‹ Les peintres français en 1867Chapitre 3 sur 10 · LES PEINTRES DE GENRE · texte numérisé non relu

LES PEINTRES DE GENRE

La peinture de genre, dans notre école moderne, est loin d'avoir donné ce qu il semble qu on était en droit d'attendre d'elle et ce qu'elle a donné dans certaines écoles. Il ne paraît pas cependant que ce soient les conditions favorables qui lui aient manqué. De tous côtés on entend faire la remarque que la grande peinture se meurt, et on eût pu croire que la peinture de genre, qui se

Digitiz

contente de la reproduction de scènes familières, eût dù être la première à profiter de cet état de choses. Quoi qu'il en soit, elle compte beaucoup moins de peintres originaux que le groupe des naturalistes n'en renferme, soit précisément que, par un secret attrait, presque tous les artistes de talent se soient sentis attirés vers les spectacles de la nature, soit par toute autre cause, qu'il ne saurait entrer dans nos intentions de rechercher ici. Aussi, à la seule exception de Meissonier, ne trouvons-nous personne dans notre école moderne qui puisse soutenir la comparaison avec les petits maîtres hollandais, qui ont reproduit si fidèlement le caractère intime du monde où ils vivaient*

On pourrait presque dire que Meissonier a été véritablement goûté du public et des amateurs avant de l'être par les artistes et les critiques; Cette fois-ci c'est le public qui s'est trouvé avoir raison, car Meissonier est allé, dans son genre* aussi loin que possible, en créant un petit monde doué de presque toutes les qualités dont on eût pu le revêtir en imagination.

On a basé un des principaux reproches que Ton adresse à Meissonier sur la petitesse de ses personnages et sur rexiguité de la scène où il les fait mouvoir. Mais c'est là un reproche mal fondé, car ce n'est point simplement de parti pris que l'artiste peint de toutes petites figures, mais bien parce que sa nature étant donnée, ces petites figures se sont trouvées être le moule dans lequel ses conceptions venaient se manifester à leur plus haut point de perfection. 11 existe un lien mystérieux et forcé entre les conceptions d'un artiste et les dimensions de l'enveloppe qu'elles doivent revêtir pour se produire dans toute leur valeur. Pourquoi La Fontaine a-t-il fixé ses créations poétiques dans le volume exigu de la fable, et Béranger dans de courtes chansons? Personne ne saurait le dire, et cependant tout le monde comprend que la fable pour La Fontaine et la chanson pour Béranger étaient les seules formes et les seuls moules qui convinssent exactement à la nature de leur génie. Pourquoi encore Bida n'acquiert-il toute sà valeur que dans ses dessins au

crayon noir et Jacque dans ses eaux-fortes? Sinon que le crayon noir pour l'un et l'eau-forte pour l'autre étant les seuls procédés qui aient un lien secret avec leur manière de sentir sont, par cela même, les seuls qu'ils aient été tout naturellement conduits h s'approprier. Il en est certainement de même pour Meissonier. Meissonier n'a obéi qu'à son instinct en peignant de petites figures, et il les a adoptées une fois pour toutes parce qu'elles se sont trouvées lui fournir les seules formes complètement en rapport avec sa manière naturelle de se produire au dehors.

Un des reproches que l'on fait encore à Meissonier est de n'avoir point vu les hommes de son temps, en affublant ses personnages de costumes bariolés qu'on ne porte plus. Quoique, dans quelques-uns de ses tableaux et quelques portraits , il ait reproduit des costumes modernes, que, dans beaucoup d'autres, les costumes de ses personnages soient encore assez voisins des nôtres pour n'avoir absolument rien d'étrange, on ne peut nier cependant que , dans le plus grand nombre de ses

scènes, il ne peigne des gens affublés de casques

et de pourpoints qui, par leur étrangeté, doivent

faire perdre beaucoup de son naturel au jeu des acteurs. Aussi ai-je, à part moi, bien souvent regretté de ne point disposer des flots d'or de certains amateurs pour demander à l'artiste des scènes empruntées h notre milieu qui conviendraient à la nature de son talent , et où il trouverait encore des costumes suffisamment pittoresques pour tenter son pinceau.

Le tort le plus grand que Meissonier ait eu en habillant ses personnages de costumes qu'on ne porte plus, c'est qu'il a donné lieu de prétendre que le monde qu'il peignait, n'appartenant point h celui dans lequel il vivait, n'était qu'un monde de fantaisie et de convention. Rien n'est moins vrai cependant, car les petits hommes de Meissonier, de quelque costume qu'ils soient revêtus, ont tous le même air de famille accusé sur les traits ; et la physionomie qu'on leur retrouve, est un composé

des côtés du caractère des hommes de son temps et de son pays que sa propre nature a permis à

l'artiste de saisir, pour se les approprier. Les petits hommes de Meissonier sont çn ne peut plus vrais et vivants ; ce sont ceux du peuple au milieu duquel il vit ; de corps et d'esprit, ils sont donc essentiellement Français et même Parisiens. Ils sont secs et nerveux pour le physique, et au moral fiifs, goailleurs et spirituels; spirituels au point que, dans l'œuvre de Meissonier, l'esprit dans le dessin, dans la touche et sur les visages, domine presque exclusivement et résume toutes les autres qualités du peintre.

Ainsi, vous retrouvez en passant en revue les toiles de Meissonier toutes les formes diverses que l'esprit peut revêtir pour se peindre sur des figures. Dans la Lecture chez Diderot, c'est le fin et caustique sourire, la délicatesse de perception d'auteurs et de connaisseurs ayant la primeur d'une œuvre littéraire. Dans ses Scènes de buveurs et de soldats joueurs, l'air goailleur, le sarcasme, les gestes d'ironie que prennent volontiers les joueurs heureux. Dans ses Cavaliers se faisant servir à boire de l'Exposition universelle, et son

Coup de l f étrier des Champs-Élysées, c'est encore l'esprit qui s'accuse dans la pose et sur les traits. Aussitôt arrêtés à la porte de l'auberge, ses cavaliers ont commencé avec la servante un échange de propos lestes et égrillards, et on voit encore errer sur leurs visages le reflet du rire que la dernière saillie y a fait courrir. De même dans son v portrait de M me H. 7***, c'est toujours l'esprit qu'on surprend sur la physionomie, la finesse et le sourire d'une intelligence délicate et déliée.

J'ai déjà dit, à propos de Millet, que le caractère des conceptions d'un artiste s'affirmait définitivement dans les types créés ou imaginés à nouveau par lui. Il existe précisément dans l'œuvre de Meissonier un type de ce genre auquel l'artiste est revenu plusieurs fois. Je veux parler de son Polichinelle. Qu'est-ce que Polichinelle? C'est une création de l'imagination populaire née, dans des conditions particulières, pour personnifier certains côtés tranchés d'un caractère humain ou Dational et les accuser dans toute leur puissance, en leur faisant prendre une forme accentuée.

Voici Meissonier qui, instinctivement porté vers ce type populaire, s'en empare à son tour et qui fixe sur la toile la physionomie du Polichinelle qu'il a imaginé à nouveau. Eh bien ! quelle espèce d'àme et quels cotés du caractère humain a-t-il su donner à son personnage? L'esprit, le sarcasme, le contentement et l'admiration de soi que produit la fatuité chez un roué sùr de sa force et sachant ce qu'il vaut. Le voilà bien ce Polichinelle de Meissonier! railleur et aimant le sarcasme par dessus tout, aussi conservant jusque dans ses plus grands excès un certain raffinement et une possession de soi qui le feront boire , faire ses tours et narguer le prochain, en homme d'esprit et en esprit fort, et non point en rustique et en lourdaud.

Ce type de Polichinelle, le seul que Meissonier ait inventé dans son œuvre, donne la mesure exacte des côtés du caractère humain qu'il peut s'approprier pour les rendre. Le côté tendre, tout ce qui se rattache aux sentiments et aux passions du cœur lui demeure donc inconnu et fermé, aussi la

femme paraît-elle peu dans son œuvre et seulement au second plan. Les petits hommes de Meissonier vivent exclusivement par l'esprit, et de ce côté sont aussi bien doués que possible ; mais il n'y a pas la moindre apparence, dans tout ce qu'ils nous laissent voir d'eux, qu'ils aient jamais ressenti d'autres émotions et d'autres passions que celles qui s'engendrent dans la cervelle humaine. Vous avez vu Bida dans une série de dessins aussi petits que les cadres généralement adoptés par Meissonier, fixer sur le papier, en quelques coups de crayon, tout le monde des créations amoureuses et poétiques d'Alfred de Musset, mais vous n'avez jamais rien découvert de ce genre dans l'œuvre de Meissonier, et je crois que ce n'est point par parti pris, mais par tempérament et par impuissance à rendre ce côté de l'àme humaine que le peintre évite avec soin de tels sujets. Malgré cette lacune, ou peut-être précisément à cause d'elle, Meissonier sera l'artiste qui aura le mieux saisi et le mieux rendu toute une partie du caractère des hommes de son pays, de gens à l'esprit

excessivement fin, souple et délié, mais aussi excessivement sec et positif.

M. Gérôme est le seul peintre de genre que tout le monde s'accorderait à nommer immédiatement après Meissonier, et cependant de l'un à l'autre la chute est grande. Meissonier revêt d'une forme originale tout un peuple de sa création, on ne comprendrait donc point qu'il pût peindre d'une manière autre qu'il ne fait, car son genre et son style ne sont point simplement affaire de choix mais bien une conséquence presque forcée des aptitudes natives et des facultés dont il est doué. Chez M. Gérôme il n'en est plus ainsi que dans d'étroites limites, lanature de l'artiste étant chezlui relativement peu développée. Quand M. Gérôme a voulu peindre, il ne s'est pas trouvé avoir une manière qu'il ait tout naturellement adoptée comme ne pouvant en suivre d'autre ; il n'a pas non plus découvert en lui un monde de formes et d'images qu'il ait instinctivement éprouvé le besoin de fixer sur la

toile. Il a donc péniblement cherché sa voie ; il a appelé à son secours ses lectures et a reproduit des scènes tirées de l'histoire ancienne; il s est fait antiquaire et érudit ; il a voyagé et peint les hommes aux costumes pittoresques qu'il a trouvés en Orient; consultant certains goûts et certains appétits du public, il s'est empressé d'y satisfaire en peignant des femmes nues dans presque toutes les attitudes possibles ; la nature lui ayant refusé le don précieux qu'elle n'accorde qu'aux seuls grands artistes de se créer une touche et un faire qui leur soient propres, il a adopté une manière de peindre patiente, laborieuse et léchée, qui lui a permis d'aller aussi loin qu'il est possible dans une semblable voie, pour remplacer les qualités natives d'originalité qui font défaut.

M* Gérôme, à l'aide d'un travail soutenu, d'un esprit sans cesse en éveil et à la recherche du nouveau, grâce surtout au soin qu'il a mis à plaire au public, est donc arrivé à la popularité et au succès. Mais que vaut réellement ce succès au seul point de vue de l'art? Que M. Gérôme, pour la reprô-

duire, étudie l'antiquité dans ses moindres détails, rien de mieux ; qu'ayant été en Egypte, il s'essaie à retracer les types accentués qu'il y a trouvés, rien de mieux encore. Mais comment a-t-il conçu l'antiquité? et ce qu'il a vu en Egypte, comment le rend-il? C'est ce que nous allons voir.

Quand on est Raphaël et que l'on imagine l'antiquité païenne et le monde de ses dieux, on peint YÉcole d'Athènes etle Triomphe deGalalée. Si, sans avoir une imagination poétique capable d'animer des conceptions idéales, on a du moins un esprit élevé et une intelligence qui cherchent à s'exercer sur de nobles sujets, on peint comme Ingres VA pothéose d'Homère et Y Œdipe, des créations froides, mais au moins chastes et sévères par la forme. Mais si on est dénué de toute pensée véritablement élevée et de toute puissance pour idéaliser quoi que ce soit et qu'on fasse intervenir les souvenirs que rappellent les noms d'Athènes et de Rome pour en tirer des scènes drôlatiques, en réduisant les grands hommes qui ont fait la civilisation du monde à une troupe de vieux polissons en go-

guette ou Ue bouffons faits pour amuser le public, on est M. Gérôme, et alors on peint les Augures, Phrync devant le tribunal, Socrate chez Aspasie, le Roi Candaule, César et Cléopâtre.

Voici l'antiquité et ses grands hommes arrangés pour faire pendant aux créations auxquelles répond le nom de Guignol, mais ce n'est point assez de cet élément facétieux pour captiver le public, et M. Gérôme a encore recours à un autre moyen, en peignant la nudité accompagnée sur les visages des spectateurs qui la contemplent de toutes les passions bestiales que sa vue peut faire naître. Si je m'élève ici contre la manière dont M. Gérome traite le nu, ce n'est point que je cherche à le proscrire en peinture. Le nu traité d'une certaine manière, est essentiellement du domaine de l'art, et c'est par lui seulement que l'artiste pourra parvenir à fixer sur la toile la suprême expression de la beauté physique. Quoi de plus chaste, du reste, que les créations véritablement artistique, que la Source d'Ingres, par exemple ! Je vais même plus loin, les voluptueuses nudités du Titien, le débor-

dément de la chair s étalant dans Rubens, les scènes légères de la peinture du dix-huitième siècle, on doit les admettre toutes, car elles correspondent toutes à certains côtés d'un sentiment humain ou d'un caractère national qui, librement interprétés par l'artiste comme ils l'ont été, rentrent parfaitement dans le domaine de l'art. Mais ce qui me semble ne s'adresser en aucune manière à des sentiments et à des émotions qu'on oserait avouer, c'est une série de créations où la nudité se trouve accompagnée du spectacle des appétits qu'elle excite, alors qu'elle apparaît ainsi parfaitement méditée, se reproduisant sans cesse sous la même forme, et nous promenant, à travers l'antiquité et les temps modernes, d'Athènes en Asie, et d'Asie en Egypte.

Mais détournons les yeux, dans l'œuvre de M. Gérôme, de cette antiquité qu'il avilit, et puisqu'il est allé en Orient, demandons-nous ce qu'il y a vu. Ils sont nombreux, parmi nous, les artistes qui se sont sentis instinctivement attirés de ce côté. Marilhat, Decamps, Delacroix, Froraen-

tin , Bida , ont tous rendu la nature orientale de manières diverses, mais toutes cependant puissantes ou poétiques. Mais M. Gérôme n'a point vu en Orient le soleil et le désert, ou, s'il les a vus, son Hache-paille égyptien et son Prisonnier sont là pour prouver combien il est incapable de rendre avec puissance les aspects variés de la nature orientale. Ce que M. Gérôme semble avoir étudié de préférence en Égypte , ce sont les Arnautes , des mercenaires que les Turcs font venir d'Europe pour faire la police du pays. J'ai bien souvent rencontré des Arnautes pendant un séjour en Égypte, et jamais je ne les ai regardés sans constater combien les hommes que M. Gérôme a vus sont différents de ceux qu'il a peints. Les Arnautes d'Égypte sont des gens à la physionomie de forbans, comme il convient à des mercenaires campés sur un pays qu'ils sont chargés de pressurer et de contenir par la terreur. Vivant dans l'oisiveté ou la débauche, passant leur temps à fumer ou à boire, on les rencontre partout réunis en groupes, accroupis ou couchés , vêtus d'oripeaux de toutes

les couleurs et de vêtements pittoresques sales et en loques. Sont-ce véritablement là les hommes qu'on retrouve dans les tableaux de M. Gérôme? En aucune façon, caries Arnautes que M. Gérôme peint d'une manière si propre et si léchée , sont de simples modèles d'atelier, revêtus de costumes neufs achetés dans les bazars du Caire , et affublés de fustanelles sortant de chez la blanchisseuse et brossées avec le plus grand soin par le domestique qui fait l'atelier de l'artiste ou lui prépare ses couleurs.

Que vaut encore le faire par lui-même chez M. Gérôme, et quelles sont les qualités matérielles de sa peinture? M. Gérôme n'a ni cette touche vive, légère et spirituelle de Téniers et de Meissonier, ni ce faire huileux et transparent de Terburg et de Metzu ; il n'étend le plus souvent sur la toile qu'un soupçon de peinture, qu'une vapeur qui y parait à peine adhérente , et on se demande ce que deviendront ses tableaux dans l'avenir, quand ils auront subi des nettoyages et passé par les mains des rentoileurs. Son faire léché oscille

entre un aspect général terne, sans puissance dans les clairs ou dans les ombres, comme dans ses Gladiateurs, ou un composé de couleurs vives, aux tons luisants, avec un modelé dur et cassant, comme dans le Louis XIV faisant manger Molière.

Que vaut donc au juste M. Gérôme comme artiste, son mérite étant considéré en lui-même et dépouillé de tout accessoire? M. (Jérôme est essentiellement un peintre de'genre, donnant la mesure exacte de sa valeur dans des toiles comme le Boncher turc, Rembrandt faisant mordre une planche à l f eau-forte, et dans une sphère un peu plus élevée, dans le Duel après le bal. La part de succès qui revient à l'artiste pour la valeur de forme et d'expression qui se trouve dans de pareilles toiles., est parfaitement légitime et est réellement due aux qualités natives qu'il possède; mais quand, sortant du domaine seul fait pour lui de la peinture de genre, il aborde la peinture d'histoire, ou bien encore, lorsqu'il cherche à reproduire les puissants aspects de la nature orientale, on est bien obligé de reconnaître que les succès qu'il rencontre ne

sont plus simplement dus aux qualités d'artiste qu'il possède , mais surtout à l'emploi de moyens étrangers à l'art et à un appel fait à toutes les curiosités , système contre lequel on ne saurait trop hautement protester au nom du respect que l'artiste doit à l'art, et de celui que l'homme doit à la morale.

Nous avons épuisé , avec Meissonier et M. Gérôme, la courte liste des peintres de genre qui ont accusé assez d'originalité et de talent pour être devenus réellement populaires. On voit que la peinture de genre a été loin de donner toute une série d'artistes de même valeur que ceux qui composent le- groupe des peintres naturalistes. Les naturalistes ont fidèlement reproduit le monde en face duquel ils s'étaient placés , tandis que M. Gérôoie n'a point vu les hommes de son temps et de son pays, et que Meissonier lui-même, qui en à si admirablement rendu tout un côté du caractère , les déguise d'une telle manière sous des costumes

d'emprunt, que beaucoup de personnes ne les ont point reconnus ou n'ont pas voulu les voir. Il n'y a que M. Édouard Frère, parmi les peintres de genre, qui se soit entièrement plongé dans son temps et qui ait reproduit avec fidélité les scènes familières qui se sont offertes àses yeux. M. Édouard Frère s'est particulièrement attaché à peindre les intérieurs du pauvre peuple et les scènes de l'enfance. Ses enfants sont traités d'une façon charmante, qui rend parfaitement bien la naïveté et l'innocence de leur âge. Malheureusement il n'y a pas d'oeuvres dans les arts qui aient un mérite définitif, lorsque la forme n'y est pas d'une valeur égale au sentiment ou à la pensée qu'elle est chargée d'exprimer, et M. Édouard Frère est essentiellement inférieur sous le rapport de la forme. Son dessin est indécis, son modelé sans beaucoup de relief, ses intérieurs manquent le plus souvent de véritable profondeur; en un mot, l'artiste n'a pu atteindre à cette perfection et à cette puissance de la forme qui eussent seules pu lui faire prendre place parmi les maîtres.

Il convient sinon de placer au rang des peintres de genre, du moins de les y mentionner comme leur appartenant par tout un côté de leur œuvre , Hippolyte Bellangé et M. Bonnat. Si nous parlons ici de Bellangé, quoiqu'il n'ait guère peint que des scènes militaires, c'est que ses meilleurs tableaux sont justement ceux qui sont conçus dans l'ordre des scènes familières ou des épisodes de dimensions restreintes. Dans sa Garde meurt, Bellangé a peut-être peint, parmi tant de tableaux de batailles, le seul qui puisse donner une juste idée de ce que doivent être l'horreur et le carnage des champs de bataille; dans ses Deux Amis, il a retracé une scène excessivement touchante et pleine d'émotion. Dans quelques autres toiles de même nature, Bellangé a montré tout ce qu'il eût pu faire s'il eût cherché sa voie dans la peinture de genre proprement dite, au lieu de se condamner à perpétuité au genre ingrat des tableaux de batailles.

Nous mentionnerons encore ici M. Bonnat, dont les seuls tableaux vraiment originaux rentrent

ed by GoogI

dans la sphère de la peinture de genre. M. Bonnat n'est évidemment point une de ces natures primesautières faites pour s'engager une fois pour toutes dans une certaine voie et n'en plus jamais sortir. Il s'est, au contraire, essayé dans plusieurs directions à la fois , et il ne paraît pas être encore bien fixé sur celle qu'il doit définitivement suivre. M. Bonnat n'a donc point encore accusé de caractère assez tranché pour qu'on puisse parler de lui autrement que comme se rattachant aux peintres de genre par ce qu'il a jusqu'à ce jour donné de meilleur.

Nous pourrions encore citer le' nom de quelques peintres de genre chez lesquels nous parviendrions à distinguer un filon d'originalité et à trouver les traces d'un véritable talent, mais ces qualités ne sont pas assez accentuées ou ceux qui les possèdent sont encore trop nouveaux venus pour qu'il puisse entrer dans nos intentions de retracer ici la physionomie de leur œuvre. Ce qui frappe cependant par dessus tout aussitôt qu'on quitte les œuvres des maîtres de la peinture de

genre, c'est le nombre illimité de pastiches auquel elles ont donné lieu. Il existe tout un groupe de peintres qui se sont mis à reproduire de petits bonshommes en copiant Meissonier. Ils lui ont pris ses dimensions exiguës, sa forme et sa manière le plus possible et, comme tous les copistes, ils n'ont naturellement donné naissance qu'à des œuvres où tous les défauts du maître se retrouvent exagérés sans une seule de ses qualités. M. Gérôme commence également à faire naître des imitateurs qui se font une spécialité de retracer

des scènes d'après l'antique , qui ne sont guère que de franches polissonneries. Enfin M. Edouard Frère est lui-même plus ou moins copié par des hommes qui peignent des scènes d'intérieur dépourvues du sentiment qu'il possède réellement et qui, sous le rapport de la forme, lui demeurent encore bien inférieurs.

Nous essayerons d'expliquer plus tard à quoi sont dues cette fureur d'imitation et cette production sans cesse grandissante de pastiches sans valeur ; hâtons - nous donc, pour le moment, de

détourner les yeux d'un monde d'imitateurs qui, dans leur impuissance, ne vivent que du souffle d'autrui, pour les reporter sur les œuvres d'art tistes en partie incomplets, mais pleins d'un autre côté de puissance, de vie et d'originalité.

Page 1