LE VAL-DE-RUZ : LA VIE RUSTIQUE
,A seconde peinture nous offre aussi une transfiguration de la réalité.
Nous sommes au Val-de-Ruz, qui est la région proprement agricole du pays de Neuchâtel, le théâtre des travaux champêtres et de la vie rustique.
Au premier plan, s'étalent les prairies d'En-
goUon, où fleurissent à foison, dans toute l'opulence du mois de juin, l'esparcette et la marguerite, la sauge, la scabieuse et les ombellifères. Ça et là, aux arrière-plans, des faucheurs animent la campagne. Une famille se repose auprès d'une fontaine. Nous sommes en pleine idylle, et le pinceau du brillant paysagiste a osé se complaire à évoquer dans leur surabondance les mille détails de cette scène agreste, sans qu'elle ait rien perdu de sa grandeur simple et de son unité.
Au-dessus de ce riant paysage, flottant dans le ciel, apparaît V Abondance^ ou pour mieux dire la Grâce, qui répand à profusion les fruits et les épis sur la terre. L'attitude de cette figure doucement infléchie, ses bras qui s'ouvrent avec un geste maternel, sont d'une éloquence qu'il importe de bien pénétrer. Nous touchons ici à une des idées favorites du peintre.
On s'est étonné qu'il n'ait pas donné plus de place et plus d'importance à l'homme dans cette représentation de la vie rustique : en effet, quelques figures peu apparentes peuplent à
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peine la solitude de cette prairie en fleurs, et l'on pourrait presque se demander pour qui V Abondance répand ses bienfaits.
C'est que Paul Robert est vivement préoccupé d'un caractère trop méconnu de l'œuvre divine: Un salut accordé à la nature. Pour comprendre cette expression, peut-être paradoxale en apparence, vous n'avez qu'à relire le chapitre VIII de YEpUre aux Romains^ où saint Paul montre la création tout entière attendant une délivrance : « Toutes les créatures soupirent et sont comme en travail... » — Qu'est-ce à dire, sinon qu'il y a pour la nature elle-même, entraînée par l'homme dans le désordre et la souffrance, une restauration promise? L'homme a une dette envers la création, dont il a méconnu ou profané les trésors, en les faisant servir à la satisfaction de ses instincts les moins nobles. S'il soupire, lui, après une délivrance, il en est de même de cette terre qu'il s'est assujettie. C'est cette pensée que le peintre a mise en lumière, et c'est pourquoi l'homme est réduit dans
son tableau à un rôle que des spectateurs superficiels ont jugé insuffisant.
Mais ce n'est pas l'homme qui est ici l'objet de la sollicitude de l'artiste, c'est la nature : elle est le personnage principal et presque unique. Sans doute l'homme y figure comme l'élément intelligent de ce grand tout, mais il s'efface afin de bien montrer qu'il ne bénéficie pas seul de l'œuvre rédemptrice. Il n'y serait pas représenté du tout, que V Abondance n'en descendrait pas moins sur cette terre qu'elle orne et enrichit de ses dons ; les anges qui passent dans le ciel n'en célébreraient pas moins la création affranchie et réhabilitée par la victoire de son maître.
Voyez, en effet, à gauche, dans l'angle du tableau, ces deux démons qui s'envolent au lourd battement de leurs ailes noires : ce sont les forces malfaisantes qui opprimaient la nature et que Tavénement du Christ met en fuite. L'un, le semeur d'ivraie, est le brutal exécuteur du mal ; il étrangle encore des oiseaux de
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sa main velue ; sa large face bestiale, d'un réalisme intense, contraste avec le visage anguleux de l'autre démon, le génie insidieux qui invente et combine les perfidies diaboliques.
Et là-haut, dans le ciel, défile une théorie d'anges dansant au son des instruments, sur un rhythme que l'œil croit saisir et que marque avec une grande force expressive l'ange qui marche en tête en frappant les cymbales.
Le charme particuHer de cette scène céleste, c'est qu'elle est en quelque sorte immatérielle. Dans sa claire tonalité, la figure de l'Abondance s'impose à peine, est moins écrite que rêvée ; le peintre a su lui conserver le caractère éthéré d'une vision, et il en est de même du cortège des anges, figures vaporeuses qui passent avec les nuages errants dans l'azur du ciel.
Ce tableau, le plus simple des trois, est celui qui laisse l'impression la plus reposante et la plus douce, parce que le drame humain en est absent ; le spectacle de la pacifique et passive nature en fait tous les frais.
44 Le^ peintures de Paul Robert,
Il n'en est pas de même du troisième tableau, qui nous retiendra plus longtemps. Il se compose d'éléments plus heurtés, et l'opposition vigoureuse de l'ombre et de la lumière annonce déjà le caractère tragique de cette page grandiose.