‹ Les pèlerinages de SuisseChapitre 16 sur 79 · ADIEUX · texte numérisé non relu

ADIEUX

Après vingt- quatre heures passées au chalet, je lui pardonnai de n'avoir pas répondu aux belles imaginations que je m'en étais faites, et ne le quittai que bien réconcilié avec lui. Le fond vaut mieux que la forme. N'a-t-on pas rencontré de ces hommes qui vous séduisent d'abord par un certain extérieur simple, naturel, agreste, qui vous repoussent ensuite, tant leur franchise semble dure et leur amitié sans façon, puis qu'on finit par sonder jusqu'au fond de l'âme et par aimer jusqu'au bout de la vie? — Cette pauvre demeure, toute noire au dedans comme au dehors, renferme ordinairement tant de travail, des mœurs si douces, des cœurs si pieux; elle est si austère, elle a tant de mépris pour toutes ces délices, petites et grandes, dont nous avons fait autant de

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nécessités!... Kh ! non. je ne suis pas un philosophe champêtre, un de ces louches amants de la nature et de lliumanilè, comme ils osent s'appeler, qui, sur la fin du dernier siècle, ont préludé par tant d'idylles misérables au saccage d'une société dont les vices valaient mieux que toutes leurs vertus sans cœur et sans foi. Je ne veux point à leur exemple câliner le pauvre, qui a plus besoin d'avis que de compliments. Mais je ne puis m'empêcher d'admirer ces pauvres braves gens qui savent se priver de tant de choses et qui remercient le bon Dieu.

Passerai-je aussi près de la Chartreuse sans saluer encore une fois ces bons pères, sans faire encore une fois honneur à la cuisine du frère Jean? — Bien m'a pris d'y entrer. Frère Jean rayonne d'une joie intime, et qui sera sans doute partagée dans la maison. Un frère des capucins de l^uUe vient d'apporter une grande nouvelle. Oh ! mais une nouvelle énorme ! Les dahlias du curé de lîulle ne sont pas encore fleuris; depuis trois jours ceux de la Chartreuse s'épanouissent au soleil ! Ce^iendant le jardin de la Chartreuse est plus élevé et plus au nord que celui du presbytère : comment se fait -il que les dalilias y fleurissent plus tut? Le curé dit qu'il y a miracle, et que ce n'est pas franc jeu. L'an passé déjà il en avait été de même, et l'on était manche à manche. Mais cette fois frère Jean avait gagné la partie... Vous voyez qu'on s'amuse au couvent.

Je suis au pied du Moléson; je lui tourne le dos; encore (piolques jours, j'aurai quitté la contrée qu'il domine, et je ne le verrai plus que par cet œil intérieur du souvenir, | toujours ouvert sur le passé. Qu'importe ! souvent j'y relonrnorai de Cd'ur. C'est là (jue {X)ur la première fois j'ai ivçu l'hospitalité. Sans doute avant ce jour des voix

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amies m'avaipnt salué au senil d'une maison étrangère. Mais l'hospitalité antique, l'hospitalité que tout autre eût reçue comme moi, celle qui vous ouvre parce que vous avez frappé, vous prend par la main, vous sert les repas des h(^tes, vous donne leur lit, et le lendemain, quand vous voulez partir , vous souhaite cordialement un bon voyage, je ne l'ai trouvée que là,

Alpes fleuries ! l'hospitalité est la plus belle de vos fleurs. Elle s'est réfugiée sur vos sommets, comme tant de vertus charmantes qui couvraient autrefois la terre , et qui semblent retourner aux cieux.

GRUYERES

Je revenais de Fribourg, lorsqu'on me parla d'un certain lac noir (Schwartzsée), petit, sauvage, enceint de montagnes, peu fréquenté des Anglais, qui se trouvait sur ma route moyennant un détour de 20 à 24 kilomètres. Il était question de torrents, de ravins, de bois de mélèzes, de sentiers dans Therbe, d'escaliers aux flancs des roches; on pouvait entendre la messe en passant par (Iharmey : tout cela ten lait ma voile. Après avoir fait l'inventaire de mon sac, encore garni d'une chemise blanche, et de ma poche, où l'aubergiste de Bulle avait laissé quelque menue monnaie, je suivis le vent. Quel plaisir de courir ainsi changeant de projnt, de but et de chemin, de prendre le sentier qui se présente sans demander on il mène, d'arriver le soir où l'on n'allait pas !

J'entrai bientôt dans le beau vallon au centre duquel, sur une colline toute ronde, s'élève, comme une spirale dont le vieu.v château est le point culminant, la pitto-

resque ville Je Gruyères. Ce petit pays si fertile , si gracieux, est plein de souvenirs guerriers. On y a livré je ne sais combien de batailles féodales, où des armées de trois cents liommes luttèrent contre des armées de cinq cents hommes, et laissèrent souvent sur leur champ de bataille jusqu'à dix blessés Les bulletins de ces grandes afl'aires ont été soigneusement recueillis. En général, il ne s'est pas cassé en Suisse un bras qui n'ait eu son chroniqueur. Les comtes de Gruyères étaient bien cependant les meilleurs seigneurs du monde, bons princes, fort religieux, grands fondateurs de maisons pieuses. Mais en ce tempslà c'était à qui ferait bossuer son armure. Princes et vassaux, bourgeois et paysans, villes et seigneurs, aimaient à descendre en champ clos. La manie en passa petit à petit, avec l'invention des armes à feu; l'on se battit moins dès qu'il lut visible qu'on se tuait beaucoup plus.

L'histoire de la Gruyères ne fournit pas seulement des récits de guerre; ses comtes avaient une cour vraiment chevaleresque. Ils entretenaient des fous, des histrions, des poètes , des savants , donnaient des fêtes et tenaient académie, en même temps qu'ils fondaient des monastères, œuvres de piété qui fui'cnt aussi des mesures de sage politique et de bonne administration. Tandis que la cour organisait chasses et tournois, guerroyait contre les voisins, on souriait aux maislrrs du gay sçavoir, le patient labeur des moines défrichait les lieux sauvages et civilisait les peuples grossiers. Quelquefois un de ces bons solitaires, quittant sa retraite, venait au château pnVlierles vertus chrétienne^; ses paroles n'étaient point perdues, les comtes de Gruyères furent célèbres par leur bonté plus encore ([ue piir leur courage et leur magnilicence. Ils rendaient justice équitable, étaient souvent

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parrains de reniant pauvre, et protecteurs de l'enfant abandonné.

Cette illustre maison finit misérablement. Vers le milieu du xvi^ siècle, Michel, le derniur comte, vendit son État pour payer ses dettes. Bien (jue pourvu de qualités heureuses, il s'écarta des vertus de ses ancêtres, et fut époux inlidèle. Des créneaux de Monsalvans, la comtesse ht vit maintes fois se rendre à Charmey par un chemin détourné, qu'elle nomma tristement lacharrière de Crève- Cœur. Michel eût mieux lait de fonder un couvent de plus. Berne et Fribourg se partagèrent ses domaines. Deux siècles auparavant, un personnage étrange, Gérard Chalama, savant troubadour, bouffun et conseiller du comte Pierre V, voyant les envahissements des nouvelles républiques, avait dit , en faisant allusion à leurs armes, qu'un jour l'ours ferait cuire la grue dans le chaudron * : prophétie cruellement vérifiée. Michel, dépossédé, s'en alla mourir au loin, après avoir reçu de ses vassaux une touchante preuve d'attachement. Ils voulurent acquitter eux-mêmes les dettes de leur maître. Mais il était trop tard, et il y en avait trop. Les créanciers ne rendirent point le gage. Les belles dames, les fous, les poètes décampèrent, emportant fêtes et académie. Pour les moines, ils attendirent qu'on les chassât, et, comme les bonnes œuvres demeurèrent aussi longtemps qu'eux, le pays se souvient encore de la bonne grue.

Gruyères n'a gardé de son ancienne splendeur qu'un certain aspect fier et brave. Je la comparerais volontiers à ces nobles de Castille qui font de loin si bonne figure

1 Les comtes de Gruyères portaient une jriue avec la devise : Transvolut nebula virtus. L'écii de Berne est de gueules à une bande d'or chargée d'un ours de sable passant. Fribourg porte l'écu coupé de sable et d'argent. Le peuple appelait chaudron cet écusson sans euiblènies.

dans leur manteau troué. Un pauvre préfet à 800 francs occupe, avec sa famille et ses bureaux, quelques recoins du vieux manoir. Nichée de moineaux- francs au fond d'une aire d'aigle, ce préfet et ses commis sont tout ce que la société féodale connaît maintenant des grandeurs de ce monde ; et du haut de sa colline , comme la comtesse délaissée, elle contemple tous les jours une charrière de Crève-Cœur. C'est le nouveau chemin que suivent le commerce et la richesse iuGdèles, pour aller de Bulle à Charmey.

CHARMEY

Un jour, au faîte des Abruzzes, un jeune Français qui se rendait de Naples à Lorette demanda l'hospitalité pour une heure dans une cabane de paysans. Il faisait chaud, il uuvrit sa veste et laissa voir sur sa poitrine une croix qu'il portait en souvenir de sa sœur. Deux jeunes filles qui se trouvaient la contemplaient avec curiosité le signe sacré. Enfin l'une d'elles, s' adressant à Tétranger, lui demanda si c'était bien la sainte croix, la croix de Jésus, qu'il portait ainsi. Et sur la réponse affirmative du jeune homme, se tournant toute surprise vers sa compagne : C'est la même chose dans tous les pays, s'écria-t-elle en portant à ses lèvres cette croix qui venait de si loin.

Oui, c'est la même chose d^ins tous les pays ! Le voyageur catholique goûte une joie immense à s'en convaincre souvent. Lorsque, fatigué du chemin qu'il a fait et de celui qu'il doit faire encore, il songe [iTus tristement à sa famille absente, à son isolement, à son doux foyer, que rien ne peut lui rendre, s'il entend la cloche annoncer le saint sacriiice, s'il passe le seuil de l'église, il se

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retrouve dans sou pays; sa uiaiu sait où prcndn; I\mu béuite, ses genoux savent où se plier, sou oreille et sou cœur reconnaissent la voix qui s'élève, ses frères l'entourent, son père est sur l'autel où vient de descendre son Dieu. Alors, l'àme délivrée du poids amer de l'abandon, il ne lui reste de ses douleurs que la joie de pouvoir les offrir à (lelui qui a tant soutl'ert, et qui a souffert pour tous. La résignation, cordial céleste, lui rend la force, le courage, l'espoir, il s'en va refait et consolé. Certes, ceux-là n'ont jamais prié loin de leur patrie, qui ne voudraient pas que la langue de l'Eglise fût universelle, comme l'Église elle-même. (Iràce à cette communauté de langage, un catholique se sent chez lui partout où une croix s'élève dans les airs. De combien de consolations j'aurais été privé s'il m'avait fallu entendre la messe en italien ou en allemand !

Après l'église d'Ancone , qui regarde si noblement la ville et la mer, je n'en sais pas de mieux située que l'élégante petite église de Charmey, bâtie au bord d'une colline, d'où l'on contemple un ravissant mélange de rochers, de vallons, de coteaux et de montagnes. Les peintres ne rencontreront nulle part une gamme de tons verts plus complète et plus étendue. Charmant tableau, qui s'anime du moindre vent, du moindre nuage, du moindre bruit.

Charmey n'est pas seulement un pays magnifique, c'est un pays heureux ; il y a de l'aisance, des mœurs, il y a de la religion ! Un écrivain qui s'est beaucoup occupé de la Suisse, et qui en a parlé avec plus de bonnes intentions que de bon style, eut occasion de remarquer, il y a près d'un demi-siècle, la politesse des habitants de ce village, leur hospitalité, leur santé, leurs bonnes façons, et leurs bonnes mœurs. Cherchant à se rendre compte de toutes

ces circonstances, déjà rares à ce qu'il paratt, il écri\it ces lignes remarquables : « J'attribue la beauté de la « race gruyèrienne en général à deux causes, à ce qu'on « n'y boit presque point de café, et ensuite à ce qu'on " n'y mange que du laitage et des légumes pendant en- M viron cent cinquante jours maigres; ainsi, cinq mois " de l'année ils n'usent point de ces viandes salées qui. « dans les Alpes des pays réformés, contribuent, autant « que r usage excessif du café, à plomberie teint, à allon- M ger les traits et à faire vieillir avant le temps. — Il est M vrai que, si l'on est ici fort sobre pour le café, il n'en « est pas de même pour le vin... Selon les anciennes " mœurs nationales, il est offert dès le matin aux étran- « gers, et ils pourraient peut-être se plaindre d'une po- « litesse trop pressante à cet égard. Peu de contrées en « Suisse renferment autant de gens âgés des deux sexes : « on y compte un grand nombre de personnes entre a quatre-vingts et quatre-vingt-dix ans. Ceux qui pas- « sent ce dernier terme n'y sont pas même rares. Certes, « si ces gens-là avaient vécu comme on vit actuellement « dans nos villes et dans plusieurs villages que je con- " nais, ils ne pousseraient pas leur carrière aussi loin. « Ce qui contribue à y conserver les anciennes mœui"s, « c'est en grautie partie la dilliculté <le l'abord. Tous les « chemins qui y mènent sont des plus mauvais, et ce « n'est sûrement pas un mal sous ce point de vue. — M Placez Charmey sur une grande route bien fréquentée " ou dans la proximité de quelque ville un peu considé- « rable, il ne tarderait pas à se corrompre, et bientùt « la race y dégénèierait, Umi pour la santé que pour la « beauté ' . »

I Conservateur suism', l. 1\.

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L'abord de Charmcy est aujourd'hui facile, le cornmerce et rindustrio n'y manquent pas d'activité, le café y pénètre comme partout; cependant le portrait, sauf ces légers changements, est encore exact. C'est que pour corrompre un pays il ne s'agit pas d'y faire venir une route, il faut aussi renvoyer le curé. Mais le bonhomme Bridel avait le malheur d'être protestant, et môme, je crois, pasteur. Il ne savait pas ou ne devait pas savoir à quoi tient réellement la supériorité des populations catholiques : supéiiorité qu'il constate naïvement et qu'il n'a pas constatée seul , car elle est partout visible en Suisse. Protestants, philo!?ophes, indifférents, tous les observateurs ont noté le fait. Il saute aux yeux.

Beaucoup de choses ici parlent au cœur. L'église d'abord avec son cimetière et ses petits ossuaires, où chacun salue la tête de ses parents. Kien ne me semble émouvant et grave comme cette coutume d'exposer aux regards des vivants le peu que la mort laisse de nous. « Ne soyez pas tt vains de vos dons, disent aux passants ces crânes ran- « gés sous leurs étroites cellules ; n'oubliez point le Sei- « gneur dans la fierté de votre beauté, de votre force et « de vos richesses; car voilà ce que deviennent la force, « la richesse et la beauté. Donc priez Dieu, qui peut tout « vous rendre au centuple dans son paradis. » Et puis quelle leçon pour les enfants, que ce reste toujours présent du père qui leur a recommandé la vertu 1 - On vénère à Charmey la mémoire du curé Jacques Bourquenod. En 173 G, ce vénérable prêtre rebâtit entièrement réghse à ses frais; de plus, il fonda et dota une école publique; l'étranger ne manque pas d'entendre parler de lui, il voit des fleurs nouvelles sur la pierre séculaire de son tombeau. Près de là, un autre monument de gratitude chrétienne a survécu aux siècles. C'est une

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humble chapelle , dont la fondation remonte à près de deux cents ans. Son histoire est bien simple. Un habitant de Charmey l'ut emporté par une crue subite de la Jonne; le torrent, qui semblait devoù* le briser contre les rochers à travers lesquels il se précipite et mugit, le jeta sain et sauf sur une large pierre placée au milieu des eaux. Lt lui, pour remercier le Ciel, érigea un oratoire rustique près de Tendroit où Dieu l'avait sauvé. Les cautons étaient jadis remplis de ces ex-voto, très-tréquents encore paitout où la rétorme u a pu pénétrer. Personne ne connaissait dans les vieux temps une meillem*e manieie de lendre giâces à Dieu. Les particuliei*s délivrés d'un danger personnel, les villes préservées d'un malheur pubhc, les princes et les gouvernements, après la victoire ou le traité, bâtissaient une chapelle, mie égUse, fondaient un couvent, instituaient une procession. L'on perpétuait ainsi bien noblement d'utiles souvenirs. Le montagnard et l'enfant lisaient couramment ces chapitres visibles, matéi iels, permanents, de l'histoire nationale. La Suisse ignorante leur dut en grande partie la poétique vigueur d'esprit public et de patriotisme qui la distingua longtemps, mais dont les restes dispai*aissent chaque jour des contrées protestantes, avec les derniers débris des pieuses fondations. Les lettres auront beau s'évertuer : quelques pierres qui constatent et promettent l'appui céleste prèclieront toujours mieux et plus souvent que tous les journaux, tous les livres, tous le5 avociits, renforcés de tous les pasteurs luthériens, genevois ou momiers.

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