LA MO\TAG\E : LA VIE INDUSTRIELLE
^ci, plus d'idylle, plus de champs en fleur, mais le travail fiévreux, le bruit des machines, le combat pour la vie, les épineux problèmes de la concurrence et des salaires.
C'est la « ruche » bourdonnante, avec son peuple intelligent et actif; c'est la patrie même
46 Les peintures de Patd. Robert.
de notre artiste, le lieu d*origine d'Aurèle et de Léopold Robert. Cette troisième vision est, à notre avis, la plus puissamment originale, la plus émouvante des trois.
La scène se passe dans une vaste halle peuplée d'une foule immense. Par les larges fenêtres du fond, on distingue le « grand village, » ses clochers, ses hautes maisons où vit un peuple de travailleurs. C'est l'hiver ; la neige a blanchi les toits. Une locomotive s'engouffre dans la halle, dont elle fait sans doute trembler les vitres. Mais on l'entend à peine dans cette foule que tant de préoccupations diverses semblent absorber.
Chaque groupe, chaque détail concourt à évoquer l'idée de cette merveilleuse activité industrielle et commerciale qui a rendu la Chaux-de- Fonds célèbre dans le monde entier. L'Industrie elle-même trône, comme nous Talions voir, au centre de la scène. Autour d'ellç, le peintre a rassemblé tout ce qui peut éclairer sa pensée. La locomotive résume les moyens de transport,
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si étroitement liés à Tindustrie moderne ; la presse et la réclame, ces deux puissances, sont indiquées par les journaux épars au second plan et par les affiches qui tapissent les parois de la halle ; sur un bureau sont rangés des livres de commerce qui parlent de comptabilité, et cette banquette chargée de cartons de montres, de caisses d'emballage, éveille l'idée d'exportations lointaines.
Au centre du premier plan s'accomplit sous nos yeux une transaction commerciale: un groupe d'hommes, patron, contre-maître en blouse d'atelier, commis-voyageur en habit de ville, débattent une affaire.
A droite et à gauche, penchés sur les établis disposés le long des parois, des ouvriers, hommes et femmes, travaillent assidûment. Ces deux groupes sont d'une extrême importance :
ils représentent le travail honnête et régulier, fruit de l'antique probité montagnarde ; ils symbolisent une tradition nationale et séculaire d^ingéiiieux et consciencieux labeur; ce sont
nos horlogers enfin, à l'œil exercé, à la main légère, à l'esprit inventif, à l'âme loyale, qui ont porté jusqu'aux confins du monde le bon renom de notre précieuse industrie. Qui ne comprendrait que Paul Robert ait tenu à leur donner une place d'honneur dans cette page consacrée à la vie industrielle et les ait peints avec un sentiment affectueux, voisin de la piété filiale !
Ces scènes de fabrication et dé négoce, il les a surprises dans toute leur réalité, avec une franchise que les peintres sauront apprécier. Car, comment donner à toute cette modernité un peu prosaïque de l'atelier le charme du style et le cachet de l'art ? Le peintre y a supérieurement réussi. Je n'en voudrais pour preuve que la façon magistrale dont il a traité l'outillage et les machines occupant les établis, ou encore l'exquise élégance qu'il a su prêter à la figure, si vraie pourtant, de l'ouvrière accroupie au premier plan et ramassant les déchets, — humble et touchante image de l'ordre et de l'économie.
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Il ne fallait rien moins qu'un grand artiste pour répandre sur ces choses familières tant de noblesse et de distinction.
Au second plan, au centre de la halle, trône une statue d'or, où quelques exégètes trop habiles ont cru discerner Mammon. C'est simplement VIndustriey l'industrie irresponsable et sans volonté, dont les caprices — indiqués par la Hbellule de son casque — sont les effets, non les causes, des vicissitudes et des fluctuations sociales. La déesse est assise dans une attitude hiératique, un sourire de sphinx errant sur ses lèvres closes, les mains reposant sur les genoux, les yeux sans prunelle fixés droit devant eux. Des sequins d'or lui font un vêtement qui couvre ses épaules et sa poitrine. Pour qui ces richesses ? Elle les livre à qui sait les prendre, au plus habile, au plus énergique. C'est pourquoi la vie industrielle est une âpre lutte, soumise aux lois de la concurrence.
Voyez plutôt l'effroyable cohue qui se presse autour de la statue 1 Voyez ces mains ouvertes.
ces bras tendus, cette formidable poussée autour de la déesse impassible aux yeux sans prunelle, souriante sous son casque d'or !
Plusieurs des assaillants, tombés en route, sont foulés aux pieds, roulés par cette vague humaine. D'autres sont détournés de leur but, terrassés par les passions, que l'artiste a figurées par des démons nus, se démenant au sein de la foule exaspérée. Nous avons sous les yeux les vaincus lamentables de la misère et du vice, de même que nous avons vu dans le tableau de Neuchâtel les hideuses victimes des jouissances dépourvues d'idéal.
Aux pieds de l'Industrie est campé un être abject, au torse nu, à la face bouffie et ignoblement florissante, qui repousse le flot montant des affamés. C'est l'égoïsme satisfait. Mais son temps est passé : déjà un prolétaire le saisit à la gorge et le secoue de sa rude poigne.
Mais — contraste nouveau — nous voyons, à droite, un groupe de travailleurs qui discutent avec calme les intérêts de leur classe ; l'un
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d'entre eux, grave, les bras croisés, dans l'attitude de la méditation, refléchit sur l'énigme . sociale. N'est-ce point d'en haut que viendra la lumière ? N'est-ce pas la divine intervention de l'amour qui fournira la solution attendue ?
Justement voici la lumière : un rayon jaillit du ciel et se concentre sur ce groupe des hommes de bonne volonté ; un messager vêtu de blanc, le rameau d'olivier à la main, descend des sphères supérieures pour les avertir de l'arrivée du Christ.
Un drame, en effet, plus saisissant encore que nos luttes humaines, se passe dans les hauteurs du ciel. Au dessus du crépuscule angoissant où la scène terrestre demeure plongée, on voit se lever une radieuse aurore, derrière une nuée que déchirent des lueurs d'orage. Deux figures principales occupent cette partie supérieure du tableau.
A gauche, s'avance, superbe d'énergie vengeresse, l'exécuteur de la colère divine ; il est vêtu de rouge, sa tête est cerclée de fer, sa
droite tient avec un geste de menace la trompette du jugement; il est le porteur d'un irrévocable arrêt.
A droite se tient l'ange de la justice; impassible, grandiose, dans sa tunique violette tombant tout unie et rigide, il tire son glaive du fourreau ; à côté de lui est placée la balance éternelle : dans un des plateaux, un agneau, symbole de la divine douceur qui finira par l'emporter, qui l'emporte déjà, car l'autre plateau remonte, et tout ce qu'il contient se dissipe en fumée.
L'ange du jugement frappera-t-il, comme l'annonce son bras étendu ? — Non, voyez cet enfant qui s'approche et murmure à son oreille l'arrêt de grâce : l'exécution de la menace est suspendue pour un temps; une dernière épreuve attend l'humanité placée en face de la gloire divine. Le jugement final est différé. . .