JUGEMENTS DE DIEU
(Extrait des Histoirks de ma kamim-R. matr.iscrit dp .M""Tli***, I7ii.)
«... Par Catherine de Buel, nous remontons à cette fameuse héroïne, Mathiklo du Thellis, dont on parle encore dans notre pays sans connaître aucunement st>n his-
toirp. Li voici telle qu'elle est dans les vieux papiers que m'a lus mon savant grand oncle, le seigneur de Wernen, qui fut bailli dans le pays de Vaud.
« Vers le milieu du xiv* siècle, ce n'est d'hier, il y avoit à Berne deux nobles bourgeois qui se haïssoient mortellement : l'un déjà vieux. Jorg de Thellis, très-loyal et bon homme; l'autre, en maturité d'Age, plus chargé d'ambition que de franchise, mais estimé politique habile, et d'ailleurs brave comme lépée : c'étoit Pierre de Kœpf. De dire pourquoi ils se détestoient, cela n'importe ici. Un moment on avait cru que cette haine feroit place à un sentiment des plus autres. Thellis avoit une fille, cette fameuse Mathilde, belle, riche et de vingt ans. Kœpf la fit demander en mariage : il fut refusé et de la fille et du père. Ce n'étoit pas pour les raccommoder. Ils devinrent après cela plus ennemis que jamais, et Kœpf de s'intriguer à leur nuire. A quelque temps de là, il arriva qu'un banneret de Herne fut tué. Personne ne put découvrir qui avoit fait le coup : Kœpf s'imagina de déclarer que c'étoit le vieux Thellis, lequel, en effet, n'aimoit pas le banneret. Comme en ces Ages reculés de telles vengeances n'étoient pas rares, on crut l'accusateur d'autant plus aisément que le vieux Thellis, entendant qu'on le vouloit faire passer pour assassin, en fut si frappé qu'il demeura perclus, sans pouvoir ni remuer ni parler, et c'étoit, pensoit-on, un effet surnaturel de la colère divine. Le procès commença. Des témoins se présentèrent , qui avoient vu, disoient-ils, Thi^lis se sauver à cheval du chemin creux où s'étoit trouvé le corps du banneret. Thellis ne pouvoil répondre (|u'ca levant les yeux au ciel, ce qui ne le justifioit pas. Mais Mathilde, voyant qu'il y alloit de l'honneur et de la vie de son père, entreprit de le sauver, et par un étrange moyen.
« Dans ces temps de barbarie, quand il y avoit une cause embrouillée et que le juge ne savoit où prendre la justice, il iaisoit batti'e ensemble l'accusateur et l'accusé. Celui qui succomboit étoit considéré coupable, ou d'une fausse accusation ou du crime imputé, et incontinent mis à mort. Un appeloit cela le jugement de Dieu. Un accusé pouvoit toujours, lorsqu'on ne savoit autrement le convaincre, demander ce jugement : ov qui croiroit qu'une demoiselle toute jeune , toute foible et timide , qui n'avoit jamais tenu dans ses mains que sa (^enouille ou son livre de prières, réclama ce combat contre un homme fort et brave? C'est pourtant ce qui est arrivé C'est ce que fit Mathilde pour défendre son père.
« Elle alla donc devant le juge, et, suivant l'usage, elle déposa un papier où étoit écrit : Je me plains de ce que Pierre de Kœpf a féloneusement accusé mon père, et je suis prête à le lui prouver par le jugement de la bataille, aux jour et heure qui seront fixés. Kœpf répondit qu'il mîiinlenoit son accusation et qu'il obéissoit se défendre d'en avoir menti. Alors Mathilde lui jeta son gant, et Kœpf, après l'avoir ramassé, lui donna le sien : puis on les mit tous deux en prison jusqu'au jour du combat.
« Quand ce jour fut venu , ce fut bien une affaire pour armer Mathilde; car, comme elle étoit noble, elle devoit combattre armée de toutes pièces ainsi qu'un chevaUer : et où trouver une armure à sa taille? Enfin il s'en rencontra une fort légère, d'un page du comte de Nideau qui avoit été tué à Laupen. On plaça les deux adversaires sui' un terrain bien uni, de manière qu'ils n'eussent pas l'un plus que l'autre le soleil ou le vent à la face. Cependant, lorsqu'on les vit en présence, il y eut un nouvel embarras extrême : la loi vouloit que toutes choses fussent égales
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entre les combattants, au point que si l'un étoit borgne, l'autre de voit avoir le même œil couvert. Or comment faire la partie égale entre une fille de vingt ans et un homme de guerre qui en avoit plus de quarante? Ou pensa qu'il scroit bon de lier un bras à Pierre de Kœpf, de façon qu'il ne pût s'en servir; mais Mathilde dit qu'il n'étoit nécessaire, et que Dieu sauroit bien faire triompher le bon droit ; que seulement elle demandoit de combattre à pied, parce qu'elle n' avoit pas appris à monter à cheval. On lui accorda cela. Chacun remai*quoit comme elle avoit bonne tournure sous son vêlement de fer. Elle marchoitd'un pas tranquille, le visage fort calme, tandis que le seigneur de Kœpf, pâle, hunteux de son rôle, sembloit plus mort que vivant, et faisoit si vilaine figure, disent les vieux papiers, que les juges, et le peuple accouru de tous cotés pour assister à ce duel, voyoient clairement qu'il auroit voulu être bien loin; mais il n'y avoit plus à s'en dédire, il falloit tirer l'épée, ou se déclarer calomniateur.
« On fit encore plusieurs cérémonies suivant la mode du temps. 11 y avoit un chevalier de chaque coté des combattants : l'un de ces chevahers, après avoir sonné de la trompette, proclama à haute voix la défense, sous peine sévère, de faire aide ou nuisance à nul champion, par fait uu par dit. Ensuite Matliilde et Pierre de Kœpf s'agenouillèrent auprès l'un de l'autre et se prirent la main, connue pour un mariage, mais c'étoit un mariage où l'un des deux représentoit la mort que l'autre alloit épouser. Les chevaliers demandèrent d'id)ord à Matliilde ses noms de baptême, si elle croyoit au Père, au Fils, et au Siiiut- Esprit, et si elle tenoit à la foi de la sainte EgUse. Elle répondit à toutes ces questions eu levaut modestement les yeux au ciel, et d'uue voix si ferme, que
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tout le monde reiiteiidit au milieu du grand silence qui se faisoit. Aux mêmes questions, bien sérieuses en pareille situation, Kœpi' se contenta de faire une inclination de tète, il sembloit n avoir plus de voix. Pourtant se tournant vers Alathilde, il jura ainsi , non sans effort : tt Femme que je tiens par la main gauche, et qui as reçu au baptême le nom de Mathilde, je sais qu'il est faux que j'aie féloneusement accusé ton père. » Mathilde reprit aussitôt, toujours de sa voix claire et sûre : « Homme que je tiens par la main droite et qui as reçu au baptême le nom de Pierre, mais qui de vrois plutôt porterie nom de Satan, j'atteste que des paroles que tu as jurées, tu t'es parjuré. Ainsi m'assistent Dieu, la bonne Vierge et les saints. » Disant cela, elle le regardoit en face, et il baissoit les yeux; on eût dit qu'il étoit la jeune fille, et qu'elle étoit le guerrier.
« Ils se relevèrent, et allèrent prendre place aux deux extrémités du champ clos : Mathilde, comme demanderesse, à l'orient; Kœpf à l'occident, comme défenseur. Là chacun d'eux, après avoir attesté sm* l'Évangile qu'il n'avoit employé ni sorcellerie ni enchantement pom* s'aider ou pour nuire à l'autre, fit sa prière séparément. Quand Mathilde se mit à genoux, tout le peuple, poui* prouver l'intérêt qu'il prenoit à sa cause, sans cependant manquer à la loi , se tourna silencieusement de son côté et s'agenouilla. Les vieux papiers disent qu'on ne vit jamais si beau spectacle. Je le crois bien; cela fait pleurer.
« Enfin Mathilde et Kœpf marchèrent l'un vers l'autre, elle plus radieuse qu'un ange, lui tout chancelant. Les assistants retenoient leur souflle et paraissoient immobiles. La bataille commença. On entendoit les épées retentir sur les armures. Les premiers coups du seigneui* de Kœpf furent bien faibles : il paroissoit ne pas pouvoir
lever les bras, tandis que Mathilde, au contraire, après avoir jeté son bouclier, qui la fatiguoit, tournoit agilement autour de son adversaire , cherchant avec beaucoup de sang-lroid une place que le fer ne couvrit pas, afin de pouvoir frapper plus sûrement. Peu à peu, cependant, Kœpf parut reprendre courage. Profitant d'un moment où Mathilde était bien en face de lui, il lui assena un grand coup sur la tête , qui la fit tomber. Un la crut morte, et un cri de désespoir sortit de toutes les bouches; mais Mathilde ne s'effraya point, toute terrassée quelle étoit. Elle se dressa lestement sur ses genoux; puis, se servant de son épée comme d'une hallebai'de, elle l'enfonça bien avant sous le bras de son ennemi, qui alloit la frapper de nouveau , et il tomba lui-même couvert de sang. Alors, sans se relever, elle se traîna près de lui, coupa les courroies qui fermoient son casque, et, lui mettant le poignard sur la gorge, lui commanda de demander grâce et de confesser sa calomnie. Les juges du camp arrivèrent aussitôt. Kœpf, pouvant à peine parler, leur déclara qu'il étoit coupable, qu'il avoit lui-même tué le banneret pour faire ignocuinieusement mourir le seigneur de TheUis, et que ce n'étoit point une méchante fille qui avoit vaincu un brave soldat comme lui, mais Dieu, et qu'il savoit bien qu'il mourroit en ce combat, parce qu'un ange le lui avoit annoncé dans sa prison. — Kt moi, dit Mathilde, je savois que je te vaincrois par la force de Dieu; car cet ange, je l'ai vu aussi. — La-dessus on appela le bourreau, et i'ierre de Kœ^T, ainsi que les témoins qu'il avoit subornés, fut mis à mort à la Siitisfaction du peuple.
« ('ausant de cette aventure avec mon bon vieil oncle, j«' m clunnois de la folie de ces coutumes barbai'es qui laissoient une jeune bile combattre un dur soldat au
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risque d'être cent fois tuée. Mais mon oncle m'assuroit (jue ces coutumes n'étoient point autant ridicules comme nous les voyons , que c'étoieiit alors des temps de foi , uù chacun croyoit fermement que Dieu n'abandonnoit point le juste; où, môme en succombant, le juste, conliant jusqu'à la mort, mouruit en martyr, sans crainte et sans regret, tandis que le méchant ne se pouvoit tranquilliser, avoit peur, étoit vaincu d'avance, au milieu de ses triomphes trembloit encore, ne connoissuit point de re[ios. Et que seulement cette croyance suitisoit pour faire l'injustice plus foible et le bon droit plus fort qu'ils ne le seront jamais. Dans sa prison, disoit mon oncle, le coupable étoit assailli de terrem*s et de remords qui lui enlevoient tout courage; au contraire, l'innocent se sentoit appuyé de Dieu, des anges et des saints. Sur le terrain, c'étoit bien pis encore. Là, devant cette grande foule assemblée autour des combattants, ils prenoient tous deux le Ciel à témoin , et il n'y alloit pas seulement du déshonneur et de la mort pour le coupable, il y alloit de sa damnation éternelle; taudis que l'innocent ne dout.oit pas de son salut. Jugez de l'efléi que cela devoit produire chez l'un et lautre adversaire. Aussi est-il trèspeu d'exemples de vaincus en ces sortes de combats qui ne se soient avoués coupables avant de mourir. Ceux dont la cause étoit injuste ne s'y exposoient pas souvent. Us laissoient ordinairement leurs juges ou leurs ennemis provoquer l'épreuve; car les plus braves la redoutoient... iMaintenant nous nous battons en duel, et ces prétendues ail'aires d'honneur qui mettent la vie d'un honnête homme à la merci d'un spadassin font périr plus d'innocents en une année que les combats judiciaires n'en voyoient mourir en plus d'un siècle dans toute l'Europe. iNous n'avons rien gagné au change. Nulle crainte ne retient le
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bras du méchant , et le bon droit cesse d'être une force lorsqu'on n'appelle pas Dieu à son secours.
« A cela je ne savois que répondre , sinon que mon oncle en tenoit un peu pour le papisme; et c'étoit vrai, bien qu'il fût homme sage et grand savant. »