‹ Les pèlerinages de SuisseChapitre 12 sur 79 · AU COUVENT · texte numérisé non relu

AU COUVENT

Les délicieux chemins que ceux de la Suisse! J'entends pour le piéton ; car souvent les charretiers et les conducteurs de diligence sont d'un autre avis. Il est rare que le sentier ne s'enfonce pas sous quelque bois de sapins sombre et parfumé, ne franchisse pas quelque torrent, ne couronne pas quelque colline d'où l'œil embrasse un beau panorama de montagnes et de forêts. Le bruit du moulin, la cime neigeuse, la flèche étamée de l'éghse, la clochette du troupeau sont vos guides ; vous avez pour compagnie l'innonibnible tribu des fleurs alpestres, les haies de cytises et les buissons d'églantiers. Tel est le sentier de la Part-Dieu; pourtant je craignais de m'y perdre, car je voyais la nuit descendre à grande volée , et je voulais arriver avant elle. Les passants à qui je demandais ma route me conduisaient avec une complaisance polie jusqu'au prochain détour, et évaluaient à la force de leurs jambes le reste du chemin. Un jeune gars comptait dix minutes au plus; un quart d'heure après, une bonne vieille édentée m'en promettait pour une demi-heure au moins. Enfin j'arrive. Silence complet, ni mouvement, ni lumière; la nuit tombe, tout dort au couvent. Je m'approche, craignant d'être obligé de retourner à Bulle, comme si l'image hospitalière de saint Bruno ne surmontait pas la porte, comme si la poignée de la sonnette n'était pas formée d'une petite croix, éloquent emblème bien fait pour rassurer le pauvre ou l'étranger. Mais l'hospitalité est si loin de nos usages parisiens !... Je sonne : on m'ouvre, on me salue, on me fait entrer. On ne me demande pas ce que je veux. L'iucouuu

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qui vient à cette heure veut l'hospitalité, tous ceux de la maison le savent bien. Le père prieur est au lit; car 1.1 règle qui ordonne que les religieux se lèvent avant minuit pour chanter au chœur jusqu'à deux heures du matin, ordonne aussi qu'ils se couchent avant le soleil, ne leur permettant pas , dans sa sévérité , de goûter le repos et la fraîcheur du soir; mais quelqu'un est toujours prêt à recevoir les hôtes. Le frère qui me donne ces explications en se frottant les yeux prépare en même temps mon souper, tandis qu'un domestique va disposer la chambre des pèlerins. Pour moi, j'attaque avec énergie le pain, le fromage et les pommes du monastère; frère Jean s'assied à mon côté , remplit son verre pour faire honneur à l'hôte, se réveille, répond gaiement à mes eiicuses sur le dérangement que je lui donne, qu'il ne mourra pas encore de celle-là, et nous causons de bonne amitié. « Ma foi, s'écrie -t -il, voyant comme j'opère, il eût été dommage que vous ne soupiez point. — C'est, lui dis-je, qu'il me faut des forces. Je veux demain matin voir le lever du soleil sur le Moléson. — Vous vous trompez , reprend-il : demain vous ne veri ez pas le lever du soleil, c'est lui qui verra le vôtre. Savezvous qu'il y a d'ici au Moléson douze kilomètres de montagne? 11 faudrait partir tout de suite pour aniver à temps. Allez dormir, vous déjeunerez et vous dînerez demain avec nous. »

Les cellules des pères forment autant de petites maisons séparées, liées intérieunMnent par de vastes corridors. Cette disposition est nécessitée par l'une des plus grandes rigueurs de la règle, qui prescrit l'isolement complet. Le principal corps de bâtiment est entièrement destiné aux étrangei'S, suivant l'ancien usage, bien que la maison ait été nouvellement réédiliée, à une

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t'poque où déjà les hôtes devenaient plus rares. Mais les religieux ne bâtissent pas pour un jour, (les ordres, qui comptent tant de siècles de durée, savent que si le monde, dans ses agitations, s'éloigne de leurs asiles, souvent aussi il s'en rapproche, et toujours ils tiennent grande ouverte la sainte porte de l'hospitalité. Il n'y a plus d'hôtes, bâtissons pour ceux qui viendront dans cent ans.

.Ma chambre est spacieuse, meublée convenablement pour le monde, avec luxe si on la compare aux cellules des religieux. De ma fenêtre je vois le désert, mais le désert p^ré de tous les charmes des Alpes et du printemps. A droite, l'horizon est fermé par des collines qui reçoivent obliquement les premiers rayons du soleil; à gauche, les bâtiments ne laissent voir qu'un sommet aigu encore chargé de neige; en face, l'œil, franchissant une vallée hérissée de sapins, se perd dans un amphithéâtre de riches plaines semées de maisons et de chalets. Au iond de la vallée coule uu torrent, la'Trême, qu'on entend toujom's : l'hiver, elle gronde et mugit; maintenant elle murmure, elle m'endort en chantant qu'ici la vie serait douce... Mais elle passe, et, comme elle, il me faudra passer aussi.

Cette maison fut fondée en 1307. La veuve du comte de Gruyères Pierre 111, Wilhelmette de Grandson, qui, si nous en croyons le buste en argent conservé à la Chartreuse, avait été une vive et fine personne, le uez retroussé, le front plein de saillies, l'œil long et moqueur, regardant un jour ses joyaux, ses parures, et songeant au passé, se dit qu'elle avait assez prodigué ses biens au diable, et qu'il s'en allait temps de faire la part du bon Dieu. Elle avait justement en son comté certaine foret, certaine montagne qui ne rapportaient guère que de la

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neige et des torrents; elle y joignit plusieurs arpents de bons pâturages, puis donna le tout aux enfants de saint Bruno, leur demandant de prier pour son fils adolescent encore , pour elle déjà willette , et pour le feu seigneur, qui, mort plus jeune, pouvait en avoir besoin. Bochard, moine de la Val-Sainte, couvent de l'ordre déjà anciennement établi près de là par les seigneurs de Charmey, fut le premier prieur de la maison nouvelle, quon nomma, du mot de sa fondatrice, la Part- Dieu [Theil GolleSy Pars Dei). Les moines défrichèrent leur forêt, tracèrent quelques étroites esplanades sur les flancs de la montagne, et ces lieux qui devaient être alors J)ien sauvages, puisqu'ils le sont encore aujourd'hui, changèrent rependant d'aspect. Lacroix qui s'élevait sur le sommet du principal édifice appela bientôt à son ombre les pauvres riverains de ce désert ; d'autre> y vinrent de plus loin : l'aumône attire. De vastes étendues de terrains leur furent concédées pour des redevances minimes ^ Peu à peu les familles nouvelles rongèrent les bois , comme les troupeaux rongent l'herbe , gagnèrent toute la montagne, et le pays se civilisa, toujours bon catholique , ce qui est la vraie civilisai ion, suus l'aile des rehgieux.

(lotte petite contrée, protégée par la prière, eut le bonheur d'échapper à [^iresque tous les malh- urs des gu rres civiles et étrangères. Deux grands désîistres seulement vinnnt éprouver la communauté. Durant la pesU^ de 1 556, qui accompagna le développement dt* la réforme, le prieur et quatre serviteurs qui l'aidaient au soulagement des malades moururent glorieux martyi-s de leur dévouement. En 1800, le couvent tout entier devnit la proie des flammes. Les bâtiments furent bientôt relevés. A force d'ordre,

* Tello est partout Torigiiio do cei droits seigoeuriaux du couvent Coutrt' lesquels ou a taut crie.

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d'économie, de sobriété, les religieux firent face à toutes les dépenses sans interrompre leurs aumônes, et payèrent leurs dettes en peu de temps.

Je n'ai pu savoir si quelques hommes célèbres ont habité le couvent. Les chartreux cachent leur vie, ils ouhlient le monde, et tous leurs ellbrts tendent à s'en faire ignorer. Sans doute, depuis cinq cents ans, beaucoup de hautes intelligences, de grands et forts caractères sont venus chercher dans ce désert une mort anticipée, ou plutôt, car nous jugeons toujours avec nos passions mondaines, ce n'est pas la mort qu'on cherche ici et qu'on y trouve, c'est plutôt un avant -goût de la résurrection, de ce dégagement de l'ame qui lui permet d'entrevoir parfois le Dieu qu'elle aspire à contempler éternellement. Mais ces hommes se sont ensevelis tout entiers, et n'ont rien dit au monde du génie qu'ils vouaient à la solitude. Rien n'est sorti du blanc suaire dans lequel ils se sont enveloppés, que des louanges pour le Seigneur et des prières pour le malheureux. Il leur importait bien d'avoir été grands et puissants parmi les foules, lorsqu'ils avaient abdiqué la puissance, la richesse, la volonté même, ce grand royaume du plus dénué , lorsqu'ils ne voulaient plus que confesser leurs fautes et oublier leurs souffrances en expiant leurs joies ! Peu de ces sohtaires ont donc écrit, et ceux qui l'ont entrepris, séduits par un but uiile, furent les plus simples ordinairement. Les autres, méprisant stoïquement leur intelligence, ou craignant de succomber à cette vanité que donnent les œuvres de Tesprit, ont préféré le travail manuel, qui repose l'àme sans la soustraire au cours de ses saintes méditations. Mais, dans ces humbles occupations encore, plusieurs ont déployé un génie véritable et que les hommes auraient applaudi.

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11 y a peu de temps vivait à la Part-Dieu un père que le plus invincible penchant au sommeil contrariait étrangement. Avec la meilleure volonté du monde, il ne pouvait s'éveiller à onze heures pour aller chanter matines. Or la nature, qui Tavait fait si dormeur, l'avait fait aus^i très-bon mécanicien. Sans études, sans notion aucune des mathématiques, à force de réflexion et de travail, il avait fabriqué une horloge parfaite. Il ajouta d'abord à la sonnerie, en forme de réveille-matin, un rude carillon, qui fut insuffisant, et bientôt aux angles et au milieu du petit chapiteau qui couronnait le cadran, un merle, un coq et un tambour. A l'heure dite, tout cela faisait tapage; pendant quelques nuits les choses allèrent bien. Mais au bout d'un certain temps, quand venaient onze heures, le carillon carillonnait, le merle sifflait, le coq chantait, le tambour battait... et le moine ronflait. Un autre se serait découragé. Le père, invoquant son génie, machina bien vite un serpent, qui, placé sous sa tète, venait toujours, à onze heures, lui siffler dans l'oreille : tt 11 est temps, levez-vous! » Le serpent fut plus habile que le merle, le coq, le tambour et le carillon, lesquels n'en laisaient pas moins d'ailleurs un petit tintamarre supplémentaire. C'était merveille, et le chartreux ne manquait jamais de se réveiller. Hélas î au milieu de sa juie, il lit une triste découverte. 11 ne s'était cru que dormeur, il se reconnut paresseux. Tout éveillé qu'il était, il hésitait à quitter sa dure couchette; il perdait bien une minute à savourer la douceur de se sentir au lit, refermant un œil et jouant à dormir. Cela demandait réforme. Le religieux se sentait coupable, et le mécanicien se trouvait humilié; le diable avait trop l'air de narguer l'un et l'autre, il fallait reprendre le dessus. Aussitôt une lourde planche est disposée au-dessus du

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lit, de telle soile qu'elle tombe rudement sur les pieds du paresseux, dix secondes apn*s Tavertissement charitable du serpent. Plus d'une fois le pauvre père se rendit au chœur tout boiteux et meurtri. Kh hicii î le croirait-on? soit que le serpent eût perdu son fausset, que la planche avec le temps fût devenue moins pesante, le vieillard plus dormeur; soit que ses jambes fussent endurcies, ou qu'il eût pris la criminelle habitude de les retirer avant que le châtiment tombât, il ne tarda pas à sentir la nécessité d'une autre invention, et tous les soirs, avant de se coucher, il se lie au bras une forte corde qui, à l'heure fatale, se tend sans crier gare et le jette à bas du lit.

Il en était là. Dieu sait quels nouveaux projets somnicides il roulait dans sa tète , lorsqu'il se sentit endormir pour toujours... Endormir, oh! non; le fervent chrétien n'en jugea pas de la sorte, et, malgré son petit péché de paresse, plein de confiance en Celui qui pardonne : « Ah ! s'écria-t-il, je m'éveille enfin ! » Ce fut son dernier mot.

Ce père ne se borna point à fabriquer des engins contre le sommeil. II exécuta plusieurs travaux pour le couvent, entre autres une sorte d'horloge-almanach-bréviaire en carton, qui, dans son genre, est une merveille. Heures, minutes, secondes, jours, semaines, mois, années, comètes, planètes , phases de la lune, jours fériés, jours d'abstinence pour les chartreux (et qu'il y en a!), jours de saints, je ne sais ce que ce cadran ne marque pas. Mais la plus curieuse de ses inventions, c'est un orgue touché par une main mécanique, qui accompagnait de lui-môme divers chants simples de l'office divin.

Ces hommes, dont l'esprit va si avant dans les simples travaux de délassement qu'ils s'accordent et que la règle même leur prescrit, s'élèvent bien haut lorsqu'ils mé-

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ditent sur les choses de Dieu. 11 y paraît à leur langage. Vous les trouvez d'une ignorance d'enfant sur les affaires du monde; mais ils sont profondément versés dans la connaissance de Tâme et dans la science du salut. Causez avec nos philosophes de ces étrangetés du cœur humain qu'ils étudient sans cesse : ils en ont noté les phénomènes divers, ils citent, ils racontent; leur savoir finit là. Nul d'entre eux n'a recueilli avec ces matériaux contradictoires la magique parole qui peut en faire un ensemble clair, intelligent et complet. Eh bien ! le mystère qui leur échappe, l'insaisissable raison du chaos des pensées humaines, ces soUtaires la dévoileront. Je sais, me disait un jeune médecin, que le quinquina guérit la fièvre; mais je ne sais pas ce que c'est que la fièvre et pourquoi le quinquina la guérit. On connaît ici la fièvre de ràme,on connaît aussi le remède, et l'on sait pourquoi il a toujoui^s triomphé.

La Part-Dieu n'est pas une maison professe, c est-àdire une maison où Ton forme des novices. On y envoie ordinairement des vieillards ou des pères qui ont besoin de repos. Mais quel repos 1 Le religieux qui m'a reçu a quarante-trois ans. 11 y a vingt ans que, fatigué du monde, il est entré en religion avec une foi vive, une volonté ferme, une santé robuste. El maintenant ses lèvres sont livides, il respire avec peine, il ne peut rester longtemps debout, et depuis seize ans il n'a pasgoiUé une bonne nuit. Se plaint-il? trouve-t-il sa règle trop sévère? Non; car sa foi lui est restée et s'est accrue. 11 est plein d'une joie intérieure dont la tranquillité rayonne dans ses discoui^s. Le chrétien ne se plaint pas au Dieu qui abrège sii vie; il ne croira jamais ses travaux et ses souffrances au-dessus de la miséricorde qu'il attend, et fût-il à ses yeux mêmes, comme aux nôtres, exempt de fautes et purifié du péché,

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il trouverait encore dans le siècle assez de misères et de crimes pour offrir sa vie en sacrifice, ses douleurs en expiation.

L'ordre de Saint-Bruno, fondé il y a sept cents ans, n'a point eu besoin de réforme, k la Part-Dieu, comme ailleurs, la règle subsiste dans sa rigueur première ; car, si le temps l'a modifiée sur quelques points , il ne l'a pas adoucie. Les institutions entées sur la religion catholique semblent participer de sa force et de son éternité. Le tronc a toujours abondamment fourni de la sève aux branches. Quelle constitution d'empire a duré aussi longtemps que la plus récente de ces lois de mortification et de prière imposées par de pauvres religieux à des hommes épouvantés comme eux des fautes de l'humanité, et désireux de la racheter en offrant au Ciel des souffrances qu'ils rendaient autant que possible pareilles aux souffrances de la croix? Non -seulement leur dévouement a su accomplir jusqu'au bout sa tâche, mais, durant des siècles, de généreux continuateurs ont maintenu la bannière qu'ils avaient élevée, quelque pénibles que fussent les chemins où flottait cette bannière, sous quelque forme qu'elle promît le martyre, son but suprême et désiré. Des hommes de tout rang, de tout âge, les uns éprouvés par tous les malheurs de la vie, les autres fatigués de toutes ses délices; les j)lus enveloppés dans l'humilité, les plus égarés dans la science; les naïfs enfants des siècles sauvages, les précoces vieillards des âges de doute et de raisonnement, sont venus se ranger à ce joug toujours rude , mais aus>i se réchauffer à ce feu toujours vivant. Feu sublime, que la persécution n'étouffe pas, que l'orgueil du savoir humain ne fait point pâlir, que l'in-lifférenre même de la prospérité ne peut éteindre, et qui, parfois couvert de cendre, ne tarde

jamais à jeter, sous le souffle pieux d'un réformateur, de nouvelles flammes et de nouvelles clartés. Comme Benoît, comme François d'Assise, comme Dominique, comme Ignace de Loyola et tant d'autres, Bruno d'Artenfaust, s'il redescendait sur la terre, croirait après sept cents ans retrouver ses premiers disciples dans les hommes engagés aujourd'hui sous les règles qu'il n'eut pas même l^esoin d'écrire, et que pendant plusieurs années ses enfants se transmirent de bouche en bouche avec l'exemple de sa vertu.

La vie de saint Bruno est popiilaire parmi les catholiques, et le pinceau religieux de Lesueur en a fait connaître les principaux traits aux hommes les moins versés dans cette belle histoire des élus de Dieu. Je ne puis me refuser cependant le plaisir d'en dire quelques mots. Bruno naquit à Cologne en 102i. 11 commença ses études de théologie à Reims, et vint les compléter ensuite à Paris, comme fît, cent cinquante ans après, le sublime pape Innocent 111 , comme fit quatre siècles plus tard un autre grand défenseur de la religion, Inigo de Loyola. C'est pour nous, cUholiques de France, un juste sujet d'orgueil que notre pays ait renfermé la source où ces athlètes de la foi sont venus tremper leurs armes saintes. Bientôt, célèbre par son savoir et sa vertu, Bruno, rappelé à Reims, y trouva une tâche difficile. Dieu, qui dans ce temps-là voulut éprouver beaucoup son Kglise, permit que le siège épiscopal fiit occupé par un audacieux impie, homme perdu de mœurs, qui avait acheté à beaux denioi's la houlette ilu pasteur pour tondre et vendre les brebis, non pour les conduire et les préserver. Le jeune docteur fit éclater cette indignation et cette vigueur évangéliques qui ne man<juèrent jamais à l'Kglise alui's nièm»^ (pu> dans sim j^mpre sein éclatèrent les

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désordres les plus navrants. Il dénonça l'archevêque au tribunal ecclésiastique institué pour réprimer la conduite du haut clergé. La lutte dura longtemps, elle remplit d'angoisses et d'amertumes près de vingt années de la vie de Bruno; mais il la soutint jusqu'au bout. Enfin le simoniaque fut puni. Le peu[)le et le clergé voulurent alors élever à la place de ce méchant celui quMls regardaient, après Dieu, comme le libérateur de leur Église. Bruno, craignant même la gloire qu'on attache au refus des grandeurs, se hâta de fuir, dans le bruit et le tumulte de Paris, l'orage de prospérité qui le menaçait.

Là un événement surnaturel, horrible, et dont Biuno fut le témoin, décida ce que les saints, dans leur langage austère à faire trembler, appellent sa conversion. Oui, ce docteur si humble dans sa science, ce chrétien fervent qui redoutait les honneurs plus que l'outrage et la persécution, cet homme à qui Dieu avait accordé la grâce de se conserver pur jusqu'à un âge où il lui était permis de ne plus redouter la chute, il se convertit, et voici à quelle occasion.

Bruno avait alors plus de cinquante ans. Cependant, toujours modeste, toujours avide d'apprendre, il suivait avec soin les leçons d'un théologien célèbre dont le talent et la réputation de piété le charmaient également, (et homme, qu'on nommait Raymond Diocres, mourut. Ses disciples lui firent île pompeuses funérailles, et l'un d'eux prononça devant le cercueil, placé au milieu de l'église, l'éloge funèbre du défunt; mais au moment où le panégyriste cherchait à dépeindre la félicité qu'un si grand orateur et un homme si pieux devait goûter dans le séjour des justes, la bière s'ouvre, le mort se lève : repoussuU les louanges menteuses qui sans doute avaient trop enivré sa vie, à travers sou suaire il jette lentement aux

assistante ces formidables paroles : « Je suis accusé..., je suis jugé..., je suis justement condamné!!!...» Puis il se recouche , et la bière du damné se referme sur lui comme la voûte éternelle de Tenfer \

Bruno fut frappé d'épouvante. « Si les hommes que « nous admirons et qui nous servent de modèles sont « ainsi punis, dit-il à ceux qui l'entouraient, que fera « donc de nous la justice de Dieu?» Depuis quelque temps il avait formé des projets de retraite, il résolut de ne plus en différer l'exécution. Sur-le-champ il partit avec quelques disciples , et ils allèrent s'établir dans un affreux désert, au milieu des foiêts alpestres du Dauphiné. Ce désert s'appelait la Chartreuse; c'est de là que l'ordre prit son nom; car Bruno, modeste jusqu'au scrupule, n'aspirait point à la gloire de fonder un ordre; ses compagnons ne reçurent de lui ni nom ni lois écrites. Il adopta la règle de Saint-Benoît, source vraiment révélée de toutes les lois monastiques, mais en doublant sur beaucoup de points les sévérités de cette loi déjà si dure. Le chant des louanges de Dieu , la méditation, le travail, l'absolu renoncement au monde, l'obéissance absolue, les abstinences, les veilles, la solitude dans la solitude même, tel fut l'ensemble de l'institution. Tel il est encore Seulement le travail, qui consistait principalement dans la transcription des manuscrits (car hi conservation et la diffusion des lumières, de la science et de la foi entrèrent toujours pour beaucoup dans toutes les constitutions monastiques), ce travail a changé avec l'invention de l'impiinlerie. Depuis qu'ils ne sont plus copistes, presque tous les chartreux sont tourneurs. Ils fabriquent de petits ouvrages, qu'ils vendent quand la maison est pauvre,

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qu'ils donnent, avec la pern^iission du prieur, quand la maison peut s'en passer.

Le saint était heureux dans sa solitude ; il espérait y mcjurir au milieu de ses frères, dont le nombre s'accroissait, lorsque le pape Urbain lï, autrefois son écolier, lui ordonna de se rendre à Rome. Bruno craignait la désobéissance encore plus que les honneurs. 11 quitta sans plaintes le désert et ses compagnons attristés, se regardant comme un instrument docile entre les mains du chef de l'Église, et toujours prêt à se briser au labeur que lui indiquerait le vicaire de Jésus -Christ. Saint Ignace un jour caractérisa bien magnifiquement cette sublime vertu de l'obéissance , qui fut la grande vertu de tous les saints : « La prudence, dit-il, est la vertu de celui qui commande, et non pas de celui qui obéit. >>

Les temps étaient pénibles pour l'Église. Les mauvaises mœurs au sein même du clergé, la simonie, les guerres, les révoltes, les schismes, les hérésies, un antipape, n'étaient qu'une partie des maux à combattre. Urbain, qui mit tant de vertus et de courage du côté du bon droit, gouverna sagement et dignement la chrétienté durant ces jours terribles. Les conseils de Bruno l'y servirent beaucoup. Mais que d'agitations remplacèrent pour celui-ci les calmes méditations de la Chartreuse ! Toujours courir d'un concile à l'autre, toujours quelque doute à résoudre, quelque erreur à vaincre, quelque immen-e embarras à parer. Cette époque fut véritablement pour lui le temps de la pénitence et de l'expiation. Enfin le moment vint où ses services lui parurent moins utiles. Après avoir refusé successivement le chapeau de cardinal et l'archevêché de Hegt^io, il accepta du pieux duc Roger un coin de terre au sein des montagnes ; et, ne pouvant retourner à son cher désert de (irenoble, il

fonda parmi les rochers de la Calibre un nouvel asile , image de celui qu'il regrettait.

Comme la Grande- Chartreuse, la maison italienne se peupla bien vite de solitaires. C'était un temps où tout | refuge ouvert à la foi, à la prière, à la pénitence, était toujours rempli. A plus d'un titre les chrétiens qui dans ces jours obscurs et tourmentés se jetaient violemment à récart, rachetant les erreurs et payant la paix par des souffrances volontaires, remplissaient une mission divine; la suite Ta bien prouvé. Ils ne faisaient pas seulement œuvre agréable à Dieu; ils ne sauvaient pas seulement du naufrage de chaque jour les lettres, les sciences, les arts, toutes les nobles traditions humaines : ils sauvaient les âmes ! Le bruit de leur courage attirait près d'eux une foule d'ardentes têtes qu'y retenaient pour toujours le contact et la leçon de leur vertu ; car il y a des grâces attachées à ce dévouement si dur. On peut entrer au cloître avec les passions humaines; mais on y gagne la passion de Dieu , et c'est par elle qu'on y reste jusqu'à la récompense attendue. Beaucoup d'hommes qui n'auraient pas su les premiers et d'eux-mêmes quitter le siècle, y auraient souffert, y auraient failli Les simples vertus civiles et domestiques n'étaient guère possibles au milieu de tant d'ignorance, de barbarie et de tempêtes. La guerre et l'intrigue, ou le monastère, c'était tout le choix. Poiut de milieu possible où, comme de nos jours, l'homme put servir Dieu dans la paix de sa conscience et de son bonheur. Et tels sont les besoins de l'âme, qu'en cet âge encore tout matériel beaucoup p.nmi les grands, les fiers, les éclairés, les braves, ne trouvèrent point que le renoncement monacal pût jamais trop payer la joie de s abandonner au Seigneur. L'homme d'IUal, le docteur, le guerrier, revêtaient le ciiice. l*uis,

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triomphes do Tambition, enrhantemontsdo l'ôtiidc ploine alors de mystères, voluptés des batailles sans fin, rien ne savait plus les arracher à ce silence du cloître où leur âme avait ressaisi Dieu.

Tant de sacrifices et de prières ne pouvaient ôtre perdus et ne le furent pas. Dieu bénit la foi de ces serviteurs fidèles. Cette paix qu'ils n'avaient pas trouvée dans le monde, il voulut que le monde la reçût d'eux. Des couvents sortirent et se répandirent sur les peuples, comme une rosée bienfaismte, l'agriculture, les arts, les métiers, la prière et la morale surtout. Ce fut une renaissance du christianisme; ils fondèrent la famille , ils rétablirent la concorde entre les princes chrétiens , ils leur inspirèrent un amour de l'humanité qui, malgré bien des fautes, a donné aux trônes des racines puissantes qu'ils ont encore aujourd'hui dans les pays catholiques. Les couvents furent les premiers hôpitaux, ces fruits de l'Evangile que l'antiquité n'a point connus ; et les rehgieux furent les premiers comme ils sont encore les meilleurs des hospitaliers. Multipliés, mais toujours moins nombreux que les besoins de l'humanité souffrante, ils se multiplièrent euxmêmes pour y suffire. La terre s'enrichit de leurs bienfaits, le ciel se peupla de leurs travaux. L'aumône qui soulageait le pauvre fut pour le riche le chemin des célestes trésors.

Bruno avait pour sa part largement contribué aux félicités de l'avenir, il pouvait recevoir sa récompense. La mort vint le trouver au sein de la prière , et mit doucement fin à ses austérités, que la vieillesse n'avait point ralenties. Ce fut en 1102. Sur son tombeau, sanctifié par de nombreux miracles, la justice et la reconnaissance écrivirent, après plusieurs siècles, le glorieux titre de patriarche décerné à tous les fondateurs d'ordres, et si

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bien mérité par ces humbles tuteurs de leur âge et des âges futurs.

Me suis-je trop arrêté à ces souvenirs? Mais comment y échapper dans ces lieux remplis d'une pensée si puissante, vivant d'une œuvre si belle? Lorsque l'hiver, au milieu de la nuit, le chœur de l'égHsc s'illumine soudainement, et que les religieux, couverts de longues robes blanches, agenouillés dans leurs stalles , pareils aux statues de marbre qui prient sur les tombes, compiencent à chanter les louanges du Très -Haut; lorsque le pieux concert où l'on distingue la voix vibrante de l'homme qui monte encore à la vie, et la voix cassée de celui qui descend les marches rapides de la mort, s'élève au-dessus du torrent, au-dessus de la tempête, s'élève jusqu'à Dieu; lorsque l'on reconnaît dans les paroles saintes des explications pour toutes les douleurs de l'humanité ; lorsque l'on entend ces solitaires oubliés du monde se ressouvenir de lui dans leurs prières , et le placer, avec le fruit des pénitences qu'il ignore, sous les miséricordes de Dieu, comment ne point retourner au passé, comment ne point songer à l'homme qui s'est dit : « Au milieu des nuits j'invoquerai le Seigneur. A l'heure où la débauche allume ses flambeaux, j'allumerai les cierges de l'autel; à l'heure où le méchant médite son crime, où le coupable sent ses remords, où le pauvre souffre sans lumière et sans amis, je prierai pour le pauvre, pour le coupable, pour le méchant; je prierai pour ceux qui sont morts, et pour ceux qui vont mourir: je prierai pour les malheureux afin qu'ils espèrent , pour les heureux de crainte qu'ils n'oublient î »

Et cette prière s'est perpétuée d'année en année, de siècle en siècle : et. depuis sept cents ans, toutes les nuits elle s'élève tonjduis la même. La mort a eu l)eau frap-

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per, elle n'a pu vider ces stîilles où semble s'asseoir toujours le même corps. Les révolutions sont venues changer les empires, et n'ont pu changer une pensée clans ces âmes dévouées, un mot dans ces hymnes, un pli dans ces suaires éternels. Et bien d'autres après nous, qui venons après tant d'autres, trouveront ici ce que nous y trouvons; ils méditeront sur ces choses si grandes; et, le cœur plein de larmes pieuses, ils uniront leurs voix d'un moment à ces voix qui ne s'éteignent pas.

Au iu>m du l'ère, du Fils, et du Saint-Esprit. Ainsi soit-il !

On dîne à midi. Frère Jean, qui semble exercer pour son propre compte l'hospitalité de la maison, tant il y met d'empressement et de bonne humeur, lorsque midi sonne, ne permet de relard que pour le bénédicité. Deux choses seulement, à son dire, font les mauvais repas : l'irrégularité et la soupe froide; tout le reste est bon. Le couvert est mis dans une petite salle à manger près de la cuisine. Souffrez que je vous raconte ce dîner, vous y verrez comment la hiérarchie et l'égalité s'accommodent ensemble. Deux vieillards et le frère devaient dîner avec moi, avec moi, car j'étais l'hôte. Lorsque j'eus choisi ma place et me fus assis, l'un des \ieillards prit place en face de moi. Son couvert était sur la nappe; mais il n'eut pas de serviette : point à noter. L'autre vieillard, moins haut placé sans doute, alla s'asseoir un peu plus loin, rn face du frère, sans serviette tous les deux. On mit de mon côté la grande cuiller, tant ma double qualité d'étranger et de monsieur prévalait sur ma jeunesse.

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J'offris de la soupe à mon vis-à-^^s, les autres faisant soupière à part. 11 la prit sans se faire prier, mais fort poliment, en me disant avec un gracieux sourire : Bonjour, Monsieur. Je me dis son serviteur; puis, tous ces petits préliminaires terminés, les rangs ainsi bien établis, de boire, de manger, de trinquer ensemble à qui mieux mieux , sur le pied d'une égalité courtoise . mais entière. Les Suisses sont grands trinqueurs. Je ne me rappellerai jamais sans rire qu'au Chasseur, bonne auberge de Kribourg, auberge de la vieille roche, tendant mon verre à un brave garçon que je ne connaissais ni d'Adam ni d'Eve, pour qu'il me donnât de l'eau, il se hâta d'emplir son propre verre à la mesure du mien, me fit un aimable salut, trinqua, but, me serra la main, me donna son amitié, mais ne toucha non plus à la carafe que les dîneurs de théâtre à leurs rôtis de carton. Dragon vigilant, il gardait l'eau près de lui, pour n'en pas boire et n'en pas laisser boire, (lomme le dit un écrivain du pays, bien national était ce refram d'un homme suisse, chanté en 1783, à la iete agricole de Vevey :

Chacun a son tempérament :

Hoire c'est uoUv amusenicnl 1

Les chartreux ne mangent jamais de viande , et l'on n'en man^e pas chez eux. Mais trcre Jean n'a pas son pareil pour accommoder les choux. Kt je ti-ouve poui* ma part que rien n'ouvre l'appétit comme un Beneduite.

il y a table ouverte au couvent. Rarement un jour se passe sans qu'un ou plusieurs convives viennent s'y asseoir. Tantôt c'est comme moi un curieux étranger qui s'arrête sur le chemin de la monUigne ; tantôt c'est un bon capucin de Bulle, penché du coté où pèse ordinal-

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roment la besace, qui vient de consoler, de prêcher, de quôter et de partai^^er sa quête dans les environs; tantôt c'est un pauvre écolier qu'on héberge et qu'on encourage, ei qui ne part point sans enriporter de quoi continuer ses ctudesou sa route, plus ou moins, selon l'état du trésor, et l'avis du père procureur \ Tous sont également reçus. D'autres hôtes encore, quand la saison interdit le travail, viennent se réunir à la porte du monastère, comme ces oiseaux de nos jardins qui connaissent la place où une main amie leur jette chaque matin du pain sur la neige. Ceux-là sont les vrais invités de la maison. Leur misère est un droit dont ils sont sûrs, et qui ne sera jamais contesté. Ils reçoivent du pain; on leur permet de couper du bois; il y a quelque chose de plus pour les malades, et toujours pour tous de douces paroles, de bons avis. La règle des chartreux renferme une bien belle coutume : tous les ans, les pères sortent de la maison, et, confondus parmi les pauvres, ils viennent avec eux demander et recevoir à la porte le pain d'aumône qui les nourrira durant la journée. La reconnaissance et la charité ne pouvaient, ce me semble, inventer rien de plus touchant, et ces bons religieux ne sauraient dire avec plus d'éloquence à leurs pauvres d'oii vient ce pain qu'ils leur distribuent.

Voilà comment un couvent naît, s'enrichit et travaille, se perpétue, et quel usage il fait de ses richesses. A la fin de l'année, il n'y a point de dettes, mais l'épargne n'est pas grosse. Les pères ne gardent de leur bien que ce qu'il leur en faut pour vivre, et pour vivie en chartreux. Le reste s'écoule en aumônes par mille ruisseaux apparents

1 C'est une l)oniie œuvre ordinaire aux couvents d'entretenir à leurs frais dans les séminaires ou les écoles des jennes gens pauvres et pieux.

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uu cachés. Et quelles que soient les différences de la règle, différences très -nombreuses, multiples dans leur uniformité comme les tempéraments des hommes, l'histoire d un couvent est l'histoire de tous. L'observation des trois conseils évan^éUques est toujours la source commune ; et des fleuves bénis qui s'en échappent le plus abondant est toujom'S la charité. Il n'y a point de monastère qui ne nourrisse autour de lui un grand nombre de familles; pour les bernardins d'Hauterive *, p<r exemple, ce nombre s'élève à plus de cent, tant fermiei-s qu'ouvriers et gens nécessiteux. Ainsi, mettant de coté tout ce qui, aux yeux d'un chrétien , est le but essentiel dans l'institution des ordres religieux , c'est-à-dire la religion même, li^ prière, l'expiation, le soin et le travail du salut, obhgation qui comprend touies les vertus possibles, ou serait encore tres-mal fondé à venir attaqueiles moines. Car ces pieux fainéanls sont au moins les plus commodes, les plus doux, les plus patients des propriétaires, les plus généreux et les plus utiles des voisins... Reste donc la fainéantise. Et c'est une chose charmante à leur entendre reprocher par des messieui*s qui font, bon an mal an, quarante articles sur la question holkmdobelge, avec deux ou trois quarts de vaudevilles et quelques couplets de roman; par d'autres messieurs qui commentent ces articles sur la question hollando-belge, lisent ces romans, applaudissent ces vaudevilles; par d'autres encore qui mangent en paix la moitié de la récolte de leurs fermiers, SiUis donner sur leur part un épi à la glaneuse ou une bûchette au mendiant ; chassent dans la saison,

> Près Fribourg, (jiiilknime, seigneur de (jlauo, et le dernier rejeton mal»' (If S(»n illnstn' iiiaison, fonda co iiion.isttre en 1137. Il y finit ses juurs t'u haltit do irviv convers en 1 Ui. Il avait fait démolir son chite.tu ].»our rebâtir des mème^ pierres la maison consacrée à Dieu.

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prennent leur café le soir, font un whist le dinianclie, remuent ciel et terre pour entrer au conseil municipal de leur bourgade. Fain«''ants, les hommes d'abnégation dont le labour a tout édifié dans le monde où nous sommes î et qui, aujourd'hui encore, privés de ces richesses qui ont créé les arts, de cette influence qui a cimenté les sociétés, consacrent leur vie , leur savoir et le denier qui leur reste après tant de spoliations, aux obscurs travaux de l'apostolat ! A l'heure où vous dormez, fatigués des plaisirs de la veille, savez -vous, Messieurs, ce qu'ils font, ces fainéants? — Le chartreux est au chœur; le capucin court les campagnes, assiste un moribond, console un pauvre, catéchise un enfant; le trappiste laboure la terre ou creuse la tombe d'attente, qui sera peut-être pour lui; le jésuite occupe le confessionnal ou la chaire; le bénédictin rétablit quelque ^ieux texte effacé qui a déjà usé les yeux et la vie d'un homme, ou compose un sermon pour la fêle prochaine ; le moine du Saint-liernard fouille les neiges; le père de la Merci prend les fers de l'esclave qu'il a déUvïé; le frère ignorantin balaie la classe que vont remplir tout à l'heure des centaines de pauvres enfants; le prêtre offre le saint sacrifice, qu'une servante et un mendiant écoutent à genoux. Tous, et bien d'autres que je ne nomme pas, tous travaiilent, tous prient, et travailleront et prieront durant la journée entière, non pour la gloire, ils n'y songent pas; non pour la fortune, ils n'en veulent pas; non pour l'estime du monde, car le monde les abreuve d'outrages ; non pas même pour les bénédictions du malheureux : ils fout le bien pour le faire , pour obéir au Dieu qui le leur commande, et ils le font sans relâche, sans repos, comme sans récompense ici-bas... Si tous ceux qui déclament contre la paresse des moines étaient soumis

im pklkri.na(;es

pendant un mois seulement à la plus douce des règles mona>tiques , ils craindraient la récidive , et parleraient d'autre chose, j'en réponds.

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