LOUISE DE RICH
La rue Riche, à Fribourg, tire son nom des habitalions qu'y possédait une famille éteinte , il y a plus de trois siècles, en la personne d'une belle jeune fille dont riiistoire est touchante. On en voit le conte, détaillé assez au long, dans les chroniques locales. On pardonnera au désir de conserver aux personnages et à l'époque leur physioiiomie naïve, la couleur que je donne à ce récit.
« Et estoyt ladite maison de Rieh fort ancienne
en ce canton de Fry bourg, comme -appert ez tilti-es et parchemins cognuz des doctes; remontant ycelle aux heroes helvétiques qui sont premiers les tondat^^urs du pais d'IIelvetie, voir aux chevaliei*s rommains et troïans: bien apparentée et pourvue d'apanages; kistissimt hospices, faisant aumosnes, fournissimt abbez à toutes pieuses et belles abbaies, comptant emmy ses ancestres les aduoyers par deux et trois; brief ilorissiuite de tout poinct. Aduenant l'an M. CCCC et quarante, le bon seigneur lians de Kich rendist lame et ne laissai lignée aultre que une lille, laquelle fust Louyse, autant belle que onques se veit beaulté, bien doulce et deuolieuse à Nostre-Dame. Et esUuit la paoure damoyselle dernière Heur et fruict dernier de la tige très illustre, point ne manqua d'amoureux. Venoyent autour d'elle tresmousser comme pajùllons, quautz et quantz guallants jeunets de belle gentiUionnnerie, et aussy mamtz vieilz loups chastelaius. De la fraische ileur, papillons vouloyent le miel; de la brebis gentille, loups muguettoyent la toyson. Ung seulement aymoyt Louise trop plus que ses heri-
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tages, et sans héritage, pauvrette, voire en besoing d'estre aumosnée, encores Taurcyt aimée; qui estoit le compaignon de sa première eage; beau, frisque, bien faict, bien honneste et assez riche terrien par -là vers Romont. Et avoyt nom Heinzmann Velga, seigneur du Vivier. louvenceaulx tous deux, jà se tenoyent-ils amis anciens ; et duysoit Heinzmann au cueur de Louyse , et le vouloyt-elle à mary, et la vouloyt-il à femme. Pour ce que, yssant du berceau, avoyent uni leurs petites nnains ez jeux et folastreries de la prime enfance , plus ne semblo^Tut pouuoir se quitter que incontinent ne cuydassent mourir. Par quoy lui dict un jour Louyse : « Amy, ceulzci me veullcnt esblouyr (crois -je) de leurs beaulx chenaulx, caparaçons de brocart et haulte mine; mais qu'il ne vous soucie. Je n'en vouldroys, seroyent-ils nepveux de nostre sire l'Empereur, et n'ay en mes yeulx nul regard pour aulcun. Puisque mes très honorés et regrettés seigneurs, mon pcre et ma mère tournant à trèspas, m'ont seulette orpheline en ce grand monde laissée, de Nostre -Dame seullement et de mon cueur je veux recepvoir espous. Si Dieu le permet, serez le mien. Je vous baille ma foy, gardés-la. Point ne la reprendrai que s'il le faut pour nostre commun Maistre et salut éternel. » Et respondit Heinzmann mettant genouil en terre et plorant. « Belle et honorée damoyselle, grand « mercy de vostre gratieux voulloir. Parce que je vous « garde une amytié de frère et de père (bien n'est-ce « suivant mon eage, ains suivant mon cueur), je vous « ay voué ma foy, l'avez prinse, et de la vostre me guer- « donnez. C'est à faire du reste à ceste espée que je porte. M Donc à tous vous disputerai , hors à vous - mesme et h « Dieu. Maintenant, soyt Nostre- Dame en aide aux fian- « ces! » Bien eust-il raison le paouret de pleurer et se
resigner par aduance, comme cy- après se fait veoir. « Ce bon feu seigneur, mon» de Rich, avoyt espousé en deuxiesmes nopces dame Margueryte de Duens, desjà veufve alors. Y celle faulse femme, haullaine et sans vergongne, tost prins nouueau mari, et ce troisième fust Taduoyer de Berne, monsieur de Ringoldingen. Or, souventes foy vray est Tautlcque proverbe quy dit : bellemère dure haire. Ceste vilaine à troys marys se boute en cr ruelle de marier la damoy selle de Rich avecque le fils de son aduoyer, nommé Thuring, lequel estoit gars louche et maulvais bien comme deux Bernois. LouysQ et ses aultres parents n'y voulurent entendre, et en eust Heinzmann recomfort non petit. De quoy feirent veoir lesdits convoiteux Ringoldingen meneilleuse colère; car ils estoient autant superbes que auaricieulx. Et aussy- J tost, avecque la dame Margueryte, elesvent chicanes, fomentent ligues, ourdissent traitreux embusches et aultres mille fascheusetés. Finalement, messieurs de Berne et monseigneur de Savoye , toujours en queste de noyses qui sont iutroductoyres de haut larronage et royales pillarderyes , eu vindrent à déclaration de guerre contre la ville et respublicque de Fry bourg, à ce que léaument en estoient soutenus en leur quei-elle la damoyselle de Ri' h et son amy. Et cuidoient \<\v telle faczou contF*aindre cette dicte respublique à se retraire de leur parti. Mais ne treuverent, les beaux alliez, leur compte à ce i mesnage; et furent desfail^ en maintes embuscades, et eurent des leurs beaucoup ocoiz par Heinzmann, lequel furieusement combattoyt, et, comme j'ay ouy dire, s en alloyt par la bataille, clamant Thuring, disoit qu'il le vouloyt descouper comme vile vyande de bouchesrye, et qu'il en jetteioyt les miettes aux oui*s (qui sont ez foussez de Berne), moins siulvages l>esles que luy, et
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que sans doiipte ce butord ne savoyt tenir une espée et nestoyt pas gentilhonrime, qu'il ne paroissoyt en la plaine où tant de bons champions se horionnoyent pour lui. Par tels propos, il se montroyt aspre en sa haine; mais bien avoyt-il raison. Et dura trois ans ceste guerre, laquelle voluntiers je compareroys à la grand' guerre d'illion, si que lïelena estoit une effrontée païenne, et son Paris un lasche guallantin, tandis que Heinzmann fut léal chevalier, et Louyso une jeune chrestienne tant courap;euse, honneste et virginale, qu'elle voysinoit quasy les chiers saincts anges du bon Dieu. Brief , messieurs de Berne et Leurs Souveraines Excellences (de Frybourg) feirent la trefve, et, pour roupper à la dispute, commencèrent longs colloques ez villes de Berne et Soleure, mais sans aboutir; par après s'ouvrit ung procès devant los bons Pères du concile de Basle, et n'eust meilleure yssue delà à deux. Heinzmann et Thuring, tenant chacun de son costé, ne vouloyent acquiescer. Les esprits se reschauffoyent , et en telle manière Ton parloyt de reprendre les espées. Ce qu'ouyant, fut Louyse véritablement marrye et naurée en son noble cueur qui avoyt desjà bien lamenté l'antécédente guerre. Quoy donc (se dict-elle)! le monde sera troublé par mon heur et lyesre, et encores verrai-je à cause de moy couler le sang! Incontinent se délibéra la paoure innocente fille de mettre fin à la rage de ses meurdriers, et sans plus aulcune foyblesse ne désir de terrestre soûlas se despartit de tout , et le feit savoir à Heinzmann par un escript bien pretieusement serré en la tour du Vivier, ou Iha veu mon amy Friedrick Chautemps, lequel me Iha rapporté tel que je vais dire; et le treuvasme si benoist et lamentable qu'il nous fist sourdre larmes des yeux comme sources vives. c( Amv d'enfance, vous dis adieu en cestuv maulvais
a monde. Vous playse ramenteveoir vos promesses, et « n'apportés empeschement à mon projet. Ce seroyt ung « fasclieux et malplaysant habit de nopce à une fille « chrestienne, si tant de sang chrestien se voïoyt dessus. « Point ne veulx d'une guerre où vous pourriez, et d'aula très aussy comme vous, mourir en impenitence et a pesché. Trop mieux ayme-je moy-mesme mourir au « monde et de renaistre tout soudain dedans le ciel. Là (( pourrez ung jour (qui n'est loin) me retrouver, si de- « votement servez Dieu. Adoncq je m'en vas nonne aux « sœurs pénitentes de saincte Marie-Magdelairie, en la tt ville de Basle; et bien avec raison ay-je élue telle « retraite, car je, sans doubte, ay beaucoup pesi'hé, et « me faut offrir pénitence severe. Et suis ayse d'ailleurs « plus que oncques ne feus -je en toute ma vie, et bien a tranquille, preste à rendre Tame non Sims repentir « très grand, ains sans crainte ne regret, dès quand Dieu « vouldra. Et pour vous requereray jouxte ma fin, de la u divine saincte Madame la Vierge , pénitente vie et doulce « mort; ne m' estant chose incognue ou nouuelle vous tt aymer en seur et prier pour vous. »
« Et de faict s'en alla Louyse aux pénitentes de Biisle, où \cquit la noble fille on vraye saincte; et comme telle, tost après , encore une fleur d'eage mourust , non de langueur ou mélancolie, ains seraine, gaye, et de la peste qui pour lors passoyt. Et semblablement Irespassii Heinzmann en bon catholique, dont Dieu me fasse mesme grâce quand me sera de partir à mon tour. Amen. Et y a de cela bien parsue septante années. Mais ces jours n'esloyent si fascheux comme sont les nostres, tout empuantys de crymes et détestable hérésie. Dien avoyent-ils, de vraye, force rumeurs, troubles, injustices, inicquités et foyson de inalos ahu'nluros à rencontre d'unt: chacun. En cela les
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avons très oultre passés, et crabundant nous volons tomber les âmes au profond enfer, qui du temps jadis se relevoyent à belles aëlles de foy chrestienne, et s'enuoloyent soubriantes emmy les vastes cieulx. »