‹ Les pèlerinages de SuisseChapitre 11 sur 79 · UN BRAVE HOMME · texte numérisé non relu

UN BRAVE HOMME

Ordinairement, en Suisse, les montagnes ont le défaut d'être trop près de l'œil; mais de ma fenêtre, à Fribourg, lorsqu'il faisait beau, j'apercevais au fond de l'horizon une longue chaîne de hauteurs lointaines, et dans cette chaîne un groupe pur et bien dessiné, bien , blanc, rose, sombie ou brillant, selon les jeux du soleil. La principale tête de ce groupe semble être et n'est, en effet, que le tronçon d'une cime jadis plus élevée. Les arêtes du sommet sont nettes et vives, la lumière s'y brise et les fait étinceler de toutes les couleurs du prisme, tandis que le corps et la base gardent les teintes harmonieuses d'un azur foncé. Tout cela quelquefois semble léger dans l'air comme un morceau des Apennins. Ce pic épointé se nomme le Moléson. Il est situé dans une contrée intéressante, la Gruyères, que son nom, tristement prosaïque chez nous, grâce au plus célèbre de ses produits, n'empêche pas d'être bien poétique, doux-fleurante et des mieux habitées. Le Moléson, outre les chalets, les pâturages, les sapins, les torrents ordinaires , produit encore des levers de soleil fort renommés dans les environs. Dès le premier jour, la promenade m'avait tenté. Je partis enfin pour aller toucher de ma main cet or, ce cristal , ces gigantesques émeraudes aperçues de si loin.

De Fribourg à Bulle c'est la grande route, et la grande route c'est la diligence, et la diligence c'est

Fennui, le bruit, la poussière, la nécessité brutale d'arriver, les compagnons forcés, si niais et si bavards sont- ils. Heureusement je trouvai sur l'impériale un vieil ami, avec qui j'étais venu de Vevey. Il ne connaissait pns mon nom, je ne savais le sien que par hasard. Mais j'avais usé de sa tabatière; il me tendit la main cordialement.

C'était un homme du peuple, gai, solide, avenant. Son air honnête , ses façons polies , surtout son pur accent français m'avaient frappé. Je ne m'en étonnai plus lorsque j'appris son histoire : j'avais sous les yeux une victime de nos convulsions politiques, un ancien portier des Tuileries. Après avoir rempli quinze ans ses commodes fonctions . et conspiré de son mieux pendant deux à trois autres années, Jean L"* vit aujourd'hui d'un pénible et médiocre empioi , sans perdre un moment sa gaieté, ni ses manières de cour, aussi agréables sur l'impériale d'une diligence que dans un salon. L'ancienne habitude de parler fréquemment aux plus grands seigneurs de la France lui a donné une sorte de familiarité mêlée de déférence qui le rend à la fois causeur et obligeant; et, ce qui vaut eni^ore mieux pour lui, de fermes sentiments religieux lui ont conservé l'espérance et la tranjuillité. Il a perdu tout le reste dans ses obscures traverses; mais il se trouve assez riche avec cela. Cependant il ne va pas sans quelques soupirs pour le passé. — Vous regrettez encore le service des Tuileries? lui dis-je. — Toujours, répondit -il; c'est un si beau pays que la l rauoe ! — La Suisse aussi est un beau pays. — Oui , on |)eul dire qu'il est beau à force d'être laid. Mais quand je me promenais dans notre jardin, avant l'ouverture des grilles, fumant ma pipe et lisant la gazette, je me trouvais mieux sons les marmnniers qu'aujourd'hui sous les

sapins. Enfin, à la grAce de Dieu, j'y reviendrai peutêtre un jour avec nos princes. (Ju'en pensez -vous, Monsieur? — Tout est possible; mais ce que vous souhaitez ne me semble ni facile, ni probable. — C'est égal. Si le duc de Bordeaux était sur le Rhin, je laisserais tout, femme, enfants, pays, état; j'irais le rejoindre. D'abord, une, j'aime cette famille, voyez -vous. Que ce soit raisonnable ou non , c'est plus fort que moi , c'est dans le sang. Pensez, iMonsieur, sept oncles tués au 10 août, et une tante qui bégaie encore de la peur que lui firent les assassins, mon père blessé , le grand- père de ma femme guillotiné, son père estropié à l'armée de Condé, moimême enfin ruiné, traqué, emprisonné..: cela attache, n'est-ce pas? Aussi à seize ans je suis parti avec le colonel de Maillardoz, et je partirais encore comme je vous l'ai dit. On a une opinion, ou on n'en a pas. Si on en a une. .., eh bien voilà !

Et puis, ajouta -t-il, si vous saviez comme ils étaient bons pour les leurs! Tenez, vous m'avez tout à l'heure parlé de Madame la Dauphine d'une manière qui m'a plu. Je vois bien que vous n'êtes guère de mon parti ; mais vous êtes un brave jeune homme tout de même. Il n'y a que des lâches qui insultent les femmes, et il n'y a que des gens sans âme qui n'admirent point celle-là. On ne sait pas tout ce qu'elle a souffert. C'est comme votre reine Marie- Amélie : moi je lui rends justice, je ne lui en veux pas. Par ses prières elle a écarté de la France et de sa famille beaucoup de maux... Eh bien, voilà ! je dis qu'avec la prière et la justice on fait tout. Comment me suis-je tiré d'aftaire? J'ai eu, grâce à Dieu, bien des malheurs! Après la révolution, me voilà de retour en Suisse, mes économies perdues, n'ayant qu'une femme et des enfants. Mais la confiance ne m'a jamais abandonné. Nous avons

toujours demandé du travail, le bon Dieu m'en a toujours donné. Ma femme s'écriait : Où trouver de l'ouvrage? — Dis un Ave. Elle le dit. Le lendemain, comme je sortais de l'église, je rencontre le domestique de M. de Duras, que je n'avais pas vu depuis quatre ans. « Tiens! c^est vous, Thomas; bonjour. — Bonjour, Jean. — Est-ce que M. le duc est ici? — Non , mais Madame y est. — N'aurait-elle pas besoin d'une couturière? — J'en cherche une justement. » Eh bien! voilà qu'une heure après ma femme travaillait. Voyez cette petite médaille de la sainte Vierge; elle ne me quitte jamais. Je sais une prière que ma mère m'a apprise à l'âge de trois ans, et je la répète tou£ les soirs, sans cela je ne dormirais pas. Qu'on se moque de moi si Ton veut ! Dernièrement il me sembla que j'allais commencer à avoir plus d'enfants que je n'en pourrais nourrir. Je rencontre le père Antoine , un bon vieillard bien portant, avec une barbe superbe, le plus beau capucin de la Suisse peut-être. Je lui demandai conseil : « Achète une cuiller de plus , me dit - il , et prie le bon Dieu. » Il avait raison; ça va toujours.

La piété du pauvre est un des plus doux sentiments que puisse entendre exprimer l'homme de cœur; je ne m'ennuyais pas avec mon compagnon , et je lui dis adieu à Diille , avec un véritable regret de le quitter siti^t.

11 faisait encore jour, il n'y a que quatre kilomètres jusqu'à la Chartreuse de la Part-Dieu, où je voulais coucher : je chargeai mon léger sac sur mes épaules, et je partis d'un pas élastique, faisant le moulinet avec mon bAton.

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