LES ÉGLISES
En Suisse, le pèlerin catholique, partout où il y a une chapeiie de son culte, la trouve ouverte; il peut entrer, il peut prier aussi longuement qu'il le désire, et il est bien rare qu'il ne rencontre pas dans le lieu saint quelques
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frères inconnus priant comme lui. Plus d'une fois j'ai vu de ces bons chrétiens qui , m'apercevant après avoir achevé leur oraison, se remettaient à genoux atin sans doute d'ajuuter quelque chose en faveur de l'étranger. Mais, pour se faire ouvrir dans la semaine les portes d'un temple protestant, il faut payer une rétribution plus ou moins forte, suivant la beauté de l'édifice et les curiosités que le custode prétend y garder.
Berne n'a pas brûlé et noyé autant que Genève; mais elle ne fut guère |tlus tolérante. Les catholiques n'y ont pu obtenir jusqu'à présent que le coin d'un vaste temple dont le reste est consacré à la religiun de Luther. Ce partage est une brutalité toute gratuite du gouvernement. Le protestantisme a dans la ville, sans compter la magnifique collégiale, plus d'églises qu'il n'en peut remplir; et les fidèles do la vieille foi , bien que pauvres et peu nombreux, bâtiraient à leurs frais, si on voulait leur en donner la permission, l'édifice dont ils ont besoin. Ils n'auraient même qu'un mot à dire à leurs frères de Suisse et de France pour la construire aussi magnifique qu'ils voudraient. LL. EE. ont mieux aimé faire l'intelligente concession dont nous venons de parler. Elles ont ( 1 u peut-être que cela donnerait à la réiorme un air de dédaigneuse grandeur bien fait pour humilier le papisme et lui prouver son néant.
C'est un singulier spectacle que celui de cette église mi-partie. Je ne sais ce qu'en pensent les enfants de Lu! lier; mais il me semble que tout ce qui ressemble à une religion, à une foi, se trouve dans ce coin où les cierges allumés brûlent devant les images saintes; où un (ligne prêtre, père et frère des malheureux, qui ferment sa famille, célèbre avec majesté le sacrilice d'amour et de salut; où Inus lesjoiu's des ci^oyant^ fidèles viennent
pieusement rendre grâces de leurs joies et de leurs chagrins. Qu'importe si la chaire de l'erreur s'élève en face de Tautel de vérité ! La tribune du prédicant, et la table de communion , marbre inutile qui ne reçoit qu'un pain matériel , ne sont pas pour distraire les yeux et le cœur de fervents adorateurs de Dieu; ces outils de l'Évangile corrompu n'empêchent pas, je puis l'attester, la messe d'être consolante et douce, et d'occuper toute l'ame du chrétien, tandis qu'il faut tirer un grand rideau devant les emblèmes catholiques, pour que le ministre hérétique puisse vaquer tranquillement à ses occupations. IJélas ! malheureux, le rideau a beau être épais, Dieu, que tu ne veux pas voir, t'écoute et te voit.
Le portail de l'église collégiale est curieux et charmant par le mérite et la quantité des sculptures qui le décorent. Le vieil artiste, inspiré par la lecture de l'Évangile, y a représenté, outre plusieurs anges et patriarches d'un style naïf et gracieux, la Parabole des vierges folles et des vierges sages, sujet des plus favorables au ciseau, bien en harmonie avec la destination du pieux édifice, mais uù un peu de monotonie était à redouter, puisqu'il s'agissait de répéter cinq fois d'un côté l'expression de la joie, et de l'autre cinq fois l'expression du regret et de la douleur. L'écueil a été parfaitement évité ; à part une ou deux folles qui sont peut-être un peu grotesques, les attitudes, les draperies, les physionomies sont variées avec une admirable ressource de talent. Toutes les vierges sages ont une angélique beauté.
Il n'y a point de pauvres au seuil des églises protestantes; mais nous trouvâmes à l'entrée de celle-ci trois vieilles tricoteuses occupées à se disputer dans un langage qui semble fait exprès pour déchirer le prochain. « iNous voudrions voir l'église, leur dîmes -nous en pous-
sant la porte fermée. — Payez, nous répondit sèchement, sans bouger de sa place, la Tisiphoue de ce trio. — Mais si c'était pour prier Dieu? objecta l'un de nous. — Cela n empêche pas de payer, » reprit-elle. Nous déboursâmes alors chacun deux batz, et Ton nous ouvrit.
Pauvre sainte maison doù Ton a chassé le Maître, qu'elle est triste î mais qu'elle est belle encore dans sa tri:»tesse et dans sa nudité ! Il l'dut que l'hérésie soit l'hérésie pour avoir osé choisir un tel théâtre au spectacle de ses profanations. Malgré Tabseuce des images, tout rappelle encore dans ces murailles le culte qui les sanctifia. Elles ont gardé leur architecture révélée : au dehors, leurs frêles aiguilles qui s'élèvent comme des cierges bénits; au dedans, leui's arceaux magnifiques, leui* voûte hardie, leur jour religieux, et cette forme sainte de la croix dont le signe matériel a été banni, comme poui' soustraire aux yeux de l'homme le plus éclatant souvenu- des bienfaits et de l'amour de son Créateur. Tout parle ici du passé; tout parle des pompes catholiques, des chants sacrés, des saints mystères, et tout parle aussi des offenses faites à Dieu dans ce temple où il fut honoré.
L'ancienne éghse collégiale paraît être 1 egUse favorite du gouvernement. L'aristocratie bernoise l'a orgueilleusement remplie de ses bancs réservés, et l'on voit aux vitraux coloriés des fenêtres resplendir les armoiries des principales familles. Leurs Seigneuries ont pensé que ces emblèmes remplaceraient avantageusement les peintui'es pieuses tii*ées de rKcriture et des légendes, et seraient plus propres soit à exciter les bons sentiments dans les âmes des pauvres fidèles, soit à inspirer dignement le prédicateur... N'est-ce pjis que cela fait pitié?
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