‹ Les Peintures de Paul Robert dans le grand escalier du Musée de NeuchatelChapitre 3 sur 8 · NEUCHATEL : LA VIE INTELLECTUELLE · texte numérisé non relu

NEUCHATEL : LA VIE INTELLECTUELLE

)EUCHATEL csi avant tout une ville d'études et de culture intellectuelle, où fleurissent les lettres et les arts.

Ses nombreuses écoles jouissent au loin d'un bon renom ; ses facultés, ses bibliothèques offrent aux esprits studieux un ensemble de ressources qu'ils rencontreraient difficilement dans

d'autres villes d'égale importance. Le goût des questions morales et religieuses y est particulièrement développé et y entretient un mouvement d'idées qui ne date pas d'hier.

A moins donc de se borner à la représentation pittoresque des scènes que peut fournir au peintre un pays de vignoble, il était naturel de concevoir notre ville comme un foyer de vie intelligente, et c'est ainsi que le sujet s'est présenté à l'imagination du peintre.

Voici donc Neuchâtel, avec son antique château dessinant sa silhouette sur le ciel, la nappe bleue du lac, et, à l'horizon, la simple et harmonieuse ligne du Vully. Que devrait être, que sera un jour cette petite ville aimée du peintre, qui y a passé ses années de collège ? — Il la voit affranchie par l'Évangile. Les puissances du mal sont terrassées, l'harmonie est rétablie entre la terre et le ciel, et la cité consacrée offre à Dieu les hommages de la pensée humaine, des arts, des sciences et des lettres.

Cette idée est développée en une triple scène.

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Dans la partie supérieure du tableau, voici le Christ venant dans son règne. Il descend du trône, siège de la souveraine puissance divine, environné de myriades d'êtres spirituels propres à une sphère supérieure. A droite et à gauche du Christ, les vieillards, qui représentent auprès de lui les intérêts de la race humaine et en son nom offrent à Dieu un culte perpétuel, assistent avec adoration à ce triomphe solennel de la lumière sur les ténèbres, de l'ordre sur l'anarchie. Si le peintre a représenté le Christ dans une attitude qui peut déconcerter bien des spectateurs, c'est qu'il y a été amené par la signification même de la scène.

Eh, quoi! disent quelques-uns, est-ce là le Christ plein de douceur et de mansuétude ?

Pourquoi cette rigidité, ce je ne sais quoi à' égyptien dans l'attitude? Ce n'est pas ce Christlà qui a dit :. «Venez à moi, vous tous qui êtes travaillés et chargés, » ou : « Laissez venir à moi les petits enfants. »

Non, en effet, ce n'est pas celui-là — et ce ne

pouvait l'être, dans la conception du peintre. Car l'heure qu'il représente est celle de l'avènement du Christ venant établir Vordre dans le monde. Ce n'est plus le Jésus débonnaire ou « l'homme de douleurs, » c'est le Seigneur gouvernant les nations avec un sceptre de fer. Son apparition transporte d'allégresse ceux qui s'y étaient préparés à la lumière de sa Parole ; mais elle anéantit le pouvoir du mal et fait pousser aux révoltés le cri : «Montagnes, couvrez-nous! Coteaux, tombez sur nous ! » Ce n'est plus le temps du support et de la patience, mais celui de la justice. Et de même que rien ne peut faire dévier le soleil qui monte à l'horizon, de même Christ va droit devant lui, représentant l'ordre absolu, le parfait èquiUbre. Le concevoir autrement eût été un véritable anachronisme, une sorte de mensonge, et ceux-là n'ont pas réfléchi, qui regrettent le Christ de Golgotha. La. figure, d'une originalité saisissante, conçue par Paul Robert, traduit avec grandeur l'idée que nous venons d'indiquer.

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Prosternés aux côtés du Christ, deux anges lui présentent les insignes de sa royauté, le sceptre et la coupe d'or où brûle le parfum des prières des saints, tandis que les quatre êtres apocalyptiques , le lion, le bœuf, Taigle et l'homme, sont en adoration à ses pieds.

Sur le devant de cette scène céleste, l'ange de l'Évangile éternel, arrivé jusqu'à nous sur une nuée lumineuse qui vient du fond de l'Orient, tient ouvert sur ses genoux le livre des Paroles de Dieu, immuables, éternellement vraies, Verbum Dei. Ce livre participe à l'éclat même du Christ ; il est la porte ouverte sur le monde de la lumière. Le chérubin, avec ses ailes horizontales, son attitude d'entier repos et ses deux mains qui font le geste du serment, exprime aussi, avec une force singulière, l'idée de l'immutabilité de la divine Parole.

La symétrie imposante qui règne dans cette scène contraste puissamment avec le caractère de celles qui se déroulent sur la terre.

A la droite du Christ, sur les degrés d'un

temple d'une architecture grandiose, monte un cortège de jeunes filles vêtues de blanc, portant des fleurs, des palmes, des harpes, et tous les attributs emblématiques des arts, des sciences, des lettres. Un délicieux groupe d'enfants, — parmi lesquels le fils cadet du peintre, souriant au spectateur, — occupe le tout premier plan de cette scène d'allégresse. Sur le plus haut degré, une jeune fille élève avec un élan pieux une corbeille de roses blanches, que reçoit un ange descendant du ciel en un mouvement d'une ineffable beauté mystique. Ce messager céleste est le lien visible qui unit la scène d'en bas à la scène d'en haut, la terre au Ciel.

Le cortège des vierges bienheureuses, dont les visages expriment toutes les nuances de la joie, depuis la sérénité recueiUie jusqu'à l'extase, résume une humanité placée sous l'action lumineuse du Christ, métamorphosée par l'éclat de sa splendeur. Toutes les facultés morales et intellectuelles, avec leur infinie diversité, s'unissent pour rendre hommage à la gloire divine.

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L'ordre est rétabli dans la pensée humaine :

c'est le concert de toutes les aspirations légitimes, c'est la grande synthèse réalisée. La société a maintenant un but au-dessus d'elle-même; elle n'élève plus des regards anxieux et désespérés vers un ciel plein de mystère : elle tourne avec ravissement les yeux vers un infini connu, et pourtant insondable, dont se repaissent à l'envi science, littérature, poésie, musique, peinture, architecture, pédagogie. La soif de savoir est étanchée; la douleur d'ignorer est abolie; c'est la plénitude glorieuse de la possession et l'incomparable volupté de la certitude.

D'un regard de triomphe, l'archange Michel, debout au premier plan, contemple le spectacle de cette humanité régénérée, élevée à sa vraie puissance et rendue à sa destinée primitive.

Tout est lumière dans cette radieuse figure de vainqueur, que le peintre a revêtue d'une majesté tranquille, d'une fierté, d'une noblesse et d'une sérénité presque surhumaines. Il foule aux pieds le dragon qu'il a terrassé et le me-

nace de sa redoutable épée ; il a arboré sur le monstre la bannière de l'agneau sanglant. La grande étoile en pierreries de sa cuirasse constellée annonce son rang parmi les créatures célestes; il porte sur les épaulières, les brassards, les genouillères de son armure d'or, l'image de son ennemi vaincu, et sur le tablier en tissu d'or qui couvre ses hanches les mots trois fois répétés : Sainteté à VÉierneL

La membrure tourmentée du monstre, les convulsions de ses replis, disent éloquemment que le mal n'est que confusion et ténèbres ; l'enchevêtrement même de la figure aide à la clarté de l'idée.

Sous le corps du dragon sont amoncelés tous les hideux symboles de la misère morale et de l'humaine corruption, — antithèse puissante avec le glorieux cortège des blanches vierges. Ici, tout est désordre, mort et putréfaction : Voici, couchés dans des attitudes désespérées, les corps de ceux qui n'ont vécu que pour la chair. Des serpents se tordent, des pièces d'ar-

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gent et d'or ruissellent sur le sol jonché d'ossements. Puis c'est le cadavre de la prostituée, parée de bijoux, de pourpre et d'écarlate. Tout à côté, un journal, le Babel, gît froissé par une main convulsive et fait songer à toutes les élucubrations de la sagesse humaine, à toutes les théories contradictoires, à toutes les doctrines subversives qui ont égaré l'esprit des hommes. Une statuette étreinte par un voluptueux rappelle les raffinements d'un art sans dignité. Enfin, émergeant de ce charnier, la tête d'un animal étrange, inédit, vraie trouvaille de poète, symbolise les appétits matériels insatiables, la faim aux dents longues des choses qui ne rassasient pas...

Toute cette scène est une vision dantesque, où le réalisme le plus audacieux est mis au service de l'imagination la plus fantastique.

De l'ensemble que nous venons de décrire, se dégage, à la faveur même du contraste entre les tonalités sombres et l'éclat des azurs et des ors, une grande impression d'unité. La pensée se lit aisément jusque dans le détail, l'œil est conduit

sans effort, par renchaînement des images, du groupe de droite, où gît le mal vaincu, à l'essaim blanc des jeunes filles et, de là, jusqu'au Christ vainqueur, trônant dans la lumière.

Il nous paraît important de signaler encore le rôle que joue l'équilibre des lignes dans cette scène mystique. La grande oblique de la rampe et de la colonnade donne l'élan à la composition. Elle se combine avec la verticale affirmée dans l'axe de la vision céleste et dans la hampe de l'étendard, ainsi qu'avec l'horizontale du lac et celle des ailes ouvertes de l'ange. Fromentin parle quelque part « de la puissance d'une ligne heureuse, de la valeur dramatique d'une arabesque » : notre tableau est un exemple frappant de cette savante combinaison des lignes ; elles font naître trois sensations et suggèrent trois idées: l'horizontale : immutabilité; la verticale : fermeté; l'oblique : élan. Ces trois mots, veuillez y prendre garde, résument toute la pensée du peintre, comme ces trois lignes portent tout son tableau.

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