DRAME
Si nous ne savions pas que nous avons quitté le canton catholique, nous le verrions bien, depuis le pont de la Siugine, à l'absence des croix, à la rareté des éghses, surtout à la multitude des cabarets et des auberges. L'une d'elles nous tente à cause des belles guirlandes de capucines qui entourent les croisées. L'hôte de cette maison lleurie se présente à la porte ; imaginez- vous une espèce de géant avec une toute petite tète surmontée d'un bonnet de coton pointu qui se dresse sur ses épaules comme un paratonnerre au sommet d'une tour. Son pantalon ne lui vient qu'à mi-jambes et étrangle ses mollets monstrueux; les amples basques de son habit de bouracan, taillé à la française, se gonflent en voiles de navire. Des hauteurs de sa cravate brodée, il contemple dédaigneusement notre sac sans embonpoint, nos blouses de toile, nos souliers poudreux. Visiblement il nous fait
grâce en nous recevant chez lui. Cf- pendant nous lui demandons son meilleur vin; cela le rend plus attable, ♦ t il vient causer avec nous tandis que nous soupons. M l^iuelle nouvelle dans le pays, notre hôte? — l)e bien mauvaises, Messieurs; on nous gouverne mal, nous ne sommes i»as contents. Si vous parcourez le canton, vous trouverez la désolation et le chagrin pai'tout. — En efîet, vous avez l'air triste. Qu y a-t-il donc? — C'est la taxe.
— Quelle taxe? — La taxe des chiens. Il faut payer six irancs au gouvernement pour chaque tète de chien, et comme on ne peut pas se résigner à cet impôt, les malheureux propriétaires de chiens sont obligés de les tuer.
— Pauvres bétes! — Ah! certes. Messieurs, nous sommes à plaindre. Tel que vous me voyez, je ne me consolerai januis. Vous savez ce que c est qu'un chien : ça vaut mieux qu'un enfant; c'est plus soumis, plus aimable, et pas si cher. Lorsqu'un homme a un chien, il est heureux. Eh bien î moi qui vous parle, j'en avais trois, tous trois superbes, tous les trois élevés comme des tils de laudammann. libiTe savait ouvrir la porte, Nestor aboyait en musique, et Jupiter, que j'ai gardé, danse sur ses pattes de derrière connue un pur singe. C'est moi qui leur avais tout appris , et je puis dire que je les aimais tous trois également, ils m'amusaient beaucoup, et ne me coûtaient pas un rapp. Jugez de ma position quand je me suis vu obligé de payer dix-huit Irancs par an, ou d'en tuer deux. Et pas moyen de les vendre! Lequel gai'der, lesquels détruire? je n'avais pas de préférence; mettezvous à ma place ! j'y pensais jour et nuit. Enfin il lallut se décider. Un de mes amis qui demeure dans le Vidais me proposa d'eu prendre un; je le lis tirer au sort, il eut Tibère. Ce qui me vexa le plus, c'est que peu de temps avant eet individu avait ott'ert de Tacheter. Voilà dune
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mon chien (jui part, et pour rien. Saperlotte ! quel crève-cœur! Mais ce n'était pas tout. Il s'agissait maintenant de décider qui mourrait de Nestor ou de Jupiter; rar d'en donner encore un, non ! j'aurais mieux aimé les massacrer tous les deux. Je mets leurs noms dans une casserole, et je fais tirer ma bru. Elle tire Jupiter... permettez, il faut que je boive un coup, parce que le cœur me manque quand je songe à cela... (l'est donc Jupiter qui doit périr, mon pauvre Jupiter, mon pauvre danseur. Il était justement, à ce moment-là, entre mes jambes, bien tranquille ; il s'amusait comme un enfant à me gratter les mollets; je sentis que je l'aimais mieux que tous les autres. C'est égal, je ne perds pas la tête, je le fais bien manger pour son dernier repas, je l'embrasse, et je dis à Frédéric, le garçon d'écurie, d'aller le jeter dans la Singine, avec une pierre au cou. Trois heures après Frédéric revient : c'était fait! Je" ne dis rien; mais la figure de Frédéric commençait à me déplaire , quand cet animal-là se mit à chanter. Ah ! tu chantes, bandit, tu chantes après avoir noyé Jupiter! tu chanterais donc après avoir noyé ton père! Je le mets à la porte. Messieurs, net, et cela me fit du bien. Le soir, je pensais à mes chiens, l'un perdu pour moi, l'autre mort; j'étais bien triste, comme vous pouvez croire : tout à coup Nestor aboie, la porte s'ouvre : qui est-ce que je vois entrer? Jupiter, mouillé encore, avec un bout de corde au cou! Je me lève, j'oublie tout, et nous nous mettons à danser l'un et l'autre en nous revoyant... (lependant le dernier jour était venu- Je ne pouvais garder Jupiter et Nestor, il fallait en tuer un, ou payer pour deux. Je me décide à sacrifier Nestor. J'avais trop regretté Jupiter. Mais comme j'avais chassé Frédéric, aucun de mes domestiques ne voulut se charger de la besogne, il fallut la faire moi-
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même, Messieurs, moi-même!... Ah! permettez que je boive .. A votre coiiservdtion ! Je prends uu fusil, je fais attacher mon malljeureux Nestor à uu poteau... Messieurs, il chautait!... Je vise, je ferme les yeux... Pan! Scélérat que je suis! Des hurlements plaintifs m'apprennent que je n'ai pas manqué ma victime; mais je n'ai pas la force de me sauver : au contraire, je veux revoir Nestor encore une fois, llélas ! il nageait dans le sang et se débattait faiblement avant de mourir ! il me regarda de ses pauvres yeux affaiblis, si tristement et si doucement, qu'il semblait en même temps me faire reproche et me pardonner. Le cœur navré, je me baissai pour le caresser; et lui, joyeux de voir que je n'étais pas fâché, faisant un dernier effort, leva la tête, puis mourut en me léchant la main. Depuis ce jour je suis comme un orphehn qui ne lient plus à rien dans le monde. Rien ne me plaît, je n'ai plus d'appétit; je n'aime même plus Jupiter. Nestor était le meilleur des trois : je le vois toujours; je vois tes yeux qui me demandent pourquoi je l'ai assassiné; j'entends sa dernière chanson ; je sens sa langue qui me lèche la main ! Birmm ! ça étrangle de raconter ces choses-là.
— Mais, dit mon compagnon, interrompant la sombre rêverie où notre hôte restait plongé après avoir, dans le trouble de sa douleur, prélevé sur notre bouteille une tioisième rasade, au lieu de vous faire Uuit de peine, pourquoi n'avez-vous pas p;iyé six francs? — Saperlutteî six francs, reprit vivement le gros homme, c'est douze francs par an qu'il aurait fallu payer. Vous ne savez donc ce que c'est que douze francs piu* au ! »
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