LA VAL-SAINTE
Encore une conquête de moines ! Ce vallon perdu dans les forêts et les rochers, où je descends par des chemins, pour ainsi dire, invisibles, ne fut durant d^s siècles que marécages, landes, halliers redoutés du berger le plus aventureux et du plus intrépide chasseur. Le torrent qui l'arrose semblait seul pouvoir y passer, lorsque, vers la lin du xm*" sitcle, un seigneur {le Charmey nommé Gérard, dont le fils n'avait point d'enfant, donna ses terres incultes aux chartreux. Ils en firent bientôt de beaux champs, qu'on admire aujourd'hui, et, comme toujours, le travail et l'aumône groupèrent autour d'eux les populations que la prière civilisait. « C'est aux couvents, dit le ministre protestant Bridel, qu'une partie de la Suisse doit d'avoir des moissons, des prés, des vignes, des habitations là où il n'y avait que de malsaines solitudes, d'âpres terrains et d'inabordables rochers. » La Suisse leur a dû plus encore, comme nous l'avons dit.
Les moines de la Yal-Sainte avaient déjà vaincu le torrent et le désert, lorsque , contre toute attente , une fille naquit à Gérard, le fils de leur fondateur. Le bon seigneur, n'ayant gardé que peu de chose pour lui, craignit de ne pouvoir doter convenablement cette fille , sur laquelle il ne comptait pas. Dans son embarras, il redemanda aux chartreux une partie des biens qu'il leur avait donnés, et dont leur travail avait déjà beaucoup augmenté la valeur. Le couvent les lui rendit aussitôt, u Ou ne croira peut-être pas à cette générosité , dit naïvement Bridel, préoccupé de son époque et de ses lecteurs : mais j'ai vu l'acte latin qui en fait foi. »
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La fille du sire de Charmey, u ayant point eu d'enfants de son mariage a\ec le baron d'AuLonne, rendit à son tour à la Val-Sainte ce qu'elle en avait reçu.
Amédée de Savoie, dit le comte Verd, suzerain de Charmey, confirma plus tard ces donations : « Aux fins tt que les frères et leurs successeurs soient tenus de prier tt pour le salut de notre âme et celles de nos prédéces- « seurs, et de nous associer à perpétuité à leurs oraisons M et jeûnes..., et ne seront lesdits frères tenus envers u nous à aucune sorte de servitude et de tribut, excepté u à nous procurer leurs prières et supplications. »
Les bienfaits de la Val-Sainte s'étendirent fort loin autour d'elle. Cependant le gouvernement de Fribom'g en obtint la sécularisation en 1777. Les pères se retirèrent à la Part-Dieu. Ce fut un triste jour pour la contrée que celui de leur départ. Tous ceux qu'ils avaient aidés de leurs conseils ou de leurs aumônes, c'est-à-dire tous les habitants des environs, étaient là, leur disant adieu et versant des larmes. Les pauvres contemplaient avec douleur cette maison dont la porte leur serait désormais fermée. H Les fenmies, dit Bernard de Lenzbourg *, témoin oculaire de cette scène, dont il a laissé une i*elation touchante, les femmes se lamenUiient de la manière la plus pitoyable. Les rochers et les forets retentirent de gémissements. Un voyait partout couler des plem-s, et les pa} sans chargeaient de malédictions les spoliateui*s de la Val- Saillie, les appelant ravisseurs du bien d'aulrui. usurpateurs Siicriléges du ^i>/i des pauvres ! »
t^luelques années après, la religion ivprit ce désert, qui semble lait pour un monastère, connue un mouiislère Ta l'ail; et, chose singuhere, ce lut la révolution fran-
t .\lurs abbëd'Hauterivi', depuis évèque de Laus;iuue.
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çaise qui rppeupl.i ces cloîtres abandonnes. Fn 1703, un assez gran'l nombre de trappistes obligés par les proscriptions de quitter la France vinrent s'établir à la Val-Sainte, que le gouvernement de Fribourg leur vendit. Ces religieux étaient presque tous Français ; la révolution avait en quelque sorte brisé leurs vœux; elle les faisait libres de courir à l'ambition, au pouvoir, aux plaisirs du monde; elle les y sollicitait, et dans le clergé quelques rares apostatsJeur en donnèrent l'exemple; mais jeunes ou vieux, descendants de familles illustres, ou fils de pauvres gens, tous préférèrent aller, sous la conduite de leur abbé, continuer dans un coin de la Suisse les austérités de la Trappe, dont aucune ne fut affaiblie. Bridel les visita en 1790; je le laisse encore parler. Son style protestant prend au spectacle d'une foi si vive quelque chaleur et quelque émotion.
« J'entre enfin dans le monastère... je le parcours... (( je vois tout ce qui peut y mériter l'attention. Je ne « saurais t'exprimer, mon ami , tous les genres d'im- « pression que me firent ces demeures d'austérités, de « mortification, de travail, de jeûne et de silence... « Ces longs cloîtres tout couverts de sentences de nos « livres sacrés et des Pères de l'Église; cet immense dor- <( toir où chaque alcôve ne contient pour lit que des « planches, avec une mince couverture et un pçtit oreiller « de paille; ce cimetière où tous les soirs les religieux « viennent se prosterner dans la méditation du néant de « la vie; cette fosse toujours ouverte d'avance pour le « premier qui passera du temps à l'éternité. . . ; ce sombre « réfectoire où l'eau est la seule boisson, où du pain « bis, quelques racines ou légumes cuits au sel, et quel- « quefois du lait , sont les seuls mets présentés aux cé- « nobites; surtout ces chants augustes et mélancoliques
« que leur ferveur fait monter jour et nuit vers les « deux.
« On se couche entre sept et huit, on se lève pour une " heure et demie dans les jours ordinaires, et avant mi- « nuit aux grandes fêtes ; on chante au chœur sans jamais « s'appuyer contre le mur, où Ton prie, à genoux et tète « nue . sept heures au moins dans les vingt - quatre , « et quelquefois jusqu'à douze; on travaille à jeun cinq « à six heures par jour, soit ii Tagriculture , soit à « divers métiers et ouvrages des mains; pendant sept « mois de l'année, on ne prend qu'un seul i*epas, à deux « heures et demie; durant le carême, après quatre. « Ouand il y a un souper, c'est de la salade et un petit u morceau de fromage, ou, en place de ce dernier, « quelques fruits ou pommes de terre; on doit, excepté «• au chœur ou au chapitre avec permission, garder un « silence perpétuel ; il faut surtout obéir passivement à « ses supérieurs dans les choses les plus pénibles et les (( plus humiliantes. Tous s'occupent; car le travail des « mains est aussi essentiel à leur ordre que la psalmodie « et l'oraison... Lorsque j'arrivai, les uns soignaient les M jardins et les potagers, les autres bêchaient uu sar- « claient les champs, ceux-ci maniiiieni le nibot pour la « menuiserie, ceux-là l'aiguille pour faire ou raccommo- « der les vêtements. Si quelqu un a su un métier avant « d'entrer dans le couvent, on l'y remet, et l'on en " apprend un à ceux qui n'en savent point. C'est à pré- « sent un ancien colonel de cavalerie qui , dit-on , a le « département de l'écurie , et qui panse les chevaux des- * tinés au service de la mais(.>n. »
Vinlà la vie que les trappistes, ch;issés de leur monastère, éUiicnt venus reprendre en Suisse; et ils y étaient venus à travers mille dangers, travei*Simt la France et
Paris dans leur costume déjà mis hors la loi...; mais, grkce h la protection de Dieu et au rare mérite de Tabbé qui les conduisait, ils effectuèrent leur retraite sms perdre un seul de leurs frères. Ils échappèrent également aux séductions et aux périls.
Cet abbé, qu'on appelait le père Antftine, était des comtes d'Estrang-es. Homme plein de foi, de ressources et de génie, il consacrait à la conduite de son couvent une activité à mouvoir des nations, et savait, dans son exil, se faire respecter du gouvernement français. Un jour, le général Masséna, ambassadeur en Suisse, sur les plaintes de je ne sais quel canton, fît comparaître Tahbé de la Trappe devant sa toute-puissance. 11 le traita comme lessabreurs d'alors traitaient les moines. Le père Antoine, sans oublier un instant la douceur et l'humilité de son état, trouva cependant moyen de répondre au soldat qui l'outrageait. « Je vous ferai jeter parla fenêtre, dit Masséna poussé à bout. — En ce cas, général, répondit doucement le trappiste, je sors à l'instant pour épargner à V. E. la honte et le regret de cette action. » Le débat fut porté devant Bonaparte, qui décida en faveur des trappistes, et enjoignit à son ambassadeur d'être plus poli à l'avenir. AussitAt il fut dit que le vénérable religieux était l'espion du gouvernement français , et beaucoup de gens qui ne sont pas nés pour comprendre ce qu'un homme comme Bonaparte pouvait éprouver de respect pour le chef illustre d'un ordre religieux, se hâtèrent d'admettre l'imbécile calomnie. D'égouts en égouts, elle a fini par tomber, il y a quelque temps, dans les lourdes paperasses d'un Allemand, qui croit écrire en français, et qui se nomme Kremlin, greffier à Fribourg. — Apre destinée de ces hommes de sacrifice, dans les jours de révolution ! Si on ne les traîne pas au supplice , c'est
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pour les traîner au ruisseau. On ne peut leur pardonner d'avoir donné le plus éclatant démenti aux mensonges vomis contre la vie monastique, d'avoir préféré leurs austérités et leur misère aux avances du monde, et d'être restés fidèles à ces vœux contre nature, arrachés par la contrainte, qu'on les plaignait d'avoir prononcés. Pendant les orages de la réforme, et pendant ceux de la révolution, les spoliateurs des couvents ont bien suivi la même voie : ils ont dit que les monastères étaient pleins de victimes et d'hypocrites; puis, quand on a vu que les hypocrites et les victimes, d'un commun accord, aimaient mieux mourir sur les ruines de leurs pieux asiles que de grossir les rangs de leurs libérateurs prétendus, alors la calomnie a recommencé sur nouveaux frais, et ne s'est plus rien refusé. L'abbé des trappistes espion du gouvernement français!.. Au fond de quel pot de grosse bière et sous la table de quel cabaret a-t-on trouvé cela?... Greffier Kremlin, dites-nous au moins ce qu espéniit le religieux pour prix de ses services. Voulait-il une voiture, un somptueux hôtel, une loge à l'Opéra, un brevet de sénateur? Mais si tout cela lui avait fait envie, il n'aurait eu qu'à prendre Si\ns se donner la peine d'espionner. On étiiit friand en France de prêtres apostats, comme d'un gibier fort rare, et tous les honneurs répubhciiins leur appartenaient.
Le père Antoine, eût- il manqué de croyance et de piété, avait bien assez d'iHTupations vraiment, sans celles que le greffier fribourgeois lui attribue. La Val- Sjiinto était devenue le centre do l'ordre, et de là, en même temps qu'il relevait les bâtiments, dirigeait la communauté, surveillait l'instruction gratuite de cin- «jiianlr enfants pauvres, nourris, logés et habillés an «'(iiivnit. r.il>li('^ onvoviiif dos colonies de rehgieux en
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Valais, en Piémont, en Kspagnc, en Allemagne et en Irlande; ses avis et ses soins les suivaient partout. Comme général, ce n'était pas seulement sa maison, c'étaient toutes les maisons de Tordre qu'il devait surveiller. Or ces choses-là, qui ne rapportent pas un sou, ne se font point comme un plat livre, sans Ame, sans cœur, sans iniclligence et sans penser à Dieu.
Rapprochement étrange ! tandis que ces pieux bannis, exerçant dans un coin de la Suisse les rudes devoirs de leur état, priaient, travaillaient, faisaient l'aumône, élevaient les enfants, arrach;ûent enfin des cris d'estime et d'admiration aux réformés eux-mêmes, les armées de cette révolution qui les avait chassés de France, les soldats de la liberté, de la philosophie, de Tég.dité et de la fraternité, occupant les Alpes sur d'autres points, y mettaient tout au pillage, tuaient, démolissaient, dépouillaient les vivants et les morts, trouvaient à prendre même dans les ermitages, même dans les chalets, et massacraient encore lorsqu'il n'y avait rien à voler.
Une dernière citation protestante avant de quitter la Val-Sainte. Bridel, qui aimait à se rendre compte de tout, comme nous l'avons vu à Charmey, et qui marchait d'étonnements en étonnements dans les pays catholiques, se demande par quel miracle la Trappe est encore peuplée. Voici les belles raisons qu'il en donne : « Les uns y « sont conduits par les remords de quelque grand crime, « pour y consacrer le reste de leurs jours à la pénitence. « D'autres, victimes d'une passion sans espoir, ou d'un « chagrin violent, viennent s'y mettre hors de là portée « d'un monde qui les a trompés. Plusieurs s'y rendent c( par le principe d'une dévotion poussée à l'extrême . »
Pauvre réformé ! quelques exceptions lui semblent la généralité. 11 croit que, [lour se consacrer entièrement à
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Dieu, sans autres bénéfices, émoluments et honoraires, qu'une robe de laine et un lit de planches, il faut sentir le besoin de fuir la justice humaine, avoir perdu la tête, ou être né imbécile à peu près. Il ne comprend rien à la sublime simplicité du sentiment religieux, à cette horreur du mal qui saisit les Ames pures avant même qu'elles aient failli, ta cette générosité chevaleresque d'un cœur chrétien qui voudrait, au prix de toutes les joies de la vie, épargner à Dieu la douleur d'un seul péché. Non, Rridel, ce ne sont pas les faibles intelligences, ni les cœurs chargés de remords, ni les cœurs possédés par la passion qui remplissent les cloîtres ! Ces religieux de facture litiéraire n'habitent que les romans. Les p^îuvres esprits sont généralement aussi des esprits forts, et ne se tournent à la religion qu'au moment de mourir; les grands criminels ne peuvent être que de grands impies, et ne se transforment guôre au temps où nous vivons; enfin les individus sensibles qui nourrissent ce qu'on appelle une passion sans espoir caressent si fort leur douleur, sont si contents de la promener par le monde et de la faire voir dans les salons; ils aiment tant à se répéter ce qu'on dirait d'eux s'ils renonçaient au monde ou à la vie, qu'on ne peut leur attribuer Thonnour d'une pensée plus haute et plus sérieuse. Ils achèvent leur enfance, et, comme les autres, ils restent au siècle et s'y trouvent bien. Non est in commotione Pominus. Les passions ne portent pas à Dieu, r/est avant qu'elles éclatent, ou lorsqu'elles sont apaisées, que l'homme ordinairement reçoit le rayon de grAce, aperç/nt l'étoile du salut, et vient d'un pas calme au rofuire où les tempêtes d'ici-has ne le saisiront plus.
Aujourd'hui la Val-Sainte est de nouveau abandonnée, les bienfaits ont de nouveau disparu , et les populations environnantes redemandent les trappistes comme elles
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avaient redemandé les chartreux. Puisse la prière revenir encore une fois et pour toujours dans ces lieux qu'elle a consacrés! .l'ai contemplé cette maison vide, ce vallon que la cloche et les champs n'animent plus, avec une respectueuse tristesse, mêlée d'un peu d'orgueil, je l'avoue : les chartreux et les trappistes sont originaires de notre noble royaume ; beaucoup de Français ont exercé là toutes les vertus évangéliques, plusieurs reposent dans le cimetière délaissé... Pour moi, catholique de France, c'est plus qu'un champ de bataille oîi seraient glorieusement morts les héros de ma nation .