‹ Les pèlerinages de SuisseChapitre 4 sur 79 · SUR L'HISTOIRE D'UN PEUPLE HÉRÉTIQUE · texte numérisé non relu

SUR L'HISTOIRE D'UN PEUPLE HÉRÉTIQUE

Arrêtons-nous un moment à Genève. Les voyageurs nombreux qui en ont parlé , bienveillants ou hostiles, ne l'ont point considérée du coté qui nous intéresse le plus. Je me tairai sur les mœurs et sur la société telles qu'elles sont présentement : je n'en sais rien par moi-même, et laisse à qui de droit la responsabilité des portraits qu'on en peut voir partout. Extérieurement, assure-t-on, cette société est prétentieuse, rétrécie, pesante, guindée; peu d'urbanité, point du tout d'élégance, de la vanité pardessus les maisons. Cela est bien possible; ces caractères sont assez genevois, et le protestantisme ne s'est entendu nulle part à faire la société bienveillante, cordiale et polie; mais il n'y a point là de crime. Quant à ce qui est de l'intérieur et du secret des familles , encore une fois , je n'en sais rien; seulement, s'il faut déclarer ma pensée sur ce qu'on en dit, j'avouerai que, la pratique des vertus privées étant fort difficile, même dans l'exercice régulier de la foi catholique, il ne me semble pas qu'on puisse s'abstenir de beaucoup de fautes, si l'on n'a recours à l,i prière , à la méditation , surtout à la confession et à la pénitence. Pour mettre bien à l'aise ceux qui trouveraient ce sentiment trop sévère, je m'empresse d'ajouter que je juge d'après ce qui se passe en moi.

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II me va mieux d'examiner (lenève au point de vne historique et reliîrieux. Iri 1 1 certitude abonde, et si Ton a le malheur de blesser les pei^onnes, on évite de blesser la vérité. Depuis Calvin, les pasteurs de la religion dite réformée ont exercé dans Genève, par leurs parents, par leurs séides, par leurs conseils et par renseignement, un pouvoir latent, mais puissant et durable, qui ne fut nulle part aussi complet. On peut dire que le gouvernement de Genève fut jusqu'à nos jours une théocratie calviniste. Voyons les résultats.

L'histoire de cette ville est connue, autant qu'elle mérite de l'être, jusqu'au moment oii les idées de la réforme y furent introduites, secrètement par quelques réfugiés français, violemment par les troupes de Berne. Genève n'était pas alors en réputation de bravoure et de moralité, suivant les historiens qui veulent faire gloire à Calvin du rétablissement des mœurs.. Il faut bien sans doute qu'elle ait mérité de (juelque façon les malheurs qu'on vit pleuvoir sur elle à l'époque où lui vint ce législateur. Ville de passage et de richesse, elle ne devait pas être exclusivement peuplée de saints. Toutefois il est évident qu'on l'a calomniée. De ce qu'elle ne se révoltait pas, ou se révoltait à demi, tout au plus, il faut conclure qu'elle était dou<"emeut gouvernée *, et non qu'elle n'était pas brave. Ce n'était point la coutume aux princes catho-

• Dans les prpuii»'res animes du xi« su'cle, les l>ourpeois de Genèvr recomiuient soIcmiclIeniHiit (pu*, (lejiuis (iiiatre oeiit>; aus, sous la puissaiicf de rKclisc , eux et leurs jtrèt/éces'^eiirs en avaient revu dnux et nminltfe traitement. Et ils firent avec leur évj^que une touchante convi'ulion où «('hii-ci iiioniit tte ne céder si puissance tem/toreUe ù qui tfue ce fût sans rasscntiniciit de la Coniimmc. De son rôto, la Goiunuine s'en^api'ait à soutiMiir l^vèciue et ses successeurs envers et contre tous, ric|iui.s le prince jus.|n"an pins jn-tit |>arliculier qui l'entraverait dans son .uilmilc. I,a priHiciin'. la sap'sst^ . It^lrviiir, la fermeté <l«' la plu|».arl des évé(|ni's. dit S.Miiit'l>irr ' Hift. ittf. de Genève) y avaient assuré aux

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liques d'opprimer longtemps leurs peuples, ni à ceux-ci (le souffrir longtemps Toppiession. IMacée sous la double suzeraineté d'un évéque-prince et des ducs de Savoie, Genève possédait d'ailleurs une administration communale assez libéralement constituée , et beaucoup de franchises naissaient de ce triple pouvoir, en même temps que beaucoup de petites agitations sans dangers. Je ne crois pas que la morale y fût si relâchée. La ville contenait sept hôpitaux; il y avait donc chez les gouvernants et les gouvernés une charité fort active, vertu chrétienne qu'on ne voit jamais dans les cœurs sans un beau cortège d'autres vertus; de plus, les familles genevoises fournissaient à trois ou quatre couvents d'hommes ou de femmes une nombreuse population de religieux, qui montrèrent, lorsqu'on les sécularisa, le plus courageux attachement à leur sainte profession. Il y avait donc de la foi. Or une ville oii se voyait de telles choses ne peut avoir été corrompue autant qu'on l'a bien voulu dire; et, pour n'en pas chercher si long, la résistance qu'elle fit à l'hérésie parle assez haut. Celte préférence donnée aux rigueurs de la vieille foi sur les facilités de conscience qu'apportait la foi nouvelle fait voir que la majorité des habitants se croyaient de force à faire leur salut sans qu'une main complaisante leur en aplanît la voie; et saint François de Sales, venant quelques années plus tôt, aurait là rencontré moins d'obstacles que Calvin.

François 1", qui faisait, comme tous les princes de son temps, profession d'aimer les lettres, avaif appelé d'Allemagne bon nombre de soi-disant docteurs frottés de grec et d'hébreu. Ces professeurs, la plupart d'une science

Genevois une piécioiise libert»', (|ui .ivait tait envier leur sort de tout»-les nations du monde.

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assez contestable, mais savants de l'ignorance comnnune, étaient tous, pour nous servir d'une expression éner- ^'ique et vraie, infectas d'hérésie. C'était cela surtout, non les bonnes études, qu'ils voulaient propager; ils n'y travaillèrent que trop bien. Un étalage de faux savoir les mit à la mode; et, comme on avait plus aisé de croire au salut sans îes œuvres que d'apprendre le syriaque et 4e chaldéen , les adeptes ne tardèrent pas à devenir nombreux. Leurs premières conquêtes furent quelques centaines d'individus dans le plus bas du peuple ; à la cour quelques femmes perdues: Marguerite de Navarre d'abord, ensuite la duchesse d'Étampes; puis Clément Marot ; puis, toujours dans le même ordre d'esprits, de consciences et de cœurs, ils se virent bientôt à la tête d'une armée d'ign'»iMnts et d'une ligue de débauchés. Tout ce qui ne pouvait raisonner, et tout ce qui raisonnait trop, venait à etix : les uns par un entraînement stupide ou par de vagues espérances de liberté, les autres pour s'affranchir des inquiétudes que la foi, si puissante dans ce temps-là, faisait toujours naître d'une mauvaise vie. La foi ne manquait pas alors, on ne saurait trop le répéter; le clergé ne l'avait point laissé éteindre. Ce qui manquait , c'était le courage; ce qui séduisait, c'était cette funeste doctrine que la foi suffît sans les œuvres. On voulait se sauver, mais par une route facile, et c'est pounpioi les novateurs éblouirent tant de malheureux. Aujourd'hui l'on ne rhange pas de croyance, on perd celle qu'on a; mais, pour mener les hommes à l'athéisme, il a fallu les faire passer p.ii' r hérésie.

l'.nlin François I", trop tard, hélas! ouvrit les yeux. 11 y avait assez pour effrayer le chrétien et le prince dans le spectacle qu'olfraif l'Allemagne et déjà même la France. Des mesures riiroureuses furent prises. Au premier si-

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grial, les docteurs, toujuiirs }]eu iViands du martyre, deçà nipèrent sans bruit, et beaucou]) de leurs lidMes cherclièrent un refuge à (Jenève, qui s'accrut ain^i d'une nouvelle population. Population de mauvais aloi, formée d'esprits remuants, d'hommes qui avaient eu besoin de tranquilli.-er leur conscience, de prêtres apostats qui voulaient se marier, d'individus qui, ayant à se reprocher ce que Ihantome appelait a des jeunesses un peu fortes, » fuyaient la justice eu ayant l'air de fuir la persécution. Sans doute une pareille invasion peut changer les mœurs d'un pays; mais quelle dut être la nature de ce changement? C'est ce que nous n'apprécions pas connue les écrivains calvinistes, et nous croyons avoir de bonnes raisons pour cela.

La présence des réfugiés français se manifesta tout d'abord par des révoltes. Les secours de Fribourg et de Berne les soutinrent; l'autorité de la Savoie, celle de l'évêque, furent secouées; la réforme introduite, non sans qu'il en coûtât à la ville beaucoup de honte et d'argent. Yoilà les Genevois réformés et libres, et ils ont le bonheur de voir un prêtre se marier * .

Des débordements épouvantables, un affreux chaos suivirent de près ces premiers actes. La nmltitude des sectes et des partis changeait la ville en un enfer de troubles et de dissolutions. C'est alors que les mœurs de (îenève sont infâmes et que son histoire fait rougir. Qui voudra s'en assurer aille aux écrits du temps : les plus discrets n'en disent que trop. C'est alors aussi qu'une faction, profitant de la victoire, rappelle un prédicant fran-

1 Cet homme so nommait Jacciues Beniaiil. 11 était ^Mjtlieii dus cuideliers, et donna {loui' dot à sa tViuine tout ce i\u"û avait \\\i voler à son couvent. Son exemple n'eut que peu ou pas d'imitateur-!. Une seule leli^'ieuse de Saiute-Claire rentra dans le moude.

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çais déjà renommé, chassé peu de temps auparavant par la faction contraire; et l'historien, pour qui le passé devient Tavenir, frémit devant les destinées de ce peuple à qui Dieu envoie Jean Calvin.

Calvin avait alors environ trente ans. Il était petit, maigre et basané. La soif de dominer éclatait dans ses yeux pleins de bile et dans sa voix stridente. Jamais homme ne fut mieux fait pour devenir un redoutable sectaire. Déji couvert de mépris en vingt endroits du monde, il possédait ces raisons de haïr le genre humain qui ne manquent à aucun scélérat. Froid, orgueilleux, vindicatif, repoussant par les dehors d'une hypocrite austérité, rien en lui n'attirait TafTection, la confiance, le respect ou l'estime; tout inspirait la crainte. Habile, actif, laborieux, assez savant pour séduire, assez vain pour ne jamais douter de lui , assez affamé de pouvoir pour ne plus chercher d'autres jouissances, il n avait besoin ni de richesses ni de plaisirs. Son âme n'était pleine que d'orgueil, et il semble que dans cette âme implacable quelques-uns des autres vices de l'homme eussent tenu lieu de vertus, l^iuand ces fléaux intelligents, plus terribles cent fois que la guerre, la peste ou la famine, qui ne font que passer, viennent occuper la scène du monde, on se demanderait par quelle magie ils imposent leur j(»ug, si Ton ne savait que le vertige s'empare du peuple abandonné de Dieu. Mais ils ont mission de punir, leur pouvoir s'établit plus long et plus terrible que celui des conquérants. Ils prennent l'Ame avec le corps; ils ne donnent ni gloire, ni repos, ni espérance; leurs victimes dégradées ressemblent aux troupeaux atteints d'une plaie incurable, qu'on mèin siuis résistance à d'ignobles tueries, et dont l'ien ne sera sauvé. Calvin, pontife de (îenève par l'autorité suprènu qu'il eut sur les malièi-es de religion, deviut dictati'ur

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par celle qu'il sut prendre dans le gouvernement. Rien ne se faisait contre son avis, tout se faisait dès qu'il avait commandé. Des réfugiés français maintenaient facilement son pouvoir, et en étaient protégés à leur tour : ils devinrent sous lui les maîtres de la ville. Ainsi les (îenevois ne gagnèrent pas même, à leur révolte et à leur apostasie, de gouverner chez eux.

On sait en quoi l'hérésie de Calvin dillV-re d(; celles de Luther et de Zwingli. Bien qu'il eût étudié le droit, le grec, le syriaque, l'hébreu, ce réformateur n'était guère que bcn écrivain; il n'avait pas de théologie, et composa sans choix, sans liaison, sans logique, sa doctrine de tout ce qu'il put ramasser dans les erreurs de son temps, prenant à Luther, à Zwingli, à OEcolampade, mais plus particulièrement encore aux vieilles inepties des Vaudois. Cela passa, comme plus neuf, et peut-être aussi comme plus absurde et plus antichrétien, sïl se peut, que tout ce qui avait précédé. Les mêmes hommes qui s'étaient révoltés contre les vérités si vénérables, si claires et si harmonieuses de l'Eglise, adoptèrent le ramas de contradictions et de folies que leur jetait un rhéteur couvert de «rimes. D'ailleurs il ne faisait pas bon résister. Il y allait de la vie d'user trop largement à Genève du droit de libre examen. Calvin, qui ne souffrait ni la contradiction ni la concurrence, brûlait quiconque osait dogmatiser à coté de lui, et criblait d'injures atroces dans ses livres ceux qu'il ne pouvait atteindre plus directement.

Comme il fallait se conformer à sa foi, il fallut aussi se conformer à l'apparence de ses mœurs. Pour y arriver, il constitua dans Genève une tyrannie sans égale , cherchant, suivant son caractère, à suppléer par la rigueui' des peines aux principes moraux qui ne pouvaient sortir de sa religion, ou plutôt s'amusanl, si l'on peut s'expri-

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mer ainsi , à tuurmentcr les coupables et les mauvais . non pour les amender et servir d'exemple, mais pour jouir d'une plus grande quantité de supplices. La prison, le carcan, le fouet, la mort, étaient prodigués en toute occasion. Lorsiue d'aussi grands misérables s'avisent d'établir une morale publique, cette morale est odieuse comme tout le qu'ils font. Ils persécutent le vice et ne le punissent pas; l'humanité, la décence, la probité n'ayant d'autres bases que la crainte des châtiments humains, une immense' corruption intérieure se cache sous la rigidité menteuse des dehors, et l'on commet sans pudeur tous les crimes qu'on espère cacher. Mais Calvin étiut surtout implacable envers ceux qui lui portaient ombrage ou qui l'oflensaient. Kpiphane, évéque apostat de Nevers, consulté souvent par les magistrats, eut la tête tranchée; le même sort atteignit Gruet, coupable d'avoir écrit contre le réformateur. Un pauvre teinturier qui se mêlait de théologie fut demander pardon à genoux pour avoir dit que Calvin pourrait bien s'être trompé et ne devrait pas avoir honte d'en revenir, comme en pareille occasion lit saint Augustin. Servet, médecin espagnol, à demi fou, avait soutenu contre Calvin une polémique dans le btyle du temps; Calvin sut l'attirer perfidement à Genève, l'accusa d'hérésie, lui fit faire son procès , sans même lui accorder un avocat, et le fit condamner. « Ser- » >et, dit Alwoerden, fut attaché debout à un poteau « fixé dans le sol; une chaîne de 1er liait son corps, et « (piatre ou cinq tours d'un épais cordage retenaient son u cou. Son livre était suspendu à son côté, une couronne u de paille ou de feuillage enduite de soufre couvrait Sii n tête. Le lK)urreau, qu'il priait d'iibréger son supplice, M alhinia les fiannnes sous ses yeux, et ensuite les ap- « procha eu cercle autour de lui. A cette vue, Servet

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« poussa un cri si terrible, (jue tout le peuple en fut « frappé (riiorreur, et il se trouva des hommes qui, le « voyant languir longtemps, se hâtèrent de jeter des « fagots sur le bûcher; enfin, après une demi-heure de « tourments, il rendit Tame en criant d'une voix lamena table : Jésus, Fils de Dieu éternel, ayez pitié de moi! » Calvin eut peur que Servet ne passât pour un mart>r, et se remit à Toutrager. « Pour que les misérables que son Cl supplice a émus, écrivait-il, n'aient point à se glorifier « de l'entêtement de cet homme comme de la constance c( d'un martyr, je dois faire remarquer qu'il montra, après « que son arrêt lui eut été signifié , jusqu'au moment de c( sa mort, une stupidité tout animale; tantôt il restait « dans l'altitude d'une personne stupide; tantôt il pousi« sait de profonds soupirs , ou bien des cris furieux ; et « cette dernière manie piévalut tellement chez lui, qu'on u ne l'entendit plus que beugler comme les vaches de son u pays. » Ne semble-t-il pas que ce démon avait déjà vécu dans l'enfer, et qu'il ne craignait pas d'y voir augmenter des tourments auxquels la puissance de Dieu même ne pourrait plus ajouter?

Les réfugiés français arrivaient toujours à Genève, qui devenait pendant ce temps un foyer de propagande protestante et politique dont les efforts étaient surtout dirigés contre la France. Notre patrie lui dut en grande partie les malheurs de ses guerres intestines. Dès 1559 les pasteurs calvinistes, tranquillisant la conscience du prince de Coudé, lui faisaient déclarer, dans l'assemblée secrète de la Ferté-sous-Jouarre, qu'il n'y avait pas de crime à lever l'étendard de la révolte et de la guerre civile dans son pays; qu'on pouvait, par tous les moyens, se saisir des Guises, faire leur procès et les condamner, attendu qu'en pareil cas un prince du sang était légitime magistrat.

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Calvin mort (1564), Dieu ne permit pas que son ouvrage tombât avec lui. Genève, telle qu il l'avait faite et préparée, devait subsister pour la satisfaction de cette colère qui punit les générations. Elle devait être un exemple au monde des voies où les peuples peuvent s'égarer, des maux qu'ils peuvent souffrir, des hontes où ils peuvent descendie. N'ayant plus de dissidents à faire mourir, les (ienevois apprirent de leurs pasteurs à brûler les sorciers, cruauté qui est encore un bienfait de la réforme, et dont les siècles les plus barbares Savaient donné que peu ou pas d'exemples. Nulle part on ne vit autant qu'en ce malheureux coin de terre multiplier ces abominables supplices. 11 y en eut cent cinquante dans l'espace de soixante ans. Le dernier date de 1G62; mais, quinze ans plus tard , on brûla encore un pauvre fou qui s'étiiit fait juif. A côté de cela se rencontrent des centaines de prescriptions, d'ordonnances, de sollicitations du Consistoire empreintes de la plus inepte et de la plus tracassière bigoterie. Défense d'enseigner les mathématiques aux Savoyards (ils étaient catholiques), défense de porter des dentelles et des draperies, défense d'aller en carrosse , défense de sortir en pantoutles, défense de manger au bal ni viandes froides, ni viandes chaudes, ni dragées, etc. On reconnaît à tout moment la basse envie du bourgeois, riunneur chagrine des ministres d'une religion fausse, ((ui veulent interdire ;iu public des plaisirs innocents dont la bienséance les oblige à se passer : on dirait que les 1(Mnmes des pasteurs ont dicté la plupart de ces anallièmes'conlre les bijoux et les robes retroussées. Mais un i;raiid malheur éclate -t- il sur la cité : la peste, par exemple , (jui semble avenir élu domicile à Cenèvc pendant près de cent ans, reparaît -elle; faut-il montrer du dé- M»nement, stu-ourir les malhenreux, le vénérable Consis-

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toire change de ton. ('es apôtres, si braves contre les pantoutles et les habits dorés, refusent de paraître à Thùpital, et prient le Conseil de pardonner cette faiblesse, « Dieu ne leur ayant pas accordé la grâce d'affronter le péril. » Les registres du Conseil, qui constatent tout cela, coinstatent aussi que les mœurs publiques étaient au niveau du courage des pasteurs, et l'histoire fait voir que ces hommes si influents, si écoutés, ne savaient pas mieux entretenir la concorde que maintenir la vertu parmi leurs concitoyens. De 1658 à 1796, les factions prirent les armes environ trente fois; mais cette rage belliqueuse s'aplatit singulièrement à diverses reprises devant la France, et Genève, en ces occurrences, ne trouva pas dans l'arsenal de ses iiuerres civiles un fusil pour résister à l'étranger. Bref, car ce récit fatigue, des escarmouches couardes entre des partis également poltrons, des révoltes et des haines mesquines, des querelles incessantes, l'insolence d'un côté, Tenvie de l'autre, peu de patriotisme , nulle fraternité, des mœurs au moins douteuses, une impiété qui ne l'est point, une intolérance effrontée , une vanité dont le ridicule sans mesure donne à rire à l'Europe, c'est tout ce que la Rome protestante a dans son histoire durant trois cents ans : pas un acte héroïque ne relève le tableau. Voilà le peuple qu'ont fait les doctrines et les prêtres de Calvin.

Ce portrait, en beaucoup de choses, est encore exact aujourd'hui : Genève, agrandie par les traités européens, fait étalage de vertus républicaines, de bonhomie suisse et de liberté philosophique; mais, la proportion des temps gardée, elle n'a pas plus de tolérance et de patriotisme qu'elle n'en avait jadis. L'esprit de coterie et lespiit de secte y vivent toujours; le gouvernement foule autant que possible ses quelques centaines de sujets; le vénérable Consistoire tracasse de toutes ses misérables petites forces

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ceux qu'il ue jieut plus fouetter, ni noyer, ni brûler, ni pendre. Ce clergé, hérétique depuis longtemps, n'est plus de la religion de Calvin, ni d'aucune autre religion ; nul ne sait ce qu'il est, et il ne le sait pas lui-même; c'est tout au' plus si ceui des pasteurs qui professent la théologie peuvent fournir iissez de croyance oiBcielle pour loucher les émoluments de leur emploi. Us n'en sont que plus âpres à tourmenter comme ils peuvent les catholicjues. Cette position du clergé de l'État, bien tranquille, bien écouté, bien payé, leur semble commode, et rien ne leur coûte pour s'y maintenii*. Les vendeurs de croyance ne sont pas moins inilexibles que les fanatiques. Leurs prédécesseurs ne montrèrent jamais plus de vigilance contre les dissidents qu'eux-mêmes n'en montrent à cette heui*e contre les concurrents. Us se passent de croire, mais ils ne veulent pas se passer de manger: il paraît, à leui*s prêches, qu'ils font bon marché de la Trinité, du péché originel, de la nécessité du baptême et d'une grâce surnaturelle, de la divinité de Jésus-Christ, de sa rédemption, de réternité des peines, toutes choses qui dénaturent la simplicité de la foi: mais ils soutiendront jusqu'à la mort exclusivement que le pape est TAutechrist ; car ils vivent de cela.

Les pasteurs de (ienève surent toujours, avec beaucoup de tiilent, éloigner ou faii*e éloigner d'eux les catholiques. Leui proséhtisme enfanta nombre de gros Uvres; mais ils ue voulurent jamais se trouver à portée des catéchumènes, et l'on ferait un volume [>lus intéressant que tous les leurs des ressources qu'ils imaginèrent jusqu'en 1709 pour les tiMiir à distance. Cependant cela n'est rien en comp;iraison de ce qu'ils ont inventé depuis que vingt ^viroisses catholiques détachées de la Savoie ont fait, à leur grand regi-et , ilu teri itoire de Ueneve uu canton mixte, et donné

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à la vieille foi droit de bourcreoisie dans la cité de Calvin. Les moyens qu'ils insufflent au gouvernement pour éluder l'exécution du pacte et dénier à ces nouveaux citoyens leurs droits les plus évidents vont de l'odieux au ridicule, et, dans l'un ou l'autre cas, prouvent toujours leurs terreurs : terreurs fondées, il faut le reconnaître; car ils ont beau faire, le catholicisme les gagne: c'est, disait l'un d'eux , avec des paroles qu'on me pardonnera d'employer après lui, tin chancre qui les dévorera. En 1789 il fallait encore, pour s'établir à Genève, se faire protestant, ^lalgré les tyrannies, les injustices, les fraudes pieuses, les prêches et les brochures, on y compte huit mille catholiques aujourd'hui, et tout ce qu'il y a de vraiment religieux dans la ville est au nombre de ces huit mille fidèles. L'église qu'on leur a difficilement coméilée est de trois quarts trop petite ; on s'y étouffe , tandis qu'il faut établir des poêles dans les temples protestants.

Ce m'est devoir et plaisir de payer ici à M. l'abbé Vuarin, curé de Genève depuis trente ans, un tribut d'hommages qu'il est juste d'étendre à tous les prêtres catholiques du canton. Ce digne ecclésiastique, dont la science égale les hautes vertus, est au milieu des calvinistes le rempart et l'appui de l'Eglise renaissante. Jamais troupeau de fidèles n'eut un chef plus vigilant , un défenseur plus prompt , un père plus tendre et plus généreux. Toujours sur la brèche, toujours prêt à payer de sa personne, de sa bourse et de son vaste savoir, il a fait passer à la vénérable compagnie des pasteurs et au magnifique Conseil bien des mauvais jours dont nous le bénissons. Rien ne lasse sa tenace volonté. Une injustice ne se commet point qu'il ne la dénonce, un tort n'est point fait aux catholiques qu'il n'en poursuive la réparation trop souvent refusée; une occasion de manifester

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le culte et la foi ne se présente pas qu'il ne la saisisse avec empressement. Je regretterai toujours de n'avoir pu, lors de mon passage à Genève, m'incliner devant cet illustre vieillard, qui, sous trois pontifes équitables appréciateurs de son mérite , a refusé les premières dignités de r Église pour rester au poste d'honneur qu'il occupe si noblement.

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