‹ Les peintures de la collection ChauchardChapitre 11 sur 22 · LES PEINTURES "DE" L'ANCOLL · texte numérisé non relu

LES PEINTURES "DE" L'ANCOLL

manquera pas de revenir bientôt, sans doute, rendre une nouvelle visite à ces aimables gens. Le costume traditionnel du postillon est reproduit ici avec la plus grande exactitude; 1 c'était déjà presque un uniforme et les qualités de dessinateur précis jusqu'à la minutie, qui

distinguaient Meissonier, trouvaient à s'exercer, de la façon la plus heureuse et la plus

utile, dans les costumes militaires qu'il a représentés si souvent.

Dans l'œuvre de ce peintre, on le sait, les sujets militaires tiennent une très large place, il s'y complaisait, montrant une prédilection particulière pour les armées de Napo- | léon I". Né à Lyon le 21 février 1815, — cinq jours avant l'embarquement de l'Empereur à | l'île d'Elbe, pour venir tenter l'aventure des Cent-Jours, — Meissonier paraît avoir con- | servé toute sa vie quelque chose de l'enthousiasme qui accueillit Napoléon à son débarquement en France, lorsque l'Empereur déchu tenta de rétablir par un coup d’audace sa fortune. Il avait collectionné les souvenirs personnels de son héros, et a consacré quelquesunes de ses meilleures œuvres à glorifier l'armée qui pendant vingt ans et plus parcourut { toutes les routes d'Europe, ses généraux et son chef. Meissonier, pour se familiariser mieux avec la vie des camps, avec le détail des choses de la guerre, accompagna Napoléon II dans la campagne d'Italie; il assista à la bataille de Solférino dans l'état-major impérial et

le tableau du Louvre qui la représente est donc un document historique. Théophile Gautier

en a donné, dés l'origine, une vivante description (Gazelle des Beaux-Arts, 1862, p. 427) : « L'Empereur, placé un peu en avant de son état-major, inspecte le champ de bataille du haut d'une éminence qui s'escarpe et laisse voir en contre-bas une batterie d'artillerie. En arrêt sur le bord du plateau, le cheval immobile dresse les oreilles au bruit du canon, |

rement sur l'ar

et l'Empereur se penche lé

çon de sa selle, comme pour accompagner le regard qu'il promène autour de l'horizon, étudiant, avec le sang-froid du capitaine, l'échiquier où se joue la formidable partie; rien n'est plus vrai, plus simple et plus digne que cette pose; aucune emphase, aucun apprêt, et cependant l'œil va tout de suite à cette figure calme, sérieuse et pensive... Contenant leurs montures qu'exaltent ( l'odeur de la poudre et les détonations de l'artillerie, les officiers de l'état-major attendent en silence le résultat de l'examen et les ordres qui peuvent leur être donnés; une curiosité respectueuse en fait tourner quelques-uns vers le chef comme pour deviner sa pensée sur son visage impassible; d’autres restent dans leur position avec une passivité héroïque, ne préjugeant rien et prêts à tout faire. À quelques pas en arrière du groupe on entrevoit le peintre lui-même qui a mis là son portrait comme pour attester par sa présence l'exactitude de la scène. Quelques cadavres d’Autrichiens,

reconnaissables à leurs vestes blanches et à leurs pantalons bleus, s’aplatissent contre le sol

vers la gauche du panneau. »

Cet important tableau, et un petit panneau, où Napoléon III était représenté de face, à cheval, entouré de son état-major, montraient seuls, avec quelques études alertes de cui-

ras

iers chargeant, pour son tableau de Fricdland (1807) actuellement au musée de New- York, données par le fils, ou léguées par la veuve de Meissonier, le peintre militaire au Louvre, avant l'entrée de la collection Thomy Thiéry, où se trouve l'important tableau des Ordonnances, daté de 1869. Deux hussards gardent les chevaux de deux officiers, à la porte d'une maison rustique, devant laquelle un fantassin, l'arme au bras, monte la garde; on sent confusément que l'attente est longue et qu'une grave détermination résultera de ce conseil de guerre; les chevaux ont cette attitude lasse et endormie des bêtes patientes et résignées, un soleil ardent les chauffe.

La Collection Chauchard possède l'étude pour le Grenadier en faction de ce tableau, qui fut adjugée, à la vente posthume de Meissonier, au prix de 5800 francs, et un tableau, le Cheval de l'ordonnance, d'une grande analogie avec la peinture de la collection Thomy Thiéry. Près du même pan de muraille — représenté avec une si fidèle exactitude, qu'on en peut reconnaître les pierres et les dégradations —, un soldat d'infanterie tient par la bride et caresse de la main le cheval d'un officier; le soleil, ici aussi, est éclatant; faut-il ajouter qu'à la vente posthume de Meissonier ce tableau fut adjugé 31000 francs? Cinq études de Dragons en vedette, solides sur leurs montures, le fusil ou le pistolet au poing, vigilants et prudents, nous montrent en excellents spécimens, dans des c imensions variées, l'application du peintre à représenter les personnages de ses tableaux avec la plus grande précision. Il se familiarisait ainsi avec tous les détails du harnachement et de l'uniforme, dans ces études exécutées allégrement, souvent sans détermination précise : nous ne

retrouvons dans l'œuvre de Meissonier qu’un de ces dragons jouant un rôle dans le tableau

les Deux amis. Par leur facture plus libre et plus vive, ils peuvent souvent compter parmi les meilleures œuvres du peintre. Aussi furent-elles fort appréciées à la dispersion de l'atelier de Meissonier : leurs prix varièrent entre vingt et trente-cinq mille francs.

Auprès de ces silhouettes vigoureuses et lourdes des simples cavaliers, aux montures

solides et calmes, les figures des officiers font un contraste saisissant, par le soin qu'a pris

Meissonier de leur donner des chevaux plus délicats et plus vifs, une allure plus fière et la physionomie énergique et hautaine du chef. Ici c'est un Lieutenant de cuirassiers, élégant et superbe, qui flatte de la main l'encolure de son magnifique cheval, bien cambré, piaffant, courbant sa puissante encolure sous la caresse de son maître et mâchonnant fiévreusement son mors. On le sent impatient de s'élancer à toute vitesse, dans une charge irrésistible, qu'il devine prochaine. C'est une étude pleine de vie et de passion pour le tableau

1805, du château de Chantilly.

Pour être moins frémissantes, les figures de Zannes et de Bessiéres, droits et impas | sibles sur leurs chevaux, aux côtés de Napoléon, dans le tableau de Friedland (1807), dont | la Collection Chauchard possède les deux admirables études, ne sont ni moins vivantes, ni |

moins fières. On connaît la composition de ce tableau : l'Empereur à cheval sur un mon-

ticule, entouré de ses maréchaux, salue, impénétrable, un régiment de cuirassiers lancé au

galop, défilant à travers un champ de blé devant lui; les cavaliers sont debout sur leurs étriers, ils se hissent en brandissant leurs sabres, en acclamant l'Empereur, en hurlant leur joie et leur enthousiasme, dans un élan impétueux, invincible ; toute la plaine est garnie de troupes : « Voyez le Bessières de 7807, à son rang dans l'état-major de l'Empereur : colonel ! général de la cavalerie de la garde, il examine, avec l'œil du chef responsable, la colonne de cuirassiers qui tourne au galop le monticule, sabre haut et criant : « Vive l'Empereur! » Celui dont Napoléon I‘ disait qu’ « il vécut comme Bayard et mourut comme Turenne »,

le Méridional froid qui, doucement plaisanté par son maître sur une origine dont il ne

l F 8 { parlait jamais, répondait : « Moi, sire, je n'aime pas à me vanter », le voilà tout simple dans

son habit, sans autre ornement que les aiguillettes de la garde et la plaque de la Lé

d'honneur, le visage rasé, les traits de marbre, le front bandé de soie noire, l'air d’un centaure sur son cheval qui baisse le cou et souffle au passage des escadrons. » (G. Larroumet, op. cit., p. 34.) Gette étude, comme celle du maréchal Lannes, adjugées l’une et l’autre 50000 francs à la vente posthume de Meissonier, est d'une exécution vive, précise, la touche étant mise directement, et sans retour, à la place voulue. Peut-être, dans ces figures isolées, peut-on mieux saisir tout l’art d'un maître aussi méticuleux et exact, qui | ne peut consentir, dans les vastes compositions, aux sacrifices nécessaires. Cette conscience à ne rien négliger a souvent circonscrit le champ de ses études. Il ne voulait représenter que ce qu'il avait vu lui-même; aussi ce peintre militaire, qui s'était rendu à la guerre où : il ne quitta pas les états-majors, ne représenta-t-il jamais d'action violente, ni de mélée; ses batailles ne sont que des parades : 705, au château de Chantilly, 807, au musé de New- | York, Sol/érino, au Louvre, etc.; encore, le plus souvent, ne nous présente-t-il la guerre que par ses épisodes d'aspect pacifique, vedettes, avant-postes, reconnaissances, interrogatoires de paysans, ne montrant habituellement ni violence, ni sang. Pourtant il peignit, en 1848, une sinistre Barricade, et, plus tard, une Allégorie à la guerre de 1870, actuellement au Louvre, qui font exception dans son œuvre. Les deux sujets militaires de la Collection Chauchard le représenteront de la façon la plus heureuse dans ce genre qui paraît avoir eu toutes ses préférences. Le Petit poste de

grand'garde est daté de 1869 : quatre hussards, dans leurs pittoresques et brillants uni-

formes, ont mis pied à terre, dans un bois aux arbres clairsemés, dans un pays accidenté,

favorable aux surprises; au loin, sur des collines, deux vedettes, à droite et à gauche, surveillent l'horizon. Ce tableau, où se peut très bien apprécier l'art de grouper au naturel et savamment des hommes causant et fumant, insouciants en attendant le combat, et tenant par la bride leurs chevaux, appartenait à M. Stewart lorsqu'il figura en 1884 à l'Exposition Meissonier. C'est le tableau de genre transporté dans le monde militaire; si Meïssonier

n'en fut pas l'instigateur, du moins développa-t-il beaucoup, chez ses contemporains, le

goût pour ces scènes militair épisodiques; on sait avec quelle faveur elles furent longtemps accueillies. L'éclat et l'élégance des uniformes du premier empire fournissaient un élément de pittoresque presque inépuisable.

Les brillantes tuniques, les aiguillettes d'or, les croix, les galons, sont recouverts de manteaux sombres, les fronts se sont assombris aussi; le soleil de Friedland et d'Iéna ne brille plus sur ces troupes, naguère frémissantes d'enthousiasme et certaines de vaincre; le ciel est triste, lourd, crépusculaire déjà, éclairé seulement à l'horizon, très bas, comme d'une lueur de gloire passée qui ne brillera plus; sur un chemin défoncé, aux ornières profondes, dans la neige, s'avance l'Empereur à cheval, au pas, impénétrable, impassible. suivi de ses maréchaux, silencieux, mornes, las. A droite, à travers champs passent les bataillons, d'une marche parallèle au chemin que suit l'Empereur : c'est le 7874, le tableau où Meissonier a mis le plus de sentiment, et par là son meilleur tableau peut-être, parmi ceux qui évoquent des événements historiques. Meissonier avait d'abord exécuté un petit

tableau sur la campagne de France. Ph. Burty nous l'apprend par cette note de la Chronique

des Arts (1863, 25 janvier, p. 183) : « M. Meissonier vient de terminer, pour le prince Napoléon, un tableau représentant l'empereur Napoléon I* pendant la campagne de France : il est à cheval, vu de trois quarts face, interrogeant l'horizon du regard; à droite, à quelque distance, dans un chemin creux, un officier et une ordonnance attendent ses ordres. Mais M. Meissonier ébauche en ce moment l’esquisse d'une composition bien autrement dramatique; c'est encore un épisode de la campagne de France, après la bataille de Soissons L'Empereur, enveloppé dans son manteau, suit à cheval un chemin creux, dans un paysage envahi par la neige. Derriere le chef, on aperçoit, en proie à de sombres pensées, trois maréchaux : Ney, Berthier, et un autre encore, drapés aussi dans leurs manteaux, et derrière ce groupe dont les têtes impassibles et fières se profilent sur le ciel gris, on distingue une colonne de cuirassiers et de soldats de toutes armes. Les dernières masses de ces troupes traversent au loin un pont de bois jeté sur une petite rivière. À l'impression de tristesse qu'inspire la figure soucieuse de l'Empereur se joint, avec une intention très frappante, le sentiment de malaise que donnent le froid de la

neige, la nudité du paysage, la mélancolie d'un ciel d'automne dont la monotonie est à

LESMPEINMURES DENT AMCONLE

peine rompue par le soleil qui se couche à l'horizon. Voilà un vrai tableau d'histoire. » Meissonier fit subir, on le voit, quelques changements à son esquisse primitive :

reliant le groupe de l'Empereur et de ses officiers à la troupe qui les escorte, augmentant le

nombre des maréchaux, parmi lesquels, outre Ney et Berthier, on peut identifier Gour gaud, Drouot et de Flahaut, supprimant, pour mieux unifier son sujet, l'épisode du pont de bois, etc. Dès qu'il parut au Salon de 1864 (bien qu'il ne figure pas au catalogue), le

tableau fut très remarqué. Il était placé non loin du Napoléon IL à Solférino et les der

œuvres excitaient également l'enthousiasme par leurs mérites différents. « D'où viennent-

ils? Où vont-ils? Il n'y a pas à s'y tromper. Ils ne vont ni à la victoire, ni à la parade. I

viennent d'une défaite et ils vont à une autre. Le mot de désastre est écrit partout, sur la colonne que l'on aperçoit au second plan, battant en retraite à travers la neige, sur le terrain déjà foulé par une armée en déroute, sur les vêtements sombres qui enveloppent les généraux, tandis que leurs chevaux portent encore des selles brillantes, de velours et d'or, et surtout sur le visage de celui qui les mène tous. Le regard sombre, les traits contractés, la main crispée sous la redingote grise, et tenant, au lieu d’une épée, une cravache, l'Empereur porte le poids d'une écrasante fatalité. Il va cependant, car la pensée veille en lui, il va et ils suivent; celui-ci, le maréchal Ney, opposant à la mauvaise fortune un courage presque souriant, et résolu à marcher avec son maître jusqu'au bout; celui-là, c'est Berthier, morfondu de froid et de honte; cet autre, engourdi par l'habitude de l'obéissance ; un autre encore harassé et dormant, tous entraînés par ce génie qui est leur conscience et leur pen-

sée. Que demandons-nous à la peinture d'histoire? Non seulement la représentation exacte

d'un fait, mais surtout l'esprit, l'âme, le caractère de ce fait. Or c'est là ce que nous donne a nouvelle œuvre de M. Meissonier. Dans un cadre de deux pieds carrés à peine, il a enfermé tout le drame lugubre de la campagne de France. Ce peintre, d'ordinaire imitateur précis du vrai, a su s'élever à la beauté idéale. » (Léon Lagrange. Gazette des Beaux-Arts, 1864, t. I, p. 520.)

Ainsi ce tableau fut publiquement exposé pour la première fois cinquante ans après ‘épisode qu'il retraçait. Meissonier avait pu recueillir des récits et des impressions de témoins et en faire son profit. Quand l'œuvre réapparut vingt ans plus tard à l'exposition

de 1884, M. André Michel, dans la même revue, en donna une appréciation où, à

‘éloge, se mélait quelque réserve, qui doit accompagner tout jugement de cette peinture célèbre : « .… L'émotion et la passion ne sont jamais que des accidents heureux dans la vie de M. Meissonier : sa qualité maîtresse, c'est la raison et le bon sens; il ne perd jamais la tête; aussi Delacroix, cerveau toujours en ébullition, et qui

avouait avoir besoin, pour travailler, de se sentir agité comme la pythonisse sur son

trépied, ne trouvait-il pas dans le maître dont il appréciait si grandement « l'immense mérite », le je ne sais quoi, la vibration enveloppante, l'évocation magique de ce que le vulgaire ne voit pas. Peut-être faut-il attribuer à l'absence de ce je ne sais quoi l'incomplète admiration que nous inspire le tableau de 7874 — si admiré cependant. — M. Meissonier a merveilleusement compris ce qu'il fallait y mettre, il l'a composé avec une vive intelligence du sujet, il a senti et exprimé tout ce que la raison y réclamait; mais, en dépit de tout, il nous semble qu'il a écrit en prose et que nous attendions de la poésie. Ce Napoléon

de 78r4, c'est :

L'homme tragique.

Vaincu par le Destin qui n’est que la logique. »

Pour conclure, citons cette très équitable appréciation de M. Henri Marcel (op. cit., p- 184) : « Le 7874, qui montre Napoléon chevauchant, suivi de ses généraux, à travers la neige détrempée de boue, dans un silence gros de pensées et d’inquiétudes, associe excellemment l'hostilité des éléments et les mornes préoccupations d'une campagne désespérée. C'est l'œuvre la plus forte du peintre, celle dans laquelle il se résume. » Il faut se réjouir infiniment de l'entrée au Louvre de cette œuvre capitale, où elle avait sa place marquée parmi les peintures les mieux venues du dix-neuvième siècle.

La Collection Chauchard ne fait entrer qu'un seul tableau de Meissonier à sujet contemporain dans les salles du Louvre déjà riches, il est vrai, en peintures de ce genre; c'est une vue d'Antibes, aperçu de loin, au delà d'une baie que contourne une route suivie par deux cavaliers — le peintre et son fils — et par un paysan et une femme montée sur un âne. L'artiste s'est efforcé de rendre ici l'aspect violent d'un plein soleil dans le Midi; il a eu soin de noter les transparences verdâtres et violacées des eaux, mais oserait-on affirmer qu'il a réussi à nous donner cette impression de lumière éclatante qu'il a évidemment cherchée? Depuis le moment où ce tableau a été peint (1868), les impressionnistes nous ont montré des œuvres où les divers effets de lumière, depuis le plein soleil jusqu'au brouillard et au crépuscule, étaient analysés avec une si grande subtilité, exprimés avec une si délicate appréciation des moindres valeurs, que nous ne pouvons nous empêcher de trouver froids, métalliques et vains, ces effets de soleil violents obtenus par des oppositions, par la pâleur des tons et la netteté des ombres. Il manque aussi ici le je ne sais quoi, dont parlait tout à l'heure M. André Michel, pour exprimer cette irradiation des objets frappés par le soleil ardent, cette vibration de la lumière dont l'expression est une des plus incontestables conquêtes de l'école moderne.

Ce n'est cependant pas faute d'avoir varié les effets de lumière dans leurs tableaux,

d’avoir attentivement observé les valeurs relatives des arbres sur le ciel, par temps d'orage,

par temps de soleil, ou au moment du coucher du soleil, ce n’est certes pas faute d'étude, | 4 ni de volonté, que les peintres du milieu du dix-neuvième siècle n’ont pu réaliser, dans ce domaine si vaste de l'expression de la lumière, les mêmes conquêtes que leurs suc- |

cesseurs. Nous avons déjà observé des effets d'éclairage très variés chez les paysagistes

que nous avons étudiés ici; nous pourrions, à propos de Troyon, faire des constatations analogues.

« Le talent incomparable de Troyon, disait Charles Blanc, consiste à exprimer { la présence de l'air, à plonger les figures dans un bain de lumière. Sa touche pâteuse, habilement indécise, décore les contours et les habille d'atmosphére, de façon que chez lui on voit toujours le tableau, jamais le morceau. C'est là son triomphe. » Ne peut-on déjà admirer ce souci d'exprimer les effets de lumière, de baigner d’atmosphère et de vapeurs les hommes et les animaux que Troyon place dans ses tableaux, dans le beau tableau les Bœu/s allant au labour, qui lui fut commandé par l'État pour l'Exposition

universelle de 1855, qui le représentait seul avant sa mort dans les collections nationales, |

et dont la Collection Chauchard possède une précieuse et charmante esquisse? Qui n'a été frappé, devant ce magistral tableau, de la justesse, de la précision et de la poésie de cette lumière, claire, vaporeuse, argentée du matin, qui baigne la plaine immense,

et dont les rayons obliques allongent les ombres démesurément sur le sol. La terre

est couverte de rosée; la nuit a été fraiche; les nuages longs et minces, des « nuages de glace », ne laissent que par endroits percer les rayons du soleil, qui strient le ciel de leurs À raies lumineuses. L'air est encore vif et le souffle des bœufs s'exhale en vapeurs légères. ( Entre l'esquisse et le tableau définitif, les variantes sont peu nombreuses : seuls le geste du bouvier et l'horizon de gauche sont modifiés. Le petit tableau de la collection lhomy Thiéry, le Matin, exprime un sentiment analogue; le soleil dore les vapeurs qui s'élèvent du sol, noyant les contours des choses, dissimulant les arrière-plans derrière un rideau de lumière diffuse.

Le Retour à la ferme, du Salon de 1859, donné à la mort de l'artiste par sa mère, représente un des sujets qu'affectionnait Troyon. On sait qu'après avoir peint des paysages pendant plusieurs années au cours d’un voyage à pied à travers la France, où il [ travaillait, pour vivre, à décorer de la céramique chez des industriels, utilisant l'habileté 14 professionnelle qu'il avait acquise à la manufacture de Sèvres, une excursion en Hollande, A en 1847, lui révéla sa vraie vocation : « Jusqu'en 1848, écrivait un de ses amis les plus intimes, Troyon ne fit ‘guère que des paysages, à l'exception de son tableau de Tobie et l'Ange, du Salon de 1841. Il y mettait toujours le même petit bonhomme ou la même petite À

bonne femme, qu'il peignait d'instinct et comme machinalement. Or, j'allais tous les ans

EEE os

avec lui à Barbizon, dans la petite république du père Ganne. Dans les jours de mauvais temps, ne pouvant pas faire des études dans la forêt, nous allions dans les fermes faire poser les vachères ou les gardeuses d'oies, et plus souvent encore dans les étables, peindre des bêtes. Là, Troyon faisait les plus charmantes choses du monde et j'insistai, de 1846 à 1848, par une guerre incessante, pour qu'il les mît dans ses tableaux. » Il s'efforça toujours de maintenir un équilibre de valeur et d'intérêt entre le paysage et l'animal, à la manière de Paul Potter dont il avait particulièrement admiré les œuvres en Hollande et dont il se disait un disciple attardé; mais, tout en peuplant ses plaines de bestiaux ruminants, il restera un paysagiste. Les personnages, comme les animaux, n'interviennent que comme le complément naturel de la nature verdoyante et fertile, des pâturages gras et abondants qu'il peint.

La collection Thomy Thiéry enrichit le Louvre de onze toiles de Troyon, et la collection Moreau-Nélaton de trois peintures du maître, parmi lesquelles se trouve un Cours d'eau sous bois, exécuté avant 1847, qui est un délicat spécimen de la première manière de notre peintre, le seul que possèdent jusqu'ici nos galeries nationales. Les deux autres tableaux donnés par M. Moreau-Nélaton, le Passage du gué, daté de 1852, et les Vaches au pâturage, sont, par contre, des œuvres très typiques de la pleine maturité du maître : les paysages verdoyants s'harmonisent délicatement aux pelages blancs et fauves des animaux, sous la caresse d’un soleil ardent. Il en est de même du Passage du gué, de la Barrière (1853), des Hauteurs de Suresnes (1856, Salon de 1859), de la collection Thomy

Thiéry, où, derrière les bestiaux, le paysage s'étend au loin, multipliant à l'infini les plans,

sous un ciel clair, lumineux, profond, que parcourent des nuages légers : « Sa Vailée de la

Touques, ses Hauteurs de Suresnes conservent cette qualité suprême d'harmonie et sont

comme des fenêtres ouvertes sur des prairies dans lesquelles les vaches paissent à plein garrot. Les animaux, les personnages n'interviennent dans ses plus grandes toiles que comme compléments d'une composition générale, et n'y figurent jamais à l'état de portraits. » (Ph. Burty, Préface du Catalogue de la vente posthume de Troyon, p. XII.) Souvent aussi Troyon aimait à représenter des troupeaux suivant, le soir, un

chemin creux sous bois, soulevant une poussière fine et grise, comme une nuée, qui

atténue les colorations, voile la lumière et noie les contours. La Rencontre des troupeaux

datée de 1854, de la collection Fhomy lhiéry, est un excellent spécimen de cette manière, particulière à Troyon. Notons enfin une certaine prédilection à représenter cet aspect fugitif des chaudes et orageuses journées d'été : ciel bleu foncé, alors que les arbres et la campagne sont éclairés violemment par le soleil qui les enveloppe d'une chaleur lourde;

temps d'orage, paraissant accabler la nature, donnant à l'atmosphère une transparence

particulière, et à la lumière un éclat spécial. La Provende des poules, de la collection Thomy

Thiéry, a été peinte dans cette manière; les peupliers de l'arrière-plan, dont l'automne a

jauni le feuillage, se détachent en clair sur le ciel pesant, que, dans le village, on appelle « un ciel de plomb »; nous retrouverons ce même effet dans plusieurs tableaux de la Collection Chauchard.

Les œuvres de Troyon y sont au nombre de dix-huit; il s'y trouve plusieurs chefs- ‘œuvre du maître. La poésie des plaines immenses et plates, unies et fertiles, le charme de cette uniformité apparente, en réalité si mouvante et si variée, la beauté d’un pâturage étendu à l'infini où paissent des troupeaux, n'ont jamais été exprimés avec plus de force, de sincérité et d'émotion que dans quelques-uns de ces tableaux : le Péturage à la gardeuse d'oies, daté de 1854, la Mare aux canards, daté de 1856, surtout l'admirable Péturage de la vallée de la Touques, réplique du tableau du Salon de 1853 et de l'Exposition universelle de 1855, ui étendit beaucoup et consacra la réputation de ‘Froyon.

Ces tableaux sont tous composés d’une façon assez analogue : sur le premier plan,

es vaches, impassibles, debout, découpant sur le ciel leurs silhouettes lourdes, semblent

interroger l'horizon. Des moutons, et parfois des oies ou des canards, sont près d'elles ;

d'autres animaux, ou des paysans et des gardiens, se voient dans la plaine, verdoyante à l'infini sous un ciel clair et léger, et cela donne une bonne impression de nature rustique, fertile, saine, aimée des bêtes et des gens qui la peuplent et qui en vivent; c'est comme un hommage rendu à ces belles campagnes de la Normandie et du Berry. Avec quelle admiration le maître représentait-il cette race bovine si forte et si belle de nos vieilles provinces; la fertilité du sol, l'abondance et la fraîcheur du pâturage contribuent à la belle santé, à la vigueur saine de ces admirables animaux qui s'en nourrissent. Il y a entre cette nature et ses habitants une relation intime, une sorte de logique et d'harmonie qui donne l'impression que ces plaines doivent naturellement être peuplées par ces troupeaux mugissant ou bélant, broutant ou ruminant, sous la caresse chaude et vivifiante du soleil. C'est bien là l'équilibre que Troyon entendait maintenir habituellement dans ses tableaux, entre le paysage et les animaux.

Dans quelques-unes de ses toiles, pourtant, il a fait parfois prédominer l’un ou l'autre de ces deux éléments. Si dans ses premières œuvres les animaux sont absents, il peignit plus tard des animaux en n'accordant au paysage qu'un rôle secondaire. Quatre tableaux de la Collection Chauchard nous le montrent presque exclusivement animalier : la Vache blanche qui se gratte, la Vache blanche au pâturage, qu'affectionnait ‘Froyon et qui passa à sa vente posthume, la Vache rousse et le Taureau, sont des études d'animaux pleines

d'observation, de science et de précision. Ila représenté ces bêtes dans des attitudes variées,

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