M. COURBET
Dans l'étude que l'on peut faire de M. Courbet et de sa peinture, il convient plus que partout ailleurs de ne point séparer un seul instant Tétude de l'homme de celle de l'œuvre, mais de les faire au contraire marcher simultanément, car jamais œuvre de peintre n'a été une image plus fidèle et plus complète du caractère d'un homme.
v M. Courbet est essentiellement ce que l'on a appelé un réaliste. On a beaucoup discuté, dans ces derniers temps, sur le réalisme dans l'art, mais comme toutes les théories que l'on a émises ont été faites après coup, que M. Courbet qui est l'artiste le plus instinctif qui ait peut être jamais existé, leur est resté absolument étranger ou ne s'y est rallié qu'alors qu'elles s'étaient depuis longtemps produites à l'occasion de sa peinture, je me garderai bien de chercher l'explication de son œuvre dans les principes esthétiques de ses amis, mêmes adoptés par lui, aussi est-ce devant sa seule peinture que je constate qu'il est bien d'instinct et d'organisation, à part tout choix et tout parti pris, un véritable réaliste.
En disant de M. Courbet qu'il est réaliste, j'entends qu'on veut constater d'un mot que chez lui les facultés d'imagination et le côté du sentiment n'existent pas ou ne sont point développées, que dans ce qui existe, il ne voit absolument que des contours, des couleurs, des plans que sa main fixera sur la toile, sans que, pendant tout le temps,
il ait rien découvert qui ait parlé à l'imagination. Tel homme, en face de la nature, est impressionné jusque dans les profondeurs de son être, et l'impression qu'il ressent fait si bien partie de ce qu'il voit, en est si bien comme l^ame, que s'il est réellement né artiste et qu'il prenne le pinceau, il peindra un paysage qui, tout en donnant une image exacte ou si Ton veut aussi réelle que possible du spectacle vu, communiquera en même temps tout l'ordre d'émotions qu'il aura personnellement ressenti à son aspect. L'imagination de l'artiste et son sentiment avaient fait de la scène entrevue une idylle ou une élégie, la scène reproduite par lui sur la toile, deviendra pour tout le monde une idylle ou une élégie. Mais le réaliste comme M. Courbet, en présence des mêmes spectacles, n'aura rien éprouvé d'analogue; ne lui parlez donc point pour les ressentir et les reproduire d'impressions, d'émotions, d'un monde de visions poétiques naissant dans l'imagination à l'aspect de la scène naturelle et devant en accom-
gner la reproduction sur la toile, car rien de
tout cela n'est compréhensible ou n'existe pour lui.
Voici un portrait à peindre et le sujet posé devant F artiste. Tel peintre va voir tout un caractère, toute une âme se refléter sur les traits de son modèle, et, en prenant le pinceau, il aura pour but non point seulement de retracer une image ressemblante de l'homme physique, mais encore de fixer sur la toile un reflet de l'àme et du caractère qu'il lui aura découverts. M. Courbet lui, voit admirablement bien l'homme physique, ce que son œil voit, sa main va le retracer sur la toile avec une singulière vigueur, mais l'au-delà, l'àme, le caractère, ce qui ne peut être senti et saisi qu'à l'aide de l'imagination entrant enjeu et qu'avec le secours d'une sorte de seconde vue par l'esprit, tout cela lui échappe absolument et demeure lettre close pour lui.
Je parcours des yeux l'œuvre de M. Courbet, j'y découvre une singulière puissance dans la manière dont l'aspect vrai des choses est rendu, et me trouvant en présence du monde extérieur
et de l'homme fixés sur la toile avec tant de vigueur, je me demande quel est l'ordre d'émotions que cette œuvre fait naitre, quelles sont les sensations et les passions qu'elle éveille? À ces questions, je ne trouve point de réponse. D'émotions, de sentiments, de passions, je n'en ressens point. Je perçois des images puissantes et pleines de vérité, mais cette perception ne communique rien à l'imagination et h l'esprit qui sont en moi. Et il en est ainsi forcément, parce que c'est l'œil de l'artiste qui, en face de la nature, l'a seul vue; c'est donc pour rendre les seules perceptions de cet organe que la main a travaillé; l'imagination et l'émotion étaient absentes alors que la vision physique donnait h l'artiste quelque chose à. rendre, et n'ont participé en quoi que ce soit à. l'opération entre l'œil et la main d où est né et sorti le tableau.
Ainsi l'œuvre de M. Courbet, considérée comme nous venons de le faire, nous montre bien en lui un réaliste reproduisant les divers aspects de la nature sans l'intervention d'aucune faculté d'ima-
gination, mais ce qui achèvera encore mieux de nous prouver combien l'artiste est incomplet sous ce rapport, c'est que dans son œuvre, qui est si étendue et qui a l'air si variée, il ne se trouve pas un seul tableau qui soit la réalisation de scènes ou de types ayant pris naissance dans l'imagination. Vous ne découvrirez dans l'œuvre de M. Courbet ni un tableau religieux, ni un tableau d'histoire, c'est-à-dire aucun de ces tableaux où le peintre reproduit des figures qu'il doit imaginer ou voir par l'esprit avant de prendre le pinceau ; rien comme la Mort et le Bûcheron de Millet, ou le Polichinelle de Meissonier, qui montre chez l'artiste le besoin, à un certain moment, de donner un corps à des créations enfantées par le rêve ou la fantaisie. M. Courbet qui, dans le monde extérieur, ne découvre rien au delà de ce que l'œil voit, n'a donc non plus jamais tiré de lui des types idéalement conçus auxquels il ait eu le besoin de donner une forme sensible ; il faut absolument, pour qu'il peigne, qu'il voie quelque chose de tangible et, dans ce quelque chose, il n'y aura que
le corps de l'objet qui, tombant sous sa perception, sera saisi et reproduit par lui.
Ainsi il faut constater l'absence absolue dans M. Courbet, et comme conséquence dans sa peinture, de tout ce qui s'appelle imagination, sentiment, émotion, l'absence de ce qui constitue la poésie, de tout ce qui, en animant le monde inanimé et en le pénétrant d'un souffle pour ainsi dire humain, le rend pour nous éminemment sympathique et attachant. Mais dans l'artiste appelé à créer, indépendamment de l'invention, il y a encore le jugement et l'esprit d'examen qui lui permettent, en même temps qu'il conçoit une œuvre, de la juger pour en disposer l'ensemble et en agencer les parties. C'est ce jugement toujours présent, même dans leurs accès d'invention la plus hardie et en apparence la plus désordonnée, qui permet aux grands créateurs, combinant les facultés de l'imagination et du jugement, de guider et de diriger le cours de la passion, d'en coordonner les éclats et le déroulement si c'est do la poésie ou de la musique qu'ilVagisse, qui pour la peinture,
sans nuire en rien au naturel et au mouvement, permet à l'artiste d'agencer les diverses parties de son œuvre et d'en surveiller ensuite l'exécution jusque dans ses moindres détails.
Eh bien, M. Courbet est encore dépourvu à un très -haut point du jugement qui suit pas à pas les opérations dé la main pour les guider. Lorsqu'il voit une scène ou une figure, le rapport est immédiat entre le sens qui perçoit l'objet et celui qui le reproduit a l'aide du pinceau, et par conséquent le jugement, c'est-à-dire la pensée observant l'œuvre qui s'accomplit, est aussi peu présent et aussi peu actif qu'il est possible. Nous sommes ici en présence d'un homme peignant presque absolument d'instinct, d'un peintre organisé pour donner le jour à de la peinture naissant sous ses doigts d'une façon pour ainsi dire végétative. M. Courbet produit dos tableaux presque de la même manière qu'un arbre produit des fruits. Et ceci seulement va nous expliquer l'étrange dissonance et l'énorme différence de mérite que l'on découvre dans les toiles qu'il a peintes ou qu'il peint encore chaque jour.
Un homme qui, avant de retracer définitivement une scène, la soumettra à un examen attentif, qui en surveillera ensuite l'exécution jusque dans ses moindres détails , ne pourra guère s'écarter d'une certaine moyenne, et il devra produire des œuvres qui ne varieront de valeur, du moins quant à la forme et au faire, que dans des limites restreintes. Mais un arbre qui produit des fruits ne se livre à aucune opération d'analyse ; aussi donne-t-il chaque année de la même manière et tout naturellement des fruits mal formés ou avortés qui tombent avant le temps, d'autres qui arrivent à terme et
offrent une moyenne de bonne qualité, et quelques-uns encore qui se distinguent au milieu de tous par leur parfaite maturité et leur belle venue. Et ainsi fait M. Courbet.
Ne cherchez donc point à classer les toiles de l'artiste par époques et selon une décroissance ou un accroissement graduel de mérite et de valeur. Les imperfections qu'il avait au premier jour, il les a encore toutes au dernier ; ses défauts les plus saillants, une certaine lourdeur et gaucherie de
dessin et le manque de perspective aérienne, vous ne les retrouverez à aucune époque dans ses meilleurs tableaux, mais vous les découvrirez, d'un autre côté, dans toutes ses toiles les moins réussies, à quelque moment qu'elles aient été peintes. Et c'est bien là l'effet obligé de ce système de peinture tout d'une venue, ne sachant point profiter, une fois pour toutes, des perfectionnements acquis pour les conserver, mais qui sans cesse à nouveau conduit l'artiste à peindre de primesaut, d'instinct, libre de toute espèce de souvenirs, sans que le jugement se préoccupe, pour ainsi dire, de savoir comment la main va rendre ce que l'œil voit. Le résultat de cette manière de procéder est la singulière confusion que nous avons sous les yeux à l'exposition de M. Courbet, des études informes, des toiles où commence à se voir quelque chose, ou bien où l'on découvre de grandes qualités déparées par des défauts tout aussi saillants, et enfin un certain nombre d'œuvres entièrement réussies qui font alors ressortir avec éclat les puissantes qualités dont l'artiste est doué.
Maintenant que nous savons ce qui manque à
M. Courbet, il convient de rechercher quels sont les qualités et les dons qu'il a reçus en partage. Précisément parce qu'il est incomplet et qu'il manque comme de certains sens, c'est une raison pour que ceux qu'il possède soient excessivement développés. Un homme privé d'un sens physique voit presque toujours ceux qui lui restent portés à leur plus haut point de perfection, comme si la nature se plaisait de cette manière à réparer ses propres imperfections. M. Courbet ne voit que le corps des objets, que le côté tangible des choses, mais ce côté il le rend avec une puissance extrême et une vérité impitoyable. Ce qu'on nous raconte de ces peintres de l'antiquité, qui étaient parvenus à tromper les oiseaux et même à se tromper l'un l'autre en peignant des raisins et un rideau, pourrait être parfaitement appliqué à M. Courbet. Mettez ses Casseurs de pierres près du sol, détachés du cadre, et de loin l'illusion sera complète , l'aspect vrai des terres , des étoffes grossières est si bien rendu que toute idée de
reproduction disparaîtra, et qu'on sera porté à croire que ces hommes vivent réellement et sont occupés à casser de véritables pierres.
Cette puissante réalité est en partie due à la merveilleuse aptitude qu'a l'artiste de saisir les teintes variées et les moindres nuances de coloration des objets. C'est par ce côté là surtout que M. Courbet est si bien organisé et qu'il se trouve doué des qualités exceptionnelles qui font le vrai peintre. Cette nlerveilleuse faculté qu'il possède de pouvoir reproduire fidèlement, jusque dans ses plus légères nuances, l'infinie variété de coloration des objets, tire en partie sa source de la manière primesautière et libre de souvenirs dont il peint chaque nouveau tabledu. Nous avons trouvé que le manque de jugement eb de réflexion portés sans cesse sur son œuvre, était pour l'artiste une cause de faiblesse en le condamnant fort souvent à ne produire que des œuvres manquées ou imparfaites, eh bien ! ces défauts de méthode ont d'un autre côté leurs avantages, car
c'est plus ou moins eux qui lui permettent de ren-
dre chaque nouvel aspect des choses avec une franchise de ton et un accent de vérité poussés jusqu'à la dernière limite du possible. Le peintre qui a pour ainsi dire toute son œuvre passée devant les yeux chaque fois qu'il peint, est sujet à tomber dans le maniérisme- en ne voyant plus les objets qu'à travers les formes et le coloris dont il a pris l'habitude et que lui donnent ses souvenirs. Mais M. Courbet, procédant d'une manière absolument opposée, est, par cela même, aussi loin que possible d'un semblable écueil. De là cette gamine étendue de coloris et cette variété de tons qu'on découvre dans son œuvre, et qui séparent toutes ses toiles les unes des autres, chacune d'elles reproduisant alors dans toute sa vérité un aspect particulier des objets à un moment donné.
La manière de peindre profondément originale de M. Courbet, s'accuse au suprême degré dans son faire et dans ses procédés pour étendre la couleur sur la toile. La touche de M. Courbet ne vous
rappelle absolument rien de ce que vous avez jamais vu ailleurs chez aucun peintre d'aucune
école. 11 semble qu'ici le pinceau ait été mis tout à fait de côté, que le peintre pour aller plus vite et pour rendre sur-le-champ les effets que son œil saisit, se presse de fixer la couleur sur la toile par larges plaques étendues à l'aide du couteau. Ce procédé vigoureux permet à l'artiste d'obtenir quelques-uns de ses effets les plus puissants, mais c'est de lui aussi que découle directement une partie de ses imperfections. C'est ce faire grossier et lourd appliqué à la reproduction d'objets prenant sous les doigts de petites dimensions, qui nous explique pourquoi M. Courbet, à l'opposé de Meissonier, ne se trouve à l'aise que dans de grands tableaux ; c'est encore ce faire appliquant sur toutes les parties de la toile, pour les fonds comme pour les premiers plans, pour les ombres comme pour les clairs, les mêmes empâtements solides et épais qui nous explique le manque de perspective aérienne et de profondeur qui dépare un si grand nombre des œuvres de l'artiste.
En entrant à l'exposition particulière de M. Courbet, vous vous trouvez de suite en présence de
l'homme tout entier. Point d'apprêt pour le public, point de choix et de triage des œuvres les meilleures pour se faire favorablement juger, mais au contraire un étalage complet de tout ce qu'a produit l'artiste, du bon et du mauvais, de l'exécrable et du parfait. Le peintre a entièrement vidé son atelier pour montrer au public ce qu'il contenait, et il semble qu'il se soit ainsi attaché à donner à la fois raison à ceux qui disent le plus de mal de lui et à ceux qui en disent le plus de bien.
Nous voilà en face de son œuvre, et nous y constatons, avec cette puissance de faire et cette vérité dans le rendu qui lui donnent une réalité si saisissante, l'absence d'émotion et d'imagination qui fait qu'elle nous laisse froids sans nous émouvoir. Nous reconnaissons de suite que cette manière de peindre toute d'une venue, sans presque faire intervenir le jugement et la réflexion, conduit l'artiste à de nombreux avortements, soit que l'aspect particulier de la nature qu'il ait voulu rendre soit un tour de force impossible à reproduire sur la toile, soit que, dans le
cas spécial, ses défauts et ses imperfections aient tout-à-fait pris le dessus sur ses qualités. C'est surtout ce dernier cas qui se présente pour tous les tableaux où il s'essaye à rendre des objets de petite dimension, que son faire par larges plaques lui empêche d'aborder heureusement, ou bien encore pour les toiles trop compliquées où il retrace de grandes scènes qui demandent des habitudes de composition qui lui sont étrangères.
M. Courbet ne parvient à donner toute la mesure de ce qu'il vaut que dans des toiles d'une dimension moyenne entre ses plus petites et ses plus grandes, et lorsqu'il peint des paysages et des scènes peu compliquées où le tableau se trouve pour ainsi dire fait tout seul. C'est alors dans ses Casseurs de pi erres, sa Curée, su Remise de chevreuils, son Ruisseau du Puits noir et un certain nombre de ses portraits que l'artiste, débarrassé presque entièrement de ses défauts, au moment même où ses qualités se déploient dans toute leur perfection, nous donne les toiles si remarquables qui se détachent sur le fond de son œuvre. 11 arrive
même quelquefois, par exception, comme dans son Ruisseau du Puits noir, sa Remise de chevreuils et plusieurs de ses portraits, que ses qualités et ses aptitudes se déploient d'une façon si puissante qu'elles lui font franchir les limites où sa nature incomplète le condamne généralement à se tenir, si bien qu'il fixe alors sur la toile un monde essentiellement vivant qui ne s'adresse plus seulement aux yeux des spectateurs, mais qui parle encore à leur imagination, et devient ainsi pour eux une source d'émotions. Et c'est parce petit nombre de toiles, aussi bonnes que possible et malheureusement trop rares dans son œuvre, que M. Courbet, enfin délivré de toutes ses imperfections, arrive à prendre définitivement place au rang des maîtres de l'école moderne.
Il convient de faire ici mention de deux artistes, MM. Ribot et Roybet qui ne se rattachent certaine- . ment point à M. Courbet, mais qui ont cependant comme lui poussé très-loin la puissance et la vérité dans le rendu de la forme tangible, sans que l'expression imaginée et le sentiment jouent dans
leur œuvre un rôle correspondant. M. Roybet est encore trop nouveau dans la carrière pour qu'on puisse le définir avec certitude, mais tout ce qu'on a vu de lui, jusqu'à ce jour, porterait à le classer provisoirement parmi les réalistes. M. Ribotest un artiste puissant et doué de véritables aptitudes natives, mais nous avouous ne point comprendre le procédé de clairs et d'ombres tranchés dont iJ a pris l'habitude. Que Ribera dans un pays de lumière ardente et, par le contraste, d'ombres épaisses, peignît ainsi, on le comprend; que Rembrandt, du fond de lieux obscurs où la lumière ne pénétrait qu'à la dérobée, se soit tout naturellement accoutumé au magique clair-obscur qui le fait si grand, on le comprend encore; mais rien ne nous explique les fonds et les ombres absolumeut noirs de M. Ribot, et loin de faire à l'artiste un mérite de sa manière, il ne nous semble y découvrir qu'un simple procédé, nous n'osons dire une ficelle, dont les avantages doivent être fort loin de compenser les inconvénients.