‹ Les pèlerinages de SuisseChapitre 35 sur 79 · THOUNE · texte numérisé non relu

THOUNE

Bien jolie ville à trois étages , dans un fouillis d'eaux , de bois et de montagnes, avec un vieux château à quatre tourelles, qui fait la joie des paysagistes du monde entier. l)u cimetière, qui entoure l'église, placé à l' extrême pointe de la ville , la vue est si belle , que c'est à donner l'envie d'être enterré là. On découvre le lac; l'Adr, qui s'en échappe en deux branches, se sauve avec rapidité; le Niesen, la Bluemliesalp, la Gunzenen et le Stockhorn dentellent l'horizon, au fond duquel s'entassent les collines, passent les nuages, étincellent les monts neigeux. C'est un beau spectacle à toutes les heures du jour et par tous les temps, mais particulièrement loi*sque le soleil dissij^)e la poussière humide du matin , et que ces légei*s brouillards semblent, connue des voiles de gaze, se replier dans le ciel.

Par malheur, le champ solennel d'où l'on contemple tout cela n'a pas, pour nous du moins, tout le grand caractère des sépultures chrétiennes. Les protestants ne mettent point de croix sur leurs tombes, ils placent des ancres renvei*sées. Que veut dire cet emblème païen? La croix, signe de la rédemption et du s;dut éternel, s'élevant sur la lonûxi où les vers ne rongent qu'une dépouille vaine, est pleine d'espérance et d'enseignement;

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c'est le mépris de la murt, c'est l'assurance d'une vie meilleure, c'est la promesse éternelle de clémence rappelée par un amour confiant, c'est la résurrection. Mais ces ancres? sont-elles pour exprimer que l'homme a jeté l'ancre sur la terre et ne la quittera plus, et que tout ce qu'il l'ut est dans le cercueil? Triste pensée ! pensée qui a besoin d'être inintelligente pour n'être pas impie !

Près de Thoune, au sein des montagnes qui bordent le lac, la tradition a placé l'ermitage où saint Béat passa de longues années et mourut. Saint Béat était Anglais, il se nommait Suétone. Au retour d'un \oyage qu'il avait fait à Rome sous l'empereur Claude, il trouva parmi ces solitudes une caverne avec un ruisseau et quelques fruits à sa portée; il s'y arrêta pour prier, et pour prêcher l'Évangile aux hommes sauvages que le hasard ou la curiosité amènerait auprès de lui. On l'enterra dans sa grotte près de son ruisseau, et la tombe de l'ermite fut durant bien des siècles le but de beaucoup de voyages pieux. Au temps de la réformation, les seigneurs de Berne, devenus protestants, s'inquiétèrent de ces pèlerinages; ils tirent murer l'asile du premier chrétien de rilelvétie. On l'a rouvert depuis, parce qu'on s'est avisé que c'était un lieu dont le pittoresque pourrait attirer les voyageurs, et que les aubergistes y gagneraient de l'argent. Les voyageurs y reviennent, mais en petit nombre. Ils parcourent deux cavernes muettes et nues; ils se demandent, en baillant, comment un homme a pu vivre là, et se retirent, bien près de penser qu'ils ont perdu leurs pas. Il est certains lieux dont les anges seuls savent montrer les beautés.

On a établi sur le lac de Thoune un bateau à vapeur. En deux à trois heures il vous transporte jusqu'à Neuhaus. Autrefois ce trajet se faisait en bai'que : on allait

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moins vite, et l'un payait plus cher; mais on jouissait mieux de la magniticence des rivages, et Ton avait les manœuvres, les propos, les chansons et les histoires des bateliers. Pauvres bateliers ! la race en sera bientôt abolie ; le bateau à vapeur a fait une fortune à son riche propriétaire aux dépens de f existence de tous ces malheureux. Ils meurent de faim, et leurs enfants chercheront un autre métier, chose difficile à trouver, ou s'expatrieront. 11 y a inliumanité et folie à permettre ces monopoles écrasants. Personne n'en profite, que le ricku'd qui les exploite. L'État y perd, carie voyageur passe comme un trait sans s'arrêter ; le voyageur y perd également, malgré sa rapidité; car il ne trouve point d'auberges intermédiaires, et, forcé de descendre aux points ordinaires de la station, il est rançonné à merci.

Le bateau à vapeur du lac de Thoune porte une singulière date de sa construction. C'est un mécanisme qui lait jouer piU' sept trompettes à la fois l'iùr de la Parisienne. Un nous en régala beaucoup durant la route, et certaiuement il n'y a pas ailleurs, dans la nature entière, un ensemble de sons capables de former un charivari plus atlVeux. Je préférerais entendre un septuor d'ânes ou de grenouilles. Mais cela sans doute chiuma longtemps les oreilles des pèissiigers. Je ne sais ce qu'eu pensent maintenant les Anglais, les Franç;iis et les Suisses; pour moi, cet air oublié me ramena par la pensée à des temps qui ne sont piis loiu, où je l'aimais encore, où je ne pouvais me défendre d'un frémissement d'enthousiasme en l'écoutant, tout niais qu'il est de sa nature et tout boueux qu'on l'a Kiit. Je fus étonné de la difiérence que ces souvenirs me firent >oir entre mes idées d'hier et mes idées d'aujourd'hui. De toutes les passions humiiines, il o eu est pas dont on >e dégoûte plus que de la passion pofi-

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tique, lorsqu'elle est passée. Que d'entraînements stupides, que de haines ignorantes, que d'outrages grossiers, que d'encens offert à de misérables idoles !

On ne «'en consolerait pas si une certaine pureté de cœur n'avait un peu sauvé tout cela, et si cette justice qu'on fait de soi-même, on ne pouvait la faire des autres aussi. Tous les partis, en effet, en sont là; tous ont quelques droits et beaucoup de torts, dans ce monde qui a brisé les véritables lois de justice et de charité. On ne peut absoudre entièrement personne, ni condamner personne absolument, excepté ces fils de perdition qui se font une odieuse industrie des malheurs publics : hommes de rapine et de meurtre, qui allument durant la nuit des phares assassins pour attirer les vaisseaux sur Técueil; vautours infâmes qui ne voient dans la société qu'un cadavre à dévorer. Grâce à eux, la plus grande honte des partis n'est pas d'être violents et injustes : elle est de leur doimer naissance et de les avoir pour alliés.

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