‹ Les pèlerinages de SuisseChapitre 26 sur 79 · PRIME A LA PIÉTÉ FILIALE · texte numérisé non relu

PRIME A LA PIÉTÉ FILIALE

En 1802, Ferdinand Gnex, protestant, médecin à Aubonne, institua par testament, dans sa patrie, un prix annuel de piété filiale, au capital de 6,000 francs, donnant 240 fr. par an, sur lesquels 200 fr. sont applicables à la vertu, et 40 au jury, formé d'administrateurs et de pasteurs qui se dérangent pour la couronner. L'intention peut avoir été bonne, et je veux rendre justice à Ferdinand Guex , comme à l'honnête Montyon , qui , plusieurs années avant , fit chez nous des libéralités analogues , mais je ne suis pas pour cela plus grand partisan de ces mécaniques à vertu. J'y vois quelque chose de misérable, d'impuissant, de honteux, je dirai même d'impie. Ce qu'on y peut trouver de mieux, c'est un désir du bien

fort inintelligent et tout prêt à se pervertir au mal. L'origine protestante et philosophique se trahit par tous les bouts. Les vieux catholiques, qui se connaissaient en charité, n'ont rien imaginé de semblable dans le cours de dix-huit cents ans. Ils ont fondé des couvents, des hospices, institué des confréries, semé d'abondantes aumônes, secouru, en un mot, le malheur partout où ils ont pu le trouver; mais ils ont toujours pieusement laissé à la parole de Dieu le soin de faire naître et d'encourager la vertu.

On dit : Hors de l'Église point de salut, et cela révolte beaucoup d'esprits fiers, l^our moi, j'ajouterais volontiers : Hors de l'Église point de bienfaisance. Voilà de braves gens très -désireux de pousser leurs semblables aux bonnes œuvres ; mais, comme en même temps ils sont hérétiques ou philosophes, que font- ils avec toute cette pureté de vues? ils font de l'humanité un calcul presque odieux, et rendent la charité mercenaire. Grâce aux imaginations du médecin Guex, on est bon fils dans sa commune a raison de 200 fr. une fois payés. Celui qui a gagné le prix peut laisser là son nMe s'il le trouve fatigant; celui qui l'a manqué abandonne également la partie, et dit pour se venger que les juges n'entendent point leur métier. Un père de famille par la somme alléché vient déclarer, contre sa conscience, qu'il est Siiti?fait du garnement auquel il a donné le jour ; un autre doute d'une tendresse dont son fils touche les émoluments; un jeune homme essaie de faire valoir les mauvais traitements qu'il a patiemment supportés en songeant à la récompense, et, pour prouver qu'il est bon fils, demande à prouver que son père est mauvais père. On ne fait pus Ir hioii parce que le (ici le commande, mais parce (pie l.i nmnicipalité peut le payer : le lauréat n'est

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plus lin hommo qui a donné do nobles nxcmplos à ses concitoyens, c'est nn individu qui a plus ou moins habilement gagné soixante écus. Pour ces malheureux soixante écus, Tobligé ne doit plus rien au bienfaiteur, et la société ne doit plus rien à l'homme vertueux. Et puis l'opposition s'en mêle, car le cœur est ainsi fait : si quelques-uns paraissent s'améliorer pour attraper le prix , mille se gâteront pour avoir la gloriole de le dédaigner. Comme c'est édifiant ! Vous qui prétendez payer la vertu, ditesnous donc pour qui est fait le paradis !

Et cette glorieuse auréo'e de désintéressement et de malheur, que Dieu rend si belle et si tentante aux fronts fies purs et des bons, que devient-elle au milieu de tout cela?

Vraiment ces riches, lorsqu'ils ne veulent pas consacrer leur fortune à l'éducation et au soulagement des pauvres, ni l'employer à réparer silencieusement les silencieuses misères qui pleurent autour d'eux, devraient bien la laisser intacte à leurs héritiers. Qu'est-ce que cette méthode de semer les gros sous pour récolter les beaux sentiments? Les vertus chrétiennes, et il n'y en a pas d'autres, sont des fruits de vérité, qui ne germent pas sous un fumier d'or. Quelques mois de catéchisme, les discours d'un curé de village, les leçons d'un frère ignorantin en produisent plus que tous les trésors de tous les Guex et de tous les Montyon du monde. Il ne faut pas croire que tout soit possible à l'éloquence de la monnaie. Un sac d'argent ne fait pas indifféremment un honnête homme ou un fi'ipon.

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