A LA CIME
Vous faites-vous une idée charmante d'une nuit passée sur le fuin tout frais et tout parfumé, au-dessus d'une trentaine de pourceaux, au-d»ssous d'un millier d'araignées, entre deux files de ronfleurs alpestres? Pour moi, j'avais en pareille situation grand désir de voir naUn^ l'aurore. Elle vint enfin, et me trouva debout, coiOé en dieu marin, à cela près qu»^ l'herbe était sèche. Mais je n'apercevais pas Jean, ijui devait me conduire; j'avais beau l'appeler, .h'an ne répondait pas. Un vaclier m»* mit hors de peine. 11 souleva une espèce de couverture; et plongeant la main dans un vaste cadre plein de paille haché-', où l'on voyait surnager le plus étrange péle-méle de jambes, (l^> tètes et de bras, il saisit mon guide par le
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collet de sa veste, h pou pW'S eomme on saisit un lapin dans sa niche, et le mit sur pied meure tout endormi. Pauvre Jean, il y allait de si bon cœur, qu'il dut trouver stupides en ce moment les désœuvrés qui accourent de vingt à vingt-quatre kilomètres à la ronde pour voir une chose aussi simple que le lever du soleil contemplé de la cime du Muléson! Dis ce que tu penses, va, Jean. Ton persécuteur nVst pas bien éloigné de penser comme toi.
Il est de ces joi^s qu'il faut subir une ibis dans sa vie, pour acquit de conscience et pour l'expiation d- s péchés qu'on ne se rappelle pas. Parmi ces voluptés du pur^'atoire,je n'hésite pas à ranger {outn ascension au^ommet de toute montagne ayant plus de 100 mètres au-dessus du niveau de la mer, lever du soleil compris. Que vais-je chercher là-haut ? un vaste coup d'œil ! Or je n'aime rien tant qu'un petit chemin entre d'^ux haies, une voûte de feuillage étoilée à midi, une belle plaine au soleil couchant... Mais puis je avouer que j'ai fait une promenade dans la Gruyères, et que je n'ai pas gravi le Moléson? llélas! je suis depuis lom^temps en butte à toutes sortes de remords et de mépris pour avoir préféré au pont du Gard je ne sais quel livre qui m'intéressait. « Quoi ! vous avez manqué telle chose ? s'écrient les touristes qui ont, pièce par pièce, et poste par poste, vérifié le guide : que je vous plains ! vous n'avez ri^n vu. . » Et les voilà qui décrivent impitoyablement. C'est effrayant tout ce qu'on va voir ainsi, uniquement parce que d'autres l'ont vu Que de cailloux cette lâche condescendance a déjà mis dans mes souliers !
Le nom de ce malheureux Moléson a trente-six étymologies, dont aucune n'est acceptable. J'en voudrais une, sanscrite ou tonkinoise , qui tut poui' le pauvre voyageur
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un bon avertissement d'examiner ses jambes et son haleine avant d'entreprendre son ascension. Du chalet où 1 j'avais passé la nuit, il m'avait semblé qu'en étendant la main ie toucherais le faîte de la montagne; mais il me fallut faire encore 4 kilomètres avant d'y arriver, tantôt grimpant sur la pierre glissante et polie, tantôt sur les cailloux roulants, tantôt sur l'herbe humide, grimpant toujours pour changer, et, ce qui est plus iriste, grimpant sans gloire, car les chemins ne sont pas excessivement étroits, les précipices excessivement sombres, les avancements de roche excessivement pointus : tout juste ce qu'il en faut pour se briser les reins et la tête, pas un iota deçlus. Jean marchait d'un pas oii je crus entrevoir un peu de vengeance. Je lui criai de me laisser souffler; il me répondit lestement qu'il fallait parler patois, si je voulais me faire comprendre. Je sentis que je l'avais éveillé trop tut, et le suivis sans murmurer, emport^mt, comme une piqûre de guêpe, la triste pensée qu'il faudrait redescendre. Enfin me voici au faîte, le gosier sec. le corps en nage, et fort affairé du vent glacial qui vient me sécher plus vite que je ne voudrais. « Monsieur, me dit Jean, qui a repris sa. bonne humeur et qui parle maintenant français comme un apprenti ébéniste du faubourg Saint -Antoine, nous sommes à 2,003 mèlres au-dessus du niveau de la mer. — Bien obligé, mon enfant; il fait diablement froid ici. — Ah ! Monsieur, ce n'est rien. L'an passé, un Anglais y prit une fameuse fluxion de poitrine. — Vraiment ! — (Hii, on a cru qu'il mourrait à Bulle. Voilà le mont Blanc, là-bas. — Merci. — Nous en sommes à 100 kilomètres. — Cela me fait grand plaisir. — Ah ! c'est «{ue c'est bien fait pour ça , Monsieur. Ht puis tenez, là, derrière vous, voilà le lac de Vevey. — 11 est plus beau lorsqu'on est dessus. —
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Ah! peut-être 1 mais on ne le voit pas de si loin. I)e i'au're côté, c'est le lac de NeuchAtel. Ça fait deux lacs que vous voyez. C'est drôle, comme ils se ressemblent. Plus loin on voit le lac de Rienne ; vous ne le voyez pas, parce que vous n'avez pas une lunette d'approche. — Dis donc, Jean, à quoi bon grimper ici pour voir ces choses avec une lunette d'approrhe? — Ma foi, je n'en sais rien. Mais les messieurs qui viennent ont plus d'esprit que moi... Tenez, voilà Fribourg ! — Où donc? — Là, au bout de mon bâton. — Je ne vois rien. — Ah ! non, parce que le vent n'est pas clair; mais vous voyez toujours la direction. »
Sur l'extrême sommet du Moléson s'élève, en témoignage de la piété du couvent, une grande croix de bois, l^auvre croix ! qui porte sur son corps et ses bras vingt outrageants stigmates. Sa solitude ne l'a pas défendue contre l'otl'ensedes passants. Tout au contraire, ceux qui n'auraient point insulté une croix sur les grands chemins, dans la crainte qu'un homme pieux, venant à passer, ne les chassât comme des chiens vils, ont profité de son isolement sur cette cime pour faire subir à Notre- Seigneur des injures qu'avaient oubliées ses bourreaux. Lâcheté de crétin ! Puissent ces lignes trouver quelque part, dans son bouge, l'idiot immonde dont la main avait profondément gravé sur la croix du Moléson les mots hideux qu'a etî'acés la mienne. Ya, mon livre, porte-lui tous les noms que je lui donne , à ce fils des assassins de Dieu et de la sainte pudeur. . ou plutôt, s'il se peut, porte-lui le repentir, et vous , âmes chrétiennes , priez qu'il fasse pénitence avant son dernier jour.
Je voulais écarter cette pensée pénible. Assis sur une pierre au pied de la croix rustique, je regardais, je descendais de l'œil jusqu'à la Sarine, qui coule ou plutôt qui
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saute et danse au pied du Nîoléson, lorsque Jean, qui s^était couché dans l'herbe et la rosée, s'écria tout à coup : « Dites donc, Monsieur, la croix me fait penser à autre chose : je suis sûr que vous avez oublié votre prière ce matin. — C'est vrai, lui dis-je. — Comme moi, répliqua-t-il. Puis sortant de sa poche un pauvre petit bouquin tout frisé aux angles : « Lisez, voilà mon livre; li?ez tout haut pour nous deux, w Et ce brave enfant se mit à genoux. Oh ! qu'il me consola bien des iusulteurs de la croix !
Mais Jean était préoccupé, même pendant la prière : il cherchait avec inquiétude quelque chose qu'il ne retrouvait pas dans l'immense espace étendu sous nos yeux. Enfln poussant un cri de joie et me tirant par ma blouse : (( Regardez, me dit-il, voilà Estavayer. — Qu'est-ce que cela, Estavayer ? — Vous ne connaissez pas Estavayer ? vous n'y êtes point allé? — Non. — Tiens!... c'est mon pays! » Puis, me faisant descendre quelques pas, il me montra bien loin sous nos pieds une espèce de plaque noire entre des mottes de terre. » C'est le chalet, fît-il. avec un sourire; c'est drôle de le voir d'ici, n'est-ce pas? — Je crois bien. — Ah ! poursuivit-il avec explosion , je suis content !.. il faut que je fume une pipe. »
Quant au soleil, personne n'ignore qu'en ces sortes d'occasions il est toujours levé lorsqu'on arrive , ou ne se lève pas du tout. Cependant je pus le voir passer comme une fumée du sommet aigu de la Hranleire, derrière un lac d'encre flottant, dont ses rayons ne traversèrent point l'opaque noirceur. Les cincj à six cents tètes de montiignes qui s'allongent en chauies immenses, et s'ét^gent en immenses amphithéâtres sur les trois quarts de l'horizon, furent éclaboussées de quelques jet5 de tlamme, et se revêtirent d'une assez jolie teinte rose et argent. Cer-
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Urnes traînées de Jiimière à la Ruysdaël s'éganTent aussi un mouient dans les plaines. J'y crus voir des villages, des chcUeaux , des champs, des vdles, des lacs sonnbres, des ruisseaux brillants. Je n'avais plus rien à réclamer, j'étais servi.
Que dites-vous des races d'hommes qui s'en vont de grand matin, parapluie en main, calepin en poche, chercher rémotion à cerlains gîtes indiqués! Moi, je crois que l'émotion c'est l'imprévu. Elle n'est jamais où l'on prétend qu'elle demeure, et bien fous ceux qui vont l'y chercher. 11 faut la rencontrer au coin d'une rue, au détour d'un bois. Elle est charmante alors, elle a des paroles inouïes. Mais qu'elle est maussade et commune à ceux qui montent à cheval pour la poursuivre, l'atteignent tout essoufflés, et la forcent le poing sur la gorge à leur rendre raison !