‹ Les pèlerinages de SuisseChapitre 14 sur 79 · AU CHALET · texte numérisé non relu

AU CHALET

M'y voici, il a fallu monter longtemps pour l'atteindre, car l'été s'avance et la neige s'en va. Les troupeaux et la neige se poursuivent perpétuellement. C'est une partie de barres continuelle cpii se joue sur la montagne. Les vaches gagnent à cette méthode pi'esque six mois de printemps, d'herbes fraîches. Klles broutent toujours celle qui vient (le pousser et de fleurii- h ]:\ \^h\rr (jue la uo\iir viiMil

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de quitter. Au printemps on occupe le pied de la montagne; puis on s'élève, on atteint le milieu, on le dépasse; toute la montagne e>t verte, sauf Textréme sommet. Voici que le sommet lui-même se laisse gagner, et, comme un vieillard morose cédant aux caresses et aux chansons, permet qu'on le couronne de fleurs. A peine voyez- vous encore çà et là, dans les crevasses, dans les rides, de larges bandes de glace qui chaque jour diminuent et se fondent en ruisseaux bienfaisants. Les myosotis des Alpes, les renoncules, les pompons d'or, les lis sauvages, mille fleurs charmantes que les botanistes ont défigurées de noms ignares \ se hâtent de naître! leur jour de soleil est venu. Non, rien n'est joli, rien n'est charmant et pur comme les fleurs des Alpes On est confondu de tant de fraîcheur et de variétés, de tant de formes élégantes et d'insaisissables parfums. Cela donne appétit. Certes, ils n'étaient pas dignes de vous brouter, douces fleurs, les horribles professeurs, herboristes, latinistes et autres, qui vous ont attristées de tant de noms hideux. Vos véritables noms, je vais vous les dire : toi, qui t'épanouis là si blanche , tu t'appelles Fille des neiges ; toi , touffe d'étoiles pâles et bleues, lu t'appelles Couronne des anges, et quelque chérubin, en se jouant là-haut, t'a laissée tomber de son front; toi, sombre, pensive et parfumée, ton nom e.-t Fleur de la croix; et toi, si candide et si rose, tu naquis après le premier sourire de Marie enfant, et pour cela tu te nommeras Sourire de Marie; et toi, petite grappe écarlate, dont le suc est un dictame. Sang de Jésus; et toi, toujours inclinée, pure et rêveuse, du premier mot de la plus douce des prières, Ave; et toi,

' Alclu'inilla Alpiiia, carea ferruginea, hiscutella lai"\igata, uiiagrum ^axatilp, draba azoïdes, kobresca cispiua, rncalia alhifrons.

Rêve du ciel, parce que, sur ta hampe élancée, la fleur éclôt après la fleur, et s'élève toujours comme l'espérance en Dieu. Suaves merveilles, une science grossière vous a débaptisées, comme autrefois en France l'impiété avait débaptisé les hommes; reprenez vos noms célestes, et devenez ainsi pour ceux qui vous contemplent autant de souvenirs de la foi, autant de promesses du paradis.

Enfin l'hiver est forcé dans ses derniers retranchements, vaincu sans miséricorde. Sa triste garnison a évacué les replis les plus secrets , les casemates les plus obscures. Partout s'étend le manteau vert du printemps, partout les troupeaux s'y établissent; un beau panache de fumée flotte sur le dernier chalet que la semaine dernière encore emplissaient à moitié les neiges; il n'y a plus de neige.

Moment de court triomphe pour les vaches, et de rudes fatigues pour les vachers. Le sommet de la montagne , c'est le bord des précipices. Quand les vaches y sont, il faut les garder avec une vigilance extrême, les maintenir sur d'étroites plates-formes, sur des versants très-inclinés et rapides. Un pas hasardé vers une touffe trop tentante, et le lourd animal glisse, roule, tombe de rocher en rocher, se brise, se déchire, et ne s'arrête ni vivant ni iMitier. Le pauvre vacher est donc de garde jour et nuit, courant après Tune, après l'autre, armé d'un long bâton terminé par un anneau de fer qu'il agite en étendant le bras devant celle qui s'aventure trop. Siins doute les nuits sont belles, le spectacle est magniûque, T horizon immense; on peut là compter autant d'étoiles qu'on en veut. >hiis à ces hauteurs 1»^ vent quelquefois manque d'aménité, et fait pousser do grand soupirs vers le l)on foin du chalet.

Mil {huv nu peu plus (Tuii iiimi>, )u^qu'à ce que l'hi-

ver commence à reprendre sur la montagne ses droits, qu'il n abandonne jamais longtemps. La neige tombe; on df^campe, on va s'établir un peu plus bas. La neige deS' end encore , on recule encore, on la fuit comme on l'a poursuivie, pied à pied. Mais chaque jour déroule un immense pli de cet immense linceul ; il atteint le bas de la montagne, le bas de la montagne est couvert luimôme, alors l'étable s'ouvre. Adieu la liberté et la fraîcheur des pâturages 1 il faut s'enfermer et manger du foin. Tout est blanc, tout est désert, tout est silence; plus de clochettes, plus de chansons. Rien qu'un triste vent qui fait frémir de tristes l-ranches et qui charge la terre de frimas. — Adieu, Alpes, jusqu'à la saison nouvelle ' !

Amis, à qui j'écris ces Hgnes, vous voulez donc une silhouette du chalet ? Prenez garde, il y va d'une illusion. Mais définissez d'abord le chalet vous-même, et voyons comme vous l'entendez : « Le chalet, séjour de l'innoc( cence et des douces rêveries, est l'habitation du pasteur (( des Alpes; on le trouve au sein des montagnes, près w des hautes cimes, sous l'ombre des mélèzes et des sa- « pins. Des tapis de gazon odorant l'entourent, et, des « fenêtres de l'heureuse demeure, l'œil s'étend, là sur « des forêts sombres, là sur des prés argentés, et là, (( plongeant dans l'étroite vallée qui sépare deux mon- « tagnes, il découvre au loin quelque beau lac aux eaux M tranquilles, animé par le lent passage d'une barque « légère dont la voile se gonfle au gré des vents. A l'heure K où les ombres du soir montant du sein de la plaine « vont bientôt obscurcir les monts, les bergers font re- « tentir les échos des sons doux et prolongés d'une sorte

1 Scliilh'r, Giii/ldunic Tell.

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« de trompette rustique, et les troupeaux, fidèles à ce « signal, viennent se réfugier au logis. Alors les heu- « reux montagnards, libres de soucis et d'inquiétudes, « font un repais frugal ; puis les jeunes garçons en bas « blancs, en culotte courte, en gilet rouge; les jeunes w filles aux longues tresses,. au frais visage, se livrent sur « le gazon à des danses innocentes, tandis que les vieilce lards, fumant leur pipe, assis sur le seuil, causent des « intérêts du pays, et font répéter à leurs petits-enfants « les grands noms de Tell et de Vinkelried. »

Kt vraiment c'est bien là le cbalet tel que nous le connaissons, tel que les touristes nous le décrivent, tel que les vaudevillistes nous le montrent, que les petites filles et les capitaines retraités nous le chantent avec accompagnement de piano. C'est le cbalet comme beaucoup d'honnêtes gens le rêvent et vont le chercber à leur grand désappointement. Il y a pourtant quelque chose de vrai dans ce portrait rosé; mais il s'en faut qu'il soit exact, et pour ma peirt j'en suis aise. J'y ai gagné le plaisir de l'inattendu.

Cn chalet n'est pas une maison, c'est une étable : rien de plus. On le construit, autant que possible, à l'abri des avalanches, avec un grand mépris du coup d'œil. On y ménage une petite place pour la chaudière et les ustensiles nécessaires à la confection du fromage, une soupente pour les hommes, le reste appartient aux animaux Et quels animaux ! Non pas seulement de belles vaches grasses et luisantes, de beaux taureaux fiers et sombras, mais encore des douzaines de vilains |K)urceaux roux. dont h' groin fouille et pèle , tout autour de l'babitation, ce j^azon sur lequel vous voyez danser les montagnards. Il pst difficile d'imaginer rien de plus triste, de plus rehutaut que Tab^ird et l'intérieur d'un chalet. .\

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IVxrpplion des baquets, des seaux, qui roiitiennent W lait, tout y est d'une parfaite et indispensable nnalpropreté. Ah ! qu'un pauvre l*jrisien fait là triste figure î L'odeur de l'étable rincommode, la fumre l'étouffé; il sait à peine se tenir sur le sol inégal et boueux où il pose ses pieds; il cherche avec anxiété un petit coin pour s'y réfugier, une petite chaise pour s'asseoir; mais il n'y a ni chaise ni coin, à moins qu'il n'aille se camper sur une grosse pierre entre la chaudière et la muraille, près d'un feu qui ferait peur à saint Laurent. Franchement le premier effet n'est pas agréable. Vainement le principal ouvrier vous met en présence d'une tonne d'excellent lait. Tout Parisien que vous êtes, vous avalez ce lait sans presque le trouver bon.

Puis on se familiarise, on regarde, et bientôt le rude spectacle qu'on a sous les yeux prend de l'intérêt, je dirais presque de la grandeur. La vie des hommes au milieu desquels on se trouve a quelque chose de la simplicité et de la tranquillité bibliques. Ils vivent de si peu, et vivent si contents ! Ce n'est pas l'Arabe , ce n'est pas le mineur, ce n'est pas le soldat , ce n'est pas le solitaire , mais c'est quelque chose . qui participe de toutes ces austères conditions : c'est le désert moins la liberté et les aventures, la privation moins l'idée de sacrifice et de pénitence , la fatigue et l'obéissance moins la gloriole militaire. Dure existence, en vérité, et qu'il faut avoir vu accepter si paisiblement pour la croire supportable. Ces ouvriers des Alpes sont engagés au nombre de huit à dix, tant hommes qu'enfants, pour garder, traire, soigner une cinquantaine de vaches et fabriquer le fromage. Ils vont à la montagne (juand les premiers pàtiir.ïges sont découverts, et n'en redescendent plus qu'à la fin de la saison. Durant tout ce temps, ils vivent de petit-

lait, de crème et de séret \ Jamais de viande, jamais de fruits, jamais de vin, encore moins de liqueurs fortes; à peine du pain, si Ton peut appeler pain les palets de croûte mince et dure qu'on leur donne sous ce beau nom, et qu'ils nomment eux mêmes plus exactement des briques. Les nécessités de la vie sont simplifiées à l'égal de la nourriture : pour vêtement , un pantalon de grosse toile, une chemise, une mince calotte de paille ; pour lit, un cadre rempli de foin; pour vaisselle, une soupière de bois et chacun une cuiller de même métal, qui sert en même temps de tasse, de verre et d'assiette, comme le lait est à la fois la nourriture et la boisson, lîien de plus...; mais si, j'oublie la pipe; chacun a la sienne, même le dernier marmot. Après cela ne cherchez plus rien , tout le reste serait du superflu, et ils se font une certaine gloire de n'en point avoir. Et puis, où le placerait-on ?

Et quand ces hommes ont ainsi vécu et travaillé depuis la première fleur jusqu'à la dernière neige, savez-vous quel salaire ils reçoivent? Environ trois louis.

Croyez-vous maintenant qu'ils se plaignent, et qu'on entende au chalet ces malédictions contre les riches et les maîtres qui font retentir nos ateliers, où l'on gagne le triple et le décuple à moins de peine et de labeur ! Oh î détrompez-vous. Rien noA fiais comme leur visage, rien n'est tranquille comme leur Ame. Ils sont doux, ils ont du sens, de l'esprit m«^me dans leur patois gruverin fort goguenard et agréable à l'oreille; ils chantent souvent, ne se plaignent jamais. C'est presque une énigme. Voici qui va rexpli(]uer.

< Sorte de sous-fromap^ qui se fait avec ce qui reste de matière caséeuse quand le froniajre proprement dit a éié retiré.

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Après le souper, qui avait duré bien trois minutes, j'étais allé m' asseoir à quelques pas de la porte, et je contemplais l'horizon borné, mais encore charmant, de ce petit vallon intérieur perdu dans les sommités de la montagne. Le silence était profond, la nuit épaisse; le vent semblait endormi sous les arbres; seulement le son doux et aliaibli des clochettes du troupeau établi dans quelque ravin, sous les mélèzes, arrivait de temps en temps jusqu'à mon oreille, et me disait que je n'étais pas le seul être vivant qui se trouvât au fond de ce désert. Je me demandais comment des hommes illettrés pouvaient, sans aucune des raisons qui inspirent le dégoût du monde, se condamner si longtemps aux privations de cette solitude, lorsque j'entendis, dans l'intérieur du chalet, un murmure de voix dont le mouvement régulier rappelait bizarrement à ma mémoire des souvenirs agréables qu'elle ne pouvait cependant compléter. Je rentrai. Les ArmailUs avaient tous la tête découverte. L'un d'eux disait à haute voix le chapelet :

« Je vous salue, iMarie, pleine de grâce. Le Seigneur (( est avec vous; vous êtes bénie entre toutes les femmes, « et béni est le fruit de votre ventre, Jésus. y>

Les autres répondaient tous ensemble :

« Sainte Marie , Mère de Dieu , priez pour nous , pé- <( cheurs, maintenant et à l'heure de notre mort. iVinsi « soit-il. y)

Le chapelet achevé, on dit de même les litanies de la Vierge. Vous savez comme ces litanies sont belles, quelle foi naïve y respire, et quelles grandes choses elles rappellent aux chrétiens. Souvent les fidèles primitifs firent retentir de cette douce prière les catacombes où ils /uyaient la persécution. Le prêtre invoquait la Mère de Dieu sous tous les noms que la piété lui domie, le peuple

répondait ora pro nobiSj et les cercueils des martyrs entassés sous ces voûtes, loin d'etfrayer les survivants, raffermissaient leur courage , redoublaient leur foi. Le christianisme est tout entier dans les quelques prières que nous a données 1 Église; mais sa douceur et sa grâce semblent principalement renfermées dans celles qui sont adressées à la sainte Vierge : « Priez pour nous, Mère du (Créateur, priez pour nous. Mère du Rédempteur; Vierge iidèle, arche d alliance, refuge des péchem'S, santé des malades, consolatrice des allligts, priez pour nous! » Je ne crois pas que jamais ces pieuses appellations aient produit sur mon àme une impression plus vive et de confiance et d'espoir; jamais je n'ai mieux senti qu'au milieu de ces braves gens la force de cette confraternité chrétienne qui nous lie dans la prière, et plus sincèrement béni Dieu au fond de mon cœur de m'avoir lait catholique romain.

Après les litanies, chacun répéta tout bas les autres prières du soir, faisant précéder le Coufileor d'un examen de conscience auquel il nous arrive souvent de consacrer moins de temps à la lin dune journée tout entière passée dans le monde, l^uis chacun se recouvrit; mais les couversatiuns ne se renouèrent pas tout de suite, il me fut facile de voir que la prière au chalet est un acte sérieux et paifaitement compris. — Voilà, bien-aimés compagnons de mon passé, pourquoi les pauvres paysans catholiques des Alpes travaillent beaucoup, sont gais et ne se pKiignent jamais. Jadis, il m'en souvint, nous eûmes ensemble de longues contestations sur les meilleurs moyens d'arriver au bohheur des peuples; car nous étions aussi dillérents d'avis que semblables de cœur. Siivez-vous pourquoi, malgré la pureté comnmne de nos désii*s, nous ne parvînmes jamais à nous accorder? C'est que le seul

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moyen efficace est aussi le seul auquel nous n'ayons pas , songé sérieusement. Vous m'avez connu sincère, et je le suis maintenant plus que je ne le fus. Croyez-moi donc quand je; vous dis qu'à mes yeux la seule société heureuse, possible, est une société chrétienne et catf)olique. Vous m'entendez, je ne dis pas le peuple, je dis la société, je dis tout. Oui, il faut que tous soient chrétiens, les premiers tt les derniers, et les piemiers plus encore que les derniers; car la foi de ceux qui obéissent tient à la foi de ceux qui comnjandent, et lorsqu'on dit qu'il faut une religion pour le peuple, le sous-entendu équivaut à proclamer qu'il ne faut pas de religion du tout. Là seulement se trouveront ces garanties mutuelles réclamées (le toutes parts, et que les lois athées (parole monstrueusement stupide et vraie) ne sauront jamais établir : garanties des petits contre l'oppression et le délaissement ; garanties des grands contre la révolte; garanties de tous contre les opprobres ruineux de l'immoralité. Si les braves gens dont je viens de vous parler sont heureux, ce n'est pas parce qu'ils sont citoyens et électeurs, ils n'y songent guère; ce n'est pas non plus uniquement parce qu'ils sont chrétiens : c'est parce que leurs supérieurs, leurs maîtres sont chrétiens autant et plus qu'eux-mêmes. L'institution en laquelle ils ont le plus de confiance et qui les fait dormir tranquilles n'est pas dans les codes du pays; mais elle leur est antérieure et durera plus longtemps qu'eux. Cette loi écrite où rien ne s'elface s'appelle la Charité.

Je vous ai connus prêts à vous faire sabrer en l'honneur de vos convictions politiques, et j'aurais peut-èti'e oflert aux miennes le même sacrifice. Eh bien ! pour le bonheur du prochain et le notre, il faut de moindres etforts et un résultat plus grand. Laissons le Maître ordonner ce qu'il

voudra de nos corps misérables, sauvons nos âmes, soyons chrétiens, non pas chrétiens de théorie, ce qui n'est qu'un moyen déjà vieux de se poétiser dans les boudoirs, mais chrétiens sincères et simples, chrétiens de pratique et de cœur, chrétiens devant fiieu et les hommes. Dépouillons-nous autant que possible d'orgueil, d'égoisrae et d'injustice, on y par\ient avec l'aide d'en haut; et si notre exemple, si nos avis, si nos prières en gagnent quelques-uns, qui à leur tour en gagneront d'autres, tous ceux-là seront, comme nous, calmes dans le présent, confiants dans l'avenir, libres sous la loi de Dieu comme l'oiseau sous le ciel. Nous leur aurons donné plus que l'électorat : ils seront éligibles au royaume des saints, ils seront citoyens de la patrie éternelle. Trèsaimés frères, telle est la mission que je vous souhaite. Voila ce que je demanderai souvent au Seigneur, et je le demanderai d'autant plus pour ceux de vous qui le désireraient moins.

On cause au chalet. Entre la prière et le coucher il se passe à peu près une heure consacrée à la conversation. L'étroite cabane où sont réunis les ouvrière présente alors un coup d'œil assez curieux. Chacun s'est assis comme il a pu : l'un sur un lagot, l'autre sur la table où l'on presse le fromage, l'autre sur une pierre qu'il est allé chercher dehors, et qu'il y reporteia. La lumière vacillante du foyer éclaire bizarrement tous ces groupes et fait danser les ombres: les pipes, en pleine activité, brillent çà et là comme des étoiles de feu dans les nuages. Mais de quoi peuvent s'entretenir dans cette solitude les hommes qui ne la quittent pas? De mille choses! Il y a d'abord les bizarreries de caractère qui se font remarquer parmi les vachesdu troupeau; les défauts, les qualités de ces dames, les accidents de leur petite santé; les escapades du tau-

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l'eau, qui est souvent d'une humeur intraitable; puis les cancans du chalet voisin, puis les nouvelles de la ville He Bulle, où l'ouvrier qui descend tous les jours des fromages va faire quehjuefois provision de tabac; puis les récits de celui qui a servi en France et de celui qui a fait le pèlerinage d'Kinsiedeln; puis enfin les chroniques et légendes de la montagne, source inépuisable de commentaires, d'inventions, d'intérêt.

Mais, hélas! quel chercheur de curiosités saura trouver une tradition qu'on n'ait pas vue partout? Voici la légende du chalet; vous l'avez déjà rencontrée en beaucoup d'endroits, et particulièrement dans la Fontaine.

« Il fut un temps où les Armaillis étaient bien heureux. Ils n'étaient pas obligés de garder les vaches la nuit, exposés à l'aquilon des montagnes. Des fées, des esprits, qui voyageaient dans l'air, sur les parfums des tleurs et le souffle des vents, se chargeaient de ce soin, moyennant une rétribution modique. 11 suffisait de leur porter tous les soirs, à quelques pas du chalet, une jatte remplie de bon laitage, quelques-uns même se contentaient de l'offrande d'une seule cuillerée de lait répandue sous la table de la main gauche; mais il ne fallait pas l'oublier, autrement il y avait tapage toute la nuit. Les esprits entraient par la cheminée , par les fentes des cloisons, renversaient la chaudière, dérangeaient tous les ustensiles et lutinaient dans leur foin les ouvriers endormis. Doux et serviables d'ailleurs, il n'était sorte de bons services qu'ils ne s'empressassent de rendre aux bergers, les, remettant sur le chemin pendant la nuit, les guidant aux mauvais passages, retenant les avalanches et détournant les tempêtes lorsqu'elles menaçaient'le chalet. Hélas! aujourd'hui les esprits ont disparu. Les hommes sont devenus trop méchants, et n'était la bonne sainte Vierge, qui nous pro-

ni PtLERINAf.ES

tége encore de son inépuisable bonté, on ne sait ce que le monde deviendrait. Quelque mauvais garnement , croyant avoir à se plaindre du follet qui gardait son troupeau, remplit de boue et d orties la jatte qu'il lui portait tous les soirs. Au milieu de la nuit il fut réveillé brusquement, et une voix terrible lui cria d'aller surveiller ses vaches, qui tombaient une à une dans le précipice. Ces procédés se renouvelèrent de part et d'autre, la mauvaise intelligence fut au comble. Les bergei'S firent la guerre aux chamois, qui sont les troupeaux vagabonds et légers des esprits; enfin les esprits quittèrent la contrée, emmenant leurs chamois. Tout s'est bien rapetissé et gâté depuis. Alors les vaches étaient grosses comme des maisons; elles avaient tant de lait qu'il fallait les traire dans des étangs. On allait en bateau lever la crème. Un jeune berger qui faisait un jour cet ouvrage essuya une tempête furieuse, sa barque chavira, et il fut noyé dans le lait comme une mouche. On mena grand deuil de cette mort sur toute la montagne. Les garçons et les filles cherclièrent le corps de leur infortuné compagnon, mais ne purent le découvrir que longtemps après, en battant le beurre avec des arbres tout entiers, dans une baratte aussi haute qu'une tour. 11 fut enseveli au fond d'une caverne que les abeilles avaient remplie de rayons de miel plus grands que des portes de ville. L'heureux temps ! les enfants se couchaient dans les calices des ileui's, et sans doute la livre de tabac ne se vendait qu'un rapp. .Maintenant on ne voit plus pendant les nuits d'orage que des dragons de feu traversant les airs et jetant des malédictions au voyageur; les démons choisissent toujours pour précipiter une avalanche l'instant où l'on traverse le chemin ; quand la tempête passe, c'est toujours sur un chalet qu'ils ont soin de la diriger. Quelquefois

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cependant ils sont bien attrapés, c'est lorsqu'ils lunt leurs mauvais coups à l'heure de la prière. Un jour, tous les démons de Berne sautent par-dessus la barrière de torrents et de monta^nies qui sépare le pays catholique du pays protestant; ils aperçoivent sur le versant du Moléson un beau chalet tout neuf, et vite ils vont dire à ^'orage : Renversez-nous cela. L'orage accourt hurlant comme le tonnerre, couchant les vieux sapins comme des herbes, roulant des quartiers de roche comme le duvet d'un oiseau; mais devant la porte du chalet il s'arrête. — Va donc ! crient les démons. — Je ne pmix passer, lem' répond l'orage. — Qui t'empêche? — H y a une croix sur la porte, avec les noms. — Quels noms? — Ceux que vous n'aimez point entendre : les noms de Jésus et de iVlarie. — Va toujours. L'orage s'efforce. Mais eu ce moment les ArmaiUis faisaient leur prière, et tous les efforts de la tempête ne parvinrent pas seulement à faire ondoyer la fumée du chalet. Alors, pleins de courroux, les vents se retournent contre ceux qui les excitent; ils les poussent, les bousculent, les battent contre les blocs de pierre, les élèvent en tourbillonnant à des hauteurs immenses, les laissent retomber sur la flèche des arbres et le coupant des rochers, puis les ressaisissent tout meurtris pour les tourmenter et les pétrir de nouveau. Ce bouleversement e Croyable dura trois heures sans casser une branche, et, durant trois heures, les démons, traînés dans le lit de cailloux des torrents , enfuuis sous là neige, brisés sur les glaces, ne cessèrent de crier et de blasphémer. Le lendemain on vit un nuage infect et noir qui s'enfuyait au loin : c'étaient toutes les plumes arrachées aux ailes de ces maudits que le vent emportait Comme trophée.»

Voilà le thème ordinaire. Chacun y ajoute selon ses

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goûts et Id complaisance de ses auditeurs. Toutefois il ne faut pas prêter aux bergers plus de simplicité qu ils n'en ont. Aucun d'eux n'est dupe de ces contes de l'enfance. Ils ne croient guère aux esprits bienfaisants, aux étangs de lait , aux monUignes de beurre. Ils invoquent les saints lorsqu'ils ont besoin de protection, et savent que l'aumône est le meilleur appui de la prière; le bénédicité remplace la libation païenne qui précédait le repas. L'on voit enljn qu'une sage instruction chrétienne les a prémunis, autant que possible, contre les dangers de leur crédule ignorance. Les follets et les sorciers, légions de Satan, n'usurpent plus rien du rôle de la Divinité; ils ne peuvent faire que le mal, et l'homme se préserve des embûches qu'ils lui dressent sans cesse par la prière et la foi. Le mal est tout au diable, le bien est tout à Dieu et à ses anges bénis

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