‹ Les pèlerinages de SuisseChapitre 43 sur 79 · CAUSERIES · texte numérisé non relu

CAUSERIES

Notre compagnon le réformé était un bon et aimable ^aiçon, qui se souciait aussi peu de Luther que de Calvin et de Zwingle, et qui n'en aimait pas plus le pape ni TKglise pour cela. Notre soumission aux devoirs du chrétien rétonnait beaucoup, et il nous demandait naïvement quel avantage nous y trouvions. Nous n'eûmes pas grand' peine h le lui explicjuer, puisque nous avions malheureusement passé par un état tout auti-e. il fut surpris d'apprendre que ces pratiques, auxquelles on se plie avec tant de joie, n'étaient pas chez nous une vieille habitude d'enfance toujours observée; nous dérangions beaucoup l'idée qu'il s'étiut faite des catholiques, et un de ses étonnements était encore de ne nous trouver ni tristes ni bêtes, après ce qu'il nous voyait faire et ce que nous lui apprenions. « Ainsi, dit-il, la religion vous aide réellement à vous conduii'C mieux que vous ne faisiez autrefois, et vous êtes plus contents de vous? — Sans doute, lui répondîmes nous. — (l'est singulier. i*eprit il: j'avais toujours cru que la religion ne servait à rien, et qu'on était bon ou méohatit, honnête ou iTiiilhonnête, par un penchant naturel que nul homme ne peut entiè rement gouverner. Moi, je suis honnête et loyal, je n'ai fait de ma vie tort à qui (jue ce soit de la moindre chose; je n'ai manqué à aucune promesse d'hoimeur en affaires; mais je vous avoue que ce n'est pas par religion, je n'y

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pensais jamais : quand je me suis vu tenté d'agir différemment, j'ai été plutôt retenu par la crainte de compromettre ma réputation, de perdre mou crédit ou dîme jeter dans de grands embarras, que par un autre motif. Quelquefois aussi j'ai regretté, à ma honte, d'avoir agi avec tr(>p de loyauté. Cela vous arrive-t-il? — Jamais; car nous sonnnes persuadés que, dans le cas contraire. Dieu nous punirait, même ici-bas, et que sa plus grande punition serait de ne pas nous pmiir. — Parlez- moi franchement, continua-t-il : vous autres vrais catholiques, êtes -vous toujours aussi honnêtes et aussi bons que vous voudriez l'être ! — Parfois , et en certaines choses, oui. En beaucoup d'autres, nous espérons y arriver par la grâce de Dieu. — Et quelles sont ces choses où vous n'êtes pas satisfaits? — Ah ! dit l'un de nous, il y en a beaucoup; mais les principales sont la modestie et la charité ; pour moi, je trouve toujours que je m'aime trop et que je n'aime pas assez le prochain. — Vraiment, cela vous chagrine?... »

Nous essayâmes de lui faire sentir, car il ne paraissait pas bien le comprendre, quels péchés c'est que l'amourpropre et le manque de charité , comment un chrétien peut espérer de s'en défaire, et à quel point un grand nombre y sont parvenus.

Alors il nous déclara ingénument qu'il ne s'estimait pas toujours autant qu'il le voudrait. « Vos moyens pratiques, poursuivit-il, me semblent infiniment plus surs que nos bonnes résolutions. D'ailleurs je ne me trouve pas heureux, malgré mon honnêteté. Je sens tous les jours, comme vous avant votre changement, s'accroîtn' en moi le nombre de ces regrets et de ces inquiétudes qui ressemblent souvent à des remords. Jl y a des choses que les lois ne défendent point, et que les mœurs per-

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mettent, qui rendent bien heureux. Et puis, il est humiliant et affligeant de penser qu'on est vertueux ou que les autres ne le sont que par crainte des hommes et des 1 ri banaux. — Faites-vous cathohque, lui dit mon compagnon. Aucune vertu ne vous sera difficile, bien né comme vous Tètes; et vous aurez la joie d'être vertueux pour l'amour de Dieu. — Je ne peux pas, répondit-il; je suis né protestant. — Quelle raison! reprit l'autre; dites plutôt que vous êies né catholique; car contre quoi protestiez - vous quand vous êtes né? Pour protester contre une chose, le moins que puisse faire un homme sensé, c'est de la connaître. Or connaissiez-vous la religion catholique dans ce moment-là, et maintenant encore la connaissez-vous ? Le peu que nous venons de vous en apprendre vous a semblé secourable et bon. Voyez donc si vous êtes sage de vouloir rester protestant parce que vous l'avez été de? votre naissance, c'est-à-dire sans savoir ce que vous faisiez, et de vouloir encore protester en mourant contre une foi dont vous approuvez tout ce que vous en savez. Si votre père exerçait un état honteux, et ((ui dut vous réduire à la misère, vous croiriez-vous obligé de l'embrasser uniquement parce qu'il l'a embrassé ? »

Mais ce bon jeune homme, qui jusque-là s'était montré si modeste et si doux , voulut nous faire voir qu'il avait d'excellentes raisons pour rester dans son hérésie. Il nous déroula donc un tableau de l'Kglise catholique le plus monstrueux et le plus stupide (ju'il soit p«>ssible d'imaginer, .le puis en parler ainsi sans l'ofTenser, il répétait ce qu'on lui avait appris « Nous croyez-vous gens d'honneur? lui demandâmes-nous lorsiju'il eut achevé. — Oui. reprit-il, de tout mon cœur. — Eh bien ! nous vous affirmons que vous avez été instruit par les plus pervers et les plus it;uorants des hommes, et que si un jour, après

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avoir étudié vous-même, vous manquiez de raison pomréprouver Thérésie, les ruses et les mensonges qu'on emploie pour vous y retenir suffiraient amplement. »

Nous lui fîmes remarquer quelques-unes des plus grosses fautes historiques qu'il venait d'avancer, et nous tboisîmes parmi ses arguments ceux qui menaient le plus vite à l'athéisme. Mais ces derniers raisonnements le touchèrent peu; l'athéisme n'effrajait réellement pas ce pauvre jeune homme, que sa religion n'avaitjamais retenu ni consolé. « Vous conviendrez, ajoutâmes-nous ensuite, qu'une bonne et vraie religion ne doit pas avoir besoin de ces ressources-là. » Il en tomba d'accord ; cependant il revenait toujours aux mauvais prêtres et à la superstition.

D'abord , lui dit mon compagnon, vous parlez des prêtres catholiques comme si vous les connaissiez, et vous me permettrez de dire que vous avez tort. Où les avez-\ous vus? Certes, vous ne pouvez vouloir parler de ceux que vous auriez rencontrés en Suisse. — Non, répondit le jeune homme, ceux-là sont de dignes et courageux ministres. Mais en Allemagne, mais en Italie... — Il faudrait d'abord voirl'Allem igne et l'Italie. En attendant que vous fassiez le voyage, je puis vous assurer qu'on a, sur ce point encore, abusé de votre bonne foi. Quant à moi, j'ai entendu beaucoup de choses de vos pasteurs; mais comme je ne les ai point fréijuentés, je m'en tais. Je puis dire seulement que leur doctrine ne vaut rien, même celle des plus honnêtes, tandis que dans un prêtre orthodoxe, fût-il par ses actions et son caractère au-dessous de la dignité de son état, la doctrine est toujours excellente et pure. Un prêtre catholique ne peut manquer des hautes vertus de sa profession sans se condamner lui-même, sans se mettre en contradiction flagrante avec la loi qu'il enseigne et sans se couvrir de mépris. Pour un pasteur, c'e^t

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différent. Sa religion et sa profession ne lui imposent aucune vertu surhumaine. Qu'il soit aussi honnête, aussi bon que le premier laïque protestant venu , c'est assez ; qu'il le soit autant que vous, c'est beaucoup. Il ne se croit pas obligé de soigner les malades pendant les épidémies ; il ne s'engage pas jusqu'au martyre; il ne lui est pas défendu de songer à lui ni aux siens : tout au contraire, puisqu'on veut qu'il ait une famille, on veut qu'il songe à ses intérêts et qu'il y songe beaucoup; il ne lui est point interdit de satisfaire son orgueil ou sa passion en modifiant les croyances ; la charité n'est point son premier devoir, la vérité sa première loi ; les bonnes œuvres ne doivent pas être sa seule préoccupation; enfin sa foi, même lorsqu'elle est vive, ne l'astreint point à l'angélique pureté du sacerdoce catholique, puisque Dieu n'obéit point à sa voix, et qu'il ne reçoit et ne donne dans le Siicrement de l'eucharistie qu'un pain matériel où le Sauveur ne s'est point incorporé... Et puis, après tout, pour nous catholiques, que prouve un mauvais prêtre? Qu'il ne suffit pas, pour se sauver, d'endosser un costume, de faire un vau , et qu'il faut dans tous les états gagner le ciel à la sueur de son front. Voyez- vous là quelque chose qui blesse votre esprit ou votre cœui'?Si je me détache de la religion parce que je lui vois par hasard un indigne ministre, je prends parti pour ce méchant contre le Dieu qu'il outrage. C'est bieii absurde, convenez-en.

« Vous parlez aussi de supei*stition. Il faut que vous sachiez qu'il n'y eut jamais d'hummos plus niaisement et plus cruellement superstitieux que les premiers rétoimateurs. Ces Siivant^, qui piétendaient rendre la religion plus intellectuelle, n'étaient occupés que de pœsages et d'astrologie, /wingle s'épouvantiiil d'une comète, et la regardait comme un signe de sa mort;

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.Méliiiichthoii se réjouissait de eu qu'une vache avait jeté un veau à deux têtes le jour où la confession d'Augsbourg fut présentée à l'Empereur, et cela lui sembliit clairement annoncer la ruine de Home; les astrologues protestants affirmaient que les astres seraient propices aux disputes ecclésiastiques vers l'automne. On l)rùla encore plus de sorciers d.uis le duché de Hrunsvvick qu'à tienève. Le nombre des poteaux où Ton attachait ces malheureux dans le pays de Calemberg et de Wolfenbuttel était si grand, dit Spitler, que Tendroit où ils avaient été dressés ressemblait à une petite foret.

« Mais les superstitions de ces temps-là ne sont vraiment rien auprès des superstitions d'aujourd'hui; car n'est-ce pas la plus misérable, la plus honteuse, la plus idiote des superstitions, qu'une foi comme la vôtre (ou plutôt comme celle qu'on veut vous inculquer, car dans le fait vous n'en avez pas), toute pleine d'incertitudes et de contradictions, où rien n'est entier, ni certain, ni durable, et qui fait de Dieu nous ne savons quel maître dangereux, indiflërent aux destinées du monde, à la conduite des hommes, incomplet, sans justice, sans amour, qui ne veut pas même indiquer à l'humanité une voie certaine d'honneur, de repos et de salut ! Dites ce que \ous voudrez en laveur de votre hérésie, il est une chose dont vous ne pourrez la laver ; elle a créé la superstition du néant. Il faut absolument que vous croyiez au néant, pour cacher dans cette absurdité immense les mille .d3sui'dités où se perd votre raison. »

iNuus arrivions à Saarnen, l'entretien finit là.

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SAARNEN

Saanieii est une des capitales du canton d'Unterwald. C'est un grand bourg aux maisons éparses, comme Sachslen; mais le vieux caractère suisse y est moins marqué. On y voit quelques églises élégantes. La situation est belle. Les habitations forment des gi'oupes libres et pittoresques au milieu d'une vaste plaine. Le bon air des montagnes y circule abondamment. C'était jour de conseil; nous rencontrions à tout moment des représentants qui sortaient de l'assemblée, graves, vêtus de noir, portant culotte courte et jabot, et tenant sous le bras leur large épée de cérémonie l'oulée dans son baudrier. Mes compagnons ne manquaient pas de les saluer, et je faisais comme eux de grand cœur; mais leur exquise politesse nous prévenait souvent. La dii^nité de ces vieux conseils de paysans et de bourgeois est digne de remarque. Partout où il y a eu des changements, à Berne, par exemple, les révolutionnaires se sont empressés d'abolir le costume ; comme si le premier caractère de l'égalité devait être la malpropreté. Le langage s'en ressent. Il devient violent et grotesque, de calme et digne qu'il était. M. Hans Schnœl, un des chefs du radicali&me bernois, disi\it des nobles, en plein conseil, qu'ils avaient volé non-seulement Tempeigne, mais la semelle, et qu'il ne serait pas content qu'il n'eût mis le pied sur la nuque du dernier aristocrate, et qu'il ne l'eut forcé à demander grûce. Des tirades de ce goût, des mesures de vengeance, des lois spoliatrices et (juelques adoucissements dans la législation criminelle qui n'intéressent et ne peuvent intéresser que 1rs fripons et les scélérats, tels ont été en Suisse, comme

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en beaucoup d'autres pays, les résultits les plus clairs des révolutions,

-Mes deux compagnons, depuis (ju'ils s'étaient rencontrés, se tàUiient avec toutes sortes de précautions pour deviner à quelle opinion ils appartenaient. A Saarnen enfin, ils se reconnurent tous deux conservateurs, et parlèrent alors à cœur ouvert de leur, patrie. Bien que fort jeunes, ils en connaissaient les moindres personnages et appréciaient parfaitement la situation des divers cantons. Je fus touché de la pureté des vœux qu'ils formaient, sans trop espérer pour le salut de la Suisse, et j'y vis encore que l'honnêteté de cœur est la première condition d'une pensée juste et d'un jugement sain. Ils souhaitaient que la Suisse gardât ses vieilles institutions, ses États fractionnés, son rù\e modeste, gages de cette neutralité dans les affaires de l'Europe sans laquelle elle ne peut conserver longtemps sa nationalité. Si nous nous mêlons de la politique de nos voisins, disaient-ils, ils se mêleront de la nôtre, et il faudra bien faire ce qu'ils voudront.

Tous les Suisses ne pensent pas ainsi; il en est, et beaucoup, et j'en ai vu, qui se sont laissé gagner par la fièvre politique dont sont dévorés les citoyens de grands États Leur ambition, éveillée par le bruit qui se fait' autour d'eux, ne peut pas se conte[iter du modeste titre de représentants ou de landamman d'un des vingt-deux cantons. Us veulent aussi avoir influence sui' les destinées de l'Europe, aspirer au gouvernement d'un empire, commander à de grandes quantités d'hommes. Cette maladie a fait sui'tout de nombreux ravages à Genève et dans les cantons protestants. Pour atteindre le but de leurs désirs, les radicaux visent présentement à centraliser la Suisse. C'est le secret de toutes les manœuvres

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qu'ils mettent en usage contre leurs concitoyens catholiques, et i»ar lesquelles ils essaient d'entamer ou de réduire l'inébranlable fermeté des petits cantons. Une fois l'unité He pouvoir et de gouvernement établie, ils n'auraient plus qu'à se disputer entre eux les premières places, et chacun espère bien les obtenir. On leur dit qu'ainsi constituée la Suisse sera forcée d'avoir une politique, des alliances, qu'elle offusquera ou la France ou l'Autriche, et que l'une ou l'autre, peut-être toutes les deux . pourraient bien alors tran^former en sujets de si incommodes voisins; mais si cette éventualité les effraie, ils ne le laissent guère voir. Il est certain que la réunion de la Suisse à un ?rand Ktat les mettrait en belle voie d'honneurs, et ils donnent lieu de croire qu'ils n'en seraient pas trop fâchés. — Voici comment les jugeait un journal du pays : u Ils voudraient étendre leur pouvoir. « leur influence, leur activité politique sur la Suisse « entière. Je ne sais pas même si cela leur suffirait pour « bien longtemps, si le territoire helvétique ne leur (( paraîtrait p;is un jour bien resserré, s'il ne leur viendrait « pas tnt ou tard dans l'esprit que la réunion <!e la Suisse « à quelque puissant Ktat étendrait merveilleusement « leur inilucnce et les mettrait à même de travailler plus « en grand au bonheur de Tliumanité. Cependant, pour « le moment, ils se contenteraient de régner sur la « Suisse. Le grand motif, le grand mobile est ce qu'on M a nommé si bien une ambition démesurée. »>

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