HISTOIRE D'UN ARBRE
Les touristes jugent Knlviurg de haut et fort dédaigneusement. Je ne Siiis |V)urquoi : c'est certainement une
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des plus agréables villes de la Suisse et du monde entier. Cependant ils s'y arrêtent à peine. Les jésuites leur font peur, je crois. Il en est un, des plus accrédités, qui consacre la moitié de son lourd volume à Genève, où il paraît avoir mangé beaucoup de gâteaux; l'autre moitié à Berne, dont les hauts faits occupent exclusivement son admiration. 11 ne donne à Fribourg qu'une seule page, pour blâmer les emblèmes pieux qui s'y voient, pour dire qu'on y est très-ignorant, que les jésuites manquent d'instruction, et qu'on les appelle des capucins à cheval: ce qui lui paraît plaisant. Je n'y vois de drôle, je l'avoue, que l'extrême sécurité avec laquelle on intitule Voyage Pli Suisse un recueil de balivernes pareilles, destiné à prouver qu'il est possible de faire pis que ne rien apprendre au public sur un pays dont on l'assomme durant tout un mortel in-8''. Fribourg est une ville de mœurs douces, conservatrices, où l'on fait beaucoup de charités cachées, où l'on étudie modestement, pour soi et non pour le public , où les familles nobles ont toujours gouverné assez paternellement pour éviter les révoltes si fréquentes à Berne et à Genève. Quant au manque d'instruction des jésuites, si le brave homme avait fait les douze années d'études qui sont ordinairement exigées pour entrer dans l'ordre, il est probable qu'il aurait supprimé son bon mot et saurait écrire autrement l'histoire.
Pour moi, je ne quitterai pas Fribourg sans parler encore d'un de ses monuments les plus vénérables et les plus curieux. C'est un vieux tilleul qui se voit sur une place pittoresque, devant la maison de ville, si vieux, qu'il ne peut plus porter ses branches, soutenues par des colonnes, comme les bras d'un vieillard sur les épaules de ses jeunes fils. On l'appelle vulgairement la tUe, et,
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selon la tradition populaire, il doit avoir été planté par le duc Berchtold IV, ou après la bataille de Morat. Ainsi il est contemporain de la ville ou du plus beau titre militaire de ses habitants. Déjà au xvi'' siècle se tenait sous son ombrage une cour de justice en plein vent, pour juger les petites difûcultés élevées entre les campagnards qui avaient fréquenté le marché; on y affichait les publications; la vie civile était en quelque sorte attachée là. Le tilleul a pris part aussi aux révolutions. Les Français, en 1798, le coiffèrent des emblèmes de la liberté; en 1802. les milices des cantons forestiers lui rendirent les couleurs de la ville : les partis se le disputaient. Il ne porte actuellement que son feuillage, et l'on voit avec plaisir qu'aucune armée, révolution ou discorde, n'a pu lui enlever l'ombre, les fleurs, et les enfants qui viennent jouer sous ce vert rideau. Enfin il a eu aussi ses mauvais jours, ses accidents, dont on sait l'histoire. Une fois, il allait périr, il était sec, dépouillé, on lui avait presque dit adieu. Des jeunes gens qui jouaient sur la place lancèrent une grenade enflammée dans le tronc creux et presque mort, elle y mit le feu. Les Fribourgeois, voulant sauver leur arbre à tout prix, counu'ent aux pompes et jetxîrent dans le tilleul une grande quantité d'eau. Le feu s'éteignit; mais la surprise fut grande lorsque, le printemps suivant, l'arbre vénérable, rafraîchi, reprit une vie à laquelle il ne paraissait plus devoir prétendre, se couvrit d'un vigoureux feuillage, se chargea de fleui'sen quantité incroyable, et par son pénétrant parfum annonça loin à la ronde sa résurrection. \u temps des mœurs simples, lorsqu'il se trouvait de bons gros savants pour célébrer les douces choses, le professeur Joseph Michaud (et quel digne honune cela devait faire! ) célébra le quatrième jubilé du tilleul de Fribourgdans une belle ode en allemand.
Mais voyez \e, malheur ! c'est au pied de cet arbre poétique qu un juge casse la verge sur les coudamnés qui vont au dernier supplice. Inhumaine coutume, et pour le condamné et pour le tilleul, qui doit tant aimer, vieux comme il est, les voix et les jeux des petits enfants.
Joies, supplices, révolutions, le vieux tilleul voit tout, et pourrait en raconter long.
Le tilleul est un des arbres chers à la Suisse. Beaucoup de villes et de villages en ont un sur leurs places publiques. Celui de Tron, aux Grisons, était célèbre dans l'histoire des libertés helvétiques. Au pied de cet arbre antique, Pierre de Pultingor, abbé de Dissentis, Hnns Brun, seigneur de Hœtsuns, et le comte Hans de Saxe, avaient juré, en 1425, la première confédération qui procura l'affranchissement de leur pays.