‹ Les pèlerinages de SuisseChapitre 27 sur 79 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

LAUPEN

On sort de Fribourir par le magnifique pont suspendu qui joint les deux bords du large ravin où coule la Sarine. C'est un admirable ouvrage, la merveille de Tindustrie moderne, et je suis bien aise que M. Chalet, qui l'a construit, soit Français. Rien n'est plus hardi que cette voie aérienne, sous laquelle on voit des arbres, des maisons, des routes, des prés. Contemplé d'en bas, ce pont tout blanc, sans arches ni piles, apparaît onduleux et flexible dans l'espace comme les fils de la Vierge qui flottent aux branches des arbres durant les jours d'été. Par une belle nui! transparente, c'est l'aile ouverte d'un oiseau dont la ville et la campagne sont le corps, et qui porte comme une aigrette la belle tour de Saint-Nicolas; ou bien encore un imago qui traverse l'horizon. Qui oserait parler des ponts du diable . maintenant <]u'on a vu un homme faire celni-1't ?

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La route tournoie; on découvre la ville sous divers spects; puis elle s'abime dans je ne sais quel bas-fund, errière je ne sais quelle colline, et l'on n'aperçoit plus I ien. Le t('m[)S est à souhait pour un pèlerin et pour un piéton; les nuages couvrent le soleil, mais le soleil va par -dessus les nuages, et va sur les forêts, dans les plaines, au faîte des montagnes, briser l'ombre en mille morceaux qui fout d'autant ressortir la lumière. Un champ de blé mùr détache son or éclatant dans un fond d'herbe sombre; quelques tètes de chênes sont des monceaux d'émeraudes sur le velours noir des sapins; çà et là, des pics couverts d'une neige récente s'élèvent en pyramides d'argent sur des piédestaux de brouillard. Le vent aide à la marche , la route grimpe et divague , la lumière et l'ombre se poursuivent, tout se meut... Ah! c'est un noble plaisir, lorsque l'on sent Dieu dans son cœur, de se trouver ainsi, libre et pensante créature , au milieu des merveilles de la création, de courir comme des nuages, de commencer gaitment, plein de force et de vie, un voyage qui n'aura ni dangers ni fatigues, parce qu'on l'a mis sous la protection de la Mère de Dieu !

l*arfois, au détour d'un chemin, un vallon inattendu se déroule entre deux moniagnes. On s'arrête à contempler ses bouquets de noyers et de cerisiers sauvages, sa petite rivière agile, ses prairies sur les bords, ses chalets à mi-côte; ses maisons d'apparence heureuse, verger devant, potager à droite, jardinet à gauche, vases pleins de beaux œillets et de capucines sur les galeries. . Le cœur descend vite les berges gazomiées que bordent ces vallons. Le voyageur se dit que, s'il était le maître, il s'étabUrait là : il soupire du destin qui T entraîne...; il se console en songeant qu'il sera mieux encore où le conduit la volonté paternelle qui veille incessamment sur lui.

ITt PÈLERINAGES

Nous avons passé la Siugine. La première barrière du pout est aux couleurs de Fri bourg, la seconde au rouge et au noir de Berne. L'ours paraîtra bientôt. Voici le chemin de Laupen : il y a ici un grand souvenir.

En 1339, Berne n'avait guère que trois siècles d'existence ; mais, forte de sa position et de son courage, elle refusa de reconnaître l'autorité de l'empereur Louis de Bavière, qui soutenait l'Autriche dans sa querelle cuntre les cantons, et qui, chose plus grave encore, était excommunié. Vingt mille soldats, sous la bannière de l'Empiiv, investissaient déjà la bourgade de Laupen. Les Bernois ne pouvaient mettre sur [)ied que six mille hommes, eu comptant quatre-vingts cavaliers de Soleure, et neuf cents guerriers de Waldstetten. braves à toute épreuve, qui portaient avec eux les drapeaux de Morgarten. Ils n en résolurent pas moins, malgré la disproportion des forces, d'attaquer l'ennemi dans son camp.

Rodolphe d'Erlach , bourgeois de Berne, étant vavasseur du comte de Nideau, qui commandait l'armée impériale, lui demanda noblement la permission de se joindre à ses concitoyens. « Allez , lui dit légèrement le jeune comte, ce ne sera pour nous qu'un homme de moins. — Je tacherai, répondit d'Erlach, de montrer que je suis, en effet, un homme de moins. » Et il se rendit en toute hâte à Berne, où la joie fut grande de voir arriver un guerrier si célèbre. Ou lui donna aussitôt le commandement. L'armée quittii la ville au milieu do la nuit : un prêtre portait devant elle l'hostie consacrée; tout ce qui pouviiit tenir une arme grossissait les rangs. Les femmes, les vieillards les enfants trop jeunes et trop faibles pour combattre fermèrent les portes, puis, s'enUissiUit dans l'église, il& y restèrent à prier.

Lts anné'S étant en présence, et la prière faite, les

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hommes de Waldstelten et les Soleurois atlaquèrenl la cavalerie ennemie; d'Erlach, à la tête des Bernois, se précipita sur le reste. Les chariots armés enfoncement les bandes impériales; les frondeurs, après avoir fait trois décharges, attaquèrent corps à corps avec la hache, la pique et la large épée à deux tranchants. La mêlée fut sanglante; le carnage fut Leau, mais de courte durée. Les suidais de l'excommunié se sauvèrent en désordre; et, à la chute du jour, les alliés, maîtres du champ de bataille, couvert de morts, y rendaient grâces à genoux. On disait alors que Dieu était devenu bourgeois de Berne. C'était le bon temps.

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