UN SAINT GENEVOIS
Nous arrivâmes à Genève le 28 juin, sur le soir d'une belle journée. Quand la nuit commença, nous aperçûmes des fenêtres de notre auberge un certain mouvement de lumières qui se faisait sur le lac, puis nous vîmes poindre des illuminations , et nous entendîmes des pétards et les sons d'un orchestre : cela sentait fort la réjouissance nationale. Nous descendîmes pour savoir ce qu'on célébrait. Que peuvent donc fêter les (ienevois? disions-nous. Quel souvenir glorieux les met en dépense de bruit et de fumée? Quel nom vénèrent-ils? Et, tout en suivant la Coule, nous songions à la dernière solennité publique que nous avions vue.
C'était à Aucune, le jour de la Fête-Dieu : au son des cloches, une immense procession s'était mise en mouvement, sous l'escorte des bataillons de France \ qui se trouvaient là, par grand hasard , à la place de soldats du fils aîné de l'Eglise; les rues étaient tendues de soie, semées de fleurs; le peuple s'y pressait, retenu à grand'-
t AiicAue à cette époque était encore occupée p<u' un régiment français.
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peine par une double haie de militaires. On voyait s'avancer d'abord, sous la cagoule des pénitents gris , une cftnfrérie formée de bourgeois de la ville; puis d'autres pénitents, vêtus de bleu, de noir, de blanc, au nombre de plusieurs centaines : artisans, matelots, gens de campagne, suivant de larges bannières et psalmodiant les chants sacrés; puis venaient divers ordres religieux, parmi lesquels une vingtaine de capucins , qui laissaient lire sur leurs pâles visages le récit éloquent de leurs souffrances et de leur tranquillité. Ils marchaient, jeunes et vieux , pieds nus sur le pavé brûlant , tête nue sous le ciel, tellement exténués pour la plupart, que leur robe usée, serrée par une corde blanche, semblait ne rien cacher sous ses larges plis. D'une main tenant le cierge symbolique, l'autre posée sur la poitrine, ils allaient lentement , sans voir la foule parée qu'ils traversaient, l'œil fixé sur ces flambeaux' toujours prêts à s'éteindre, comme leur misérable vie : et ils chantaient ! Enfin la fumée des encensoirs annonçait le saint Sacrement; il paraissait bientôt, porté sous un dais magnifique. A son aspect tout pliait le genou dans la rue. aux fenêtres des maisons ; les soldats présentaient les armes ; les hommes, les enfants et les femmes joignaient les mains. Le sentiment qui dominait cette grande scène était une sincérité sublime, un immense respect; et si, dans la foule. (Quelques-uns restaient insensibles, il n'en était pas un seul du moins qui ne comprît parfaitement et ce qu'il faisait et ce qu'il voyait faire, il ne pouvait y avoir deux opinions sur la pensée et sur le but de cette manifestation pieuse. Tout s'adress;ut au Père conunun des hommes, au Maître bienfaisant de l'univers, à Dieu trt^- puissant et très -bon. qui veut qu'on l'honore \y,\\' la pratique de toutes les \ertus.
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Ce souvenir de la Romagne nous occupait encore , lorsque, après avoir traversé un petit |ont de fer qui ployait sous la foule, nous nous trouvâmes au centre de la f(He genevoise, dans un îlot planté d'arbres, au milieu du(juel se voyait une statue de bronze, en toge romaine, assise sur la chaise curule. Nous étant approchés, nous ne pûmes, malgré le respect que demandait la circonstance , nous empêcher de bien rire : c'était la statue du philosophe de Genève! Ces braves gens fêtaient sainl Jean -Jacques Rousseau. Vraiment nous ne nous attendions pas à celle-là.
Du reste, la chose n'était pas somptueuse. Une guirlande de godets supportant une étoile en verre de couleur; quatre couronnes de tleurs fanées, pendues aux angles du piédestal; un cercle de lampions qui commençait à entourer l'image du grand homme d'un encens et (l'une lumière dignes de lui; quel({ues barques sur le lac chargées de musiciens qui n'avaient pas même l'esprit de jouer les airs du Devin de village; dans le lointain, un cabaret illuminé sans profusion; des fusées pour divertir la canaille : c'était tout. La splendeur de la fête consistait principalement dans le concours du public; et, de fait, nous vîmes bon nombre de dames genevoises, be;uicoup de bourgeois qui conduisaient là leurs enfants, faisant le tour des quinquets avec de grandes jeunes personnes au bras. J'aurais voulu connaître ces pères de famille pour leur demander s'ils faisaient lire à leurs filles les œuvres de l'écrivain (ju'ils honoraient d'une si belle statue, de si beaux godets, et d'une si éloquente solennité... Mais Tallumeui' de lampions se gonflait d'une dignité et d'un sentiment de sa gloire cpii nous firent désirer d'avoir son opinion sur 1(^ héros de la cérémonie. « Q\\e\ est ce monument? lui de.nandàmes-nous. — (!'e>t,
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dit-il, la statue du ;2:rand Jean- Jacques Rousseau. — C'était donc un fienevois ? — Et un fameux ! — Mais qu'a-t-il fait ? — lia écrit contre ces gredins de prêtres. »
Un membre du Grand-Conseil ou de la vénérable compagnie des pasteurs n'aurait certainement pas mieux répondu. Voilà tout le secret de ces ineptes hommages. Les bourgeois de Genève, les plus aristocrates des hommes et les plus vaniteux des gouvernants, expulseraient de la ville quiconque s'aviserait d'élever contre leur pouvoir les principes politiques de Jean-Jacques Rousseau; mais pour ce qu'il y a dans ses ouvrages de fiel et d'infamies contre l'Église catholique, ils lui ont tout pardonné: la honte de ses mœurs, le poison de ses livres , les scandales de sa vie. Voilà pourquoi on a dressé un monument à cette mémoire fangeuse, pourquoi on lui décerne sans respect humain des fêles publiques : tristes fêtes dont personne n'est dupe, dont les Genevois eux-mêmes n'osent pas parler sans affecter une espèce de dédain et de moquerie; tristes fêtes, dont nous n'osons plus rire, (juand nous songeons qu'il est une autre vie, et que ce malheureux Rousseau, dans l'hérésie, sans sacrements , et, selon toute apparence, ^ans repentir, a probablement plus affaire à la justice de Dieu qu'à Sii clémence. Hélas ! là où il est maintenant, quel supplice pour lui que toute cette misérable et fausse gloire, s'il est vriii qu'une peine est ajoutée aux peines des maudits à mesure qu'une âme est |)erdue par eux !
Connue un iK)uvait d'un moment à l'autre aggraver les lampions, la musique et les pétards, de quelques discours en style de Genève, nous ne vuulùmes ix)int attendre davautaiie. Mou compaguiai, qui devait avant moi rentrer en l'rauce, me promit bien d'aller faire pour n<»us deux, aussitôt son retour, mie i>elite prière à Stiint Vin-
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cont de Paul, dussf3nt tous les Geuevois, adorateurs de P Joan-Jacques Rousseau, se mo(juer de notre idolâtrie.
Pauvres gens de (ienève ! c'était bien la peine de briser les saintes images, d'abolir la messe et le culte des saints, pour enseigner à votre peuple, à vos femmes, à vos ûlles, le culte de Jean -Jacques Uousseau !