les traces de l'inspiration et des procédés des maîtres, on n'y trouve point du moins ce parti pris d'imitation servile qui s'étale ouvertement , comme nous le verrons bientôt, dans l'œuvre de presque tous les peintres de genre du second ordre.

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