CATHOLIQUES DE CLARIS
Puisque nous en sommes aux faits et gestes du protestantisme ancien et moderne, nous rappellerons les actes tout récents de sa tolérance et de son autorité à Glaris.
Les catholiques de Glaris, bien que formant au plus le quart de la population du canton , y vivaient tranquilles sous la protection d'un édit de tolérance perpétuelle conclu peu de temps après la réforme et solennellement sanctionné à diverses reprises. Unis au gouvernement de la majorité en tout ce qui concernait les affaires temporelles, ils faisaient en quoique sorte gouvernement h part pour celles de la religion, relevant comme catholi(jues de l'évtVhé de Bàle, nommant euxmêmes leurs curés, fournissant eux-mêmes aux dépenses (lu (iilt(\ Cette séparation, observée avec bonne foi et rigounnisement bornée au soin des consciences, n'offrit jamais le moindre inconvénient. Cependant les protestants, sans autre raison que leur caprice, s«ms autre
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motif que l'esprit d'envahissement et d'intolérance qui les anime partout et toujours, mais particulièrement depuis 1830, entreprirent en 1 836 de changer cet état de choses, si favorable durant trois siècles à la concorde et à la paix. Trop sûrs de la connivence du gouvernement fédéral pour avoir à redouter autre chose que des plaintes sans résultats, ils commencèrent par demander la révision du pacte : les catholiques répondirent avec toute justice que cette révision n'était ni obligatoire, ni nécessaire; que le pacte perpétuel ne portait préjudice à personne, et qu'ils en réclamaient l'exécution.
Alors on imagina d'imposer aux curés le serment odieux et ridicule de révéler au gouvernement tous les projets formés contre lui dont ils obtiendraient connaissance par la voie de la confession. Le gouvernement de Claris savait bien que les catholiques, pauvres, simples et en petit nombre, n'avaient ni le moyen ni la volonté de conspirer; et d'ailleurs pourquoi demander aux curés de trahir des secrets qu'on ne leur aurait pas révélés, aussitôt que les catholiques, qui savaient la valeur d'un serment, auraient connu celui-là? Les malheureux prêtres, qu'on désirait placer entre deux parjures, refusèrent, comme on s'y attendait, et les défenses de l'évêque leur firent doublement un devoir de ce refus. Cependant, après de longs pourparlers, l'évêque, lassé, permit le serment de révéler au gouvernement les projets formés contre lui dont on aurait connaissance , sous la réserve cependant des droits de l'Kglise et des devoirs qu'elle impose. Alors le gouvernement n'en voulut plus; mais il profita de l'occasion pour séparer le clergé de son chef et le soustraire à sa juridiction. Ce ne fut pas tout.
Les catholiques célébraient tous les ans l'anniversaire de la bataille de Nœfels, la gloire de la contrée, gagnée en
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Tan du Seigneur 1338, contre six nnille Autrichiens, par cinq cents hommes de Glariset quelques gens de Schwitz. L'honneur de cette célébration leur appartenait, puisque filaris était alors catholique '. De toutes les paroisses on se rendait processionnellement au champ de bataille en chantant des litanies. Le service divin était offert sur le lieu même, dans une de ces chapelles que les vieux Suisses ont élevées partout où Dieu donna la victoire à leurs armes. On priait pour tous les morts. Un prêtre, ordinairement quelque bon capucin , faisait ensuite un sermon à la fois religieux et patriotique, puis on s'en retournait comme on était venu. Les protestants se joignaient en grand nombre aux processions, et, ainsi que les autres, ils chantaient les litanies , tant la vieille foi a laissé de profondes racines chez ceux dont les pères ne se sont point enrichis des dépouilles de l'Église. Le gouvernement vit dans cette coutume le moyen d'arriver à ses fins; il or.lonna qu'à l'avenir le service et le sermon seraient faits par un ministre réformé, et que tout h monde serait tenu d'y assister. Des prêtres catholiques déclarèrent qu'ils ne pouvaient ni ne voulaient obéir à cet ordre; et, en effet, ils n'y obéirent pas. C'était où le gouvernement les attendait. Il poursui\it comme un critne d'Etat cette désobéissance si juste et si modérée. Les coupables furent jugés et romiamuèsy les uns à cinq ans, les autres à dix ans d'exil.
Le maximum de ces condamnations iniques frappa entre autres le curé de Glaris, vieillard respectiible , né à
» Avant la Itataillc, les (ilaronnais fin'iit reU«' ooiirto priôre: « O saint patron ! à saint Fridolin ! ^ fidôlo compatriote ! puiscjuc le pays est ta propriéU^, ai'lc-nou.s aujunnl'hni à nons :uaint<Miir. » {Chanxon de S-rfels.) Apros la bataille, ils ne uianciuèrent pas île rendre des actions de grices à nien, ,i Notre-Dame, à saint Fridolin, seigneur du pays, et à saint Hilaire, qui a dnnn<^ son nom à la vallée de filaris. (Jean de MuUer.)
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Glaris m<*me, où ses vertus le faisaient chérir, qui fut à soixante ans forcé d'abandonner sa patrie, son église, sa mère octogénaire et sans ressource, et d'aller demander au loin à ses frères le pain de la charité.
Maintenîmt les cath()li(|ues de Glaris n'ont plus de prêtres, ou n'ont que des prêtres apostats, séparés de leur évêque, séparés de l'Kglise. Et si quelques dignes ecclésiastiques, bravant la prison, l'amende, les avanies, ne restaient pas pour donner en secret à leurs fidèles paroissiens les encouragements de la foi , ces malheureux vivraient et mourraient sans secours spirituels.
Le fait paraîtra peut-être de peu d'importance à quelques esprits fermes qui ne pensent pas que la paix d'un malade, l'espérance d'un mourant, la vertu d'une femme, la consolation d'un affligé, puissent êlre mises en balance avec les progrès des lumières , de la liberté et de la raison; mais qu'ils daignent songer que ces pauvres gens sont catholiques, et que toutes ces superstitions sont quelque chose pour nous.
Aujourd'hui que le Grand Turc est devenu libéral, lorsqu'on veut citer un type de tyrannie, on parle du duc de Mudène ; naais en vérité ce prince n'est qu'un écolier auprès de certains gouvernements républicains de cantons suisses. J'ai vu les Modénois chez eux : le poids qu'ils port^nt m'a paru lourd; cependant, si j'avais à choisir, j'aimerais mieux habiter Reggio que Genève, Glaris, Berne ou Zurich. Outre que le duc de Modène défend une autorité légitime contre des atti^ques qui ne le sont pas, il ne se donne ni pour philosophe ni pour libéral, et il n'ajoute pas l'odieux de l'hypocrisie à l'odieux de l'oppression. S'il exige le silence, il ne force point les consciences à des manifestations qui leur répugnent, ses sujets ne sont point obligés de venir entendre
l'éloge de son gouvernement ; s'il y a des protestants dans ses États, il ne confisque pas leurs propriétés par ce seul fait qu'ils sont protestants, comme dans les États protestants de la Suisse on confisque les biens des couvents, n n'ordonne point à ces protestants de venir entendre la messe sous peine d'exil et de prison.
L'amour, on pourrait dire la ra^e de l'autorité, semble être en raison inverse du pouvoir, des forces et de la légitimité de ceux qui l'exercent. L'aristocratie était douce ; les vieux piys démocratiques sont heureux et tranquilles. Mais partout où des changements récents ont mis le gouvernement dans des mains nouvelles, l'autorité se fait sentir par tous les bouts, et rudement. Ces bourgeois suisses, qui deviennent souverains pour un cent cinquantième d'un royaume de quelques myriamètres carrés, ne font pas grâce au public d'une parcelle de leur prépotence. Je voyageais un jour avec un gros monsieur, beau parleur, et dans le fond assez bon homme. Le conducteur l'appelait à toute outrance M. le conseiller, et lui-même voulut bien m'apprendre qu'il était conseiller d'KtU. Il se mêlait de tout sur la route; il ne voyait pas deux polissons se disputer qu'il n'eût envie de descendre pour s'interposer au nom du conseil d'État; il n'était pas de choses qu'il ne parlât de réformer, et il ne tarissait point en louanges sur la grande révolution qui l'avait mis à même de procurer tant d'améliorations à son pays. Or, comme nous étions juchés sur l'impériale de la diligence, il arriva deux ou trois fois que les branches des arbres fruitiers qui bordent la route lui balayèrent le visage; car il ne songeait point à les éviter tandis qu'il discourait. « Vraiment, s'écria-t-il, je ne comprends pas les préfets de n'avoir pas fait émonder ces arbres; il faut que nous leur en donnions Tordre au plus iM,» Et, en effet, quelques
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jours aprps, les arbres chargés de fruits naissants furent émondés sur toutes les routes du canton. Vainement les paysans demandèrent qu'au moins on attendît après la récolte : on coupa sans miséricorde les branches qui avaient gêné M. le conseiller et celles qui auraient pu le gêner.
Ailleurs un étranger injustement soupçonné d'avoir publié une brochure fort inoffensive contre une école favorisée par le gouvernement fut expulsé sans autre information.
Dans le canton de Berne, les partisans de l'ancien gouvernement furent soupçonnés aussi de vouloir entreprendre quelque chose contre le gouvernement nouveau ; sur-le-champ on en arrêta un grand nombre; plusieurs furent mis en prison, plusieurs y restèrent un an et plus, et on finit par les priver de leurs droits politiques, sans jugement, car il n'y avait pas de jugement ni de procès possibles. Je ne connais pas au juste le nombre des victimes de cette mesure ; mais un habitant du canton m'a dit trois cents.
J'aurais bien d'autres faits à citer, si je voulais ici m 'occuper de politique; je me borne à ceux-là, en faisant observer que ces choses se passent exclusivement dans les pays protestants ou nouvellement révolutionnés.