‹ Les pèlerinages de SuisseChapitre 44 sur 79 · LES TROIS CANTONS · texte numérisé non relu

LES TROIS CANTONS

Le lac de Waldstctten est une étoile tombée au milieu (les montagnes, entre lesquelles il étend ses branches

« Sclnvitz, lii, l'nU'nv.ildeu. Ou les ap|»ellc aussi cantons forestiers

!)K SUISSE -JIT

étincelantes, cumme pour procurer à cette noble nature le plaisir de se mirer et de voir elle-même sa splendeur. C'est le roi des lacs, et à double titre la perle et l'honneur de la Suisse, car la Suisse s'est formée sur ses bords; nulle part elle n'est aussi grande, nulle part elle n'étale autant de beautés : sites gracieux et sombres, rochers arides, rives tiennes, héroïques souvenirs, tout se trouve là. Il n'est peut-être pas un point du monde où le soleil se lève et se couche si beau, il en est peu que l'amour de la patrie ait illustrés d'un renom plus pur. Jusqu'à présent, courant à travers des contrées dont les habitants se sont de façon ou d'autre laissé arracher ou leur foi ou leui' liberté , je m'étais demandé quel si grand plaisir on pouvait trouver à être Suisse; mais là, au sein de la vieille Ilelvétie, en présence de ces bords qui sont ceux des trois cantons, au pied de ces montagnes que n'a pu escalader le sophisme bavard si triomphant ailleurs, je l'ai deviné. C'est là que la liberté suisse a eu ses premiers et ses derniers défenseurs : Sempach , Morgarten, Cappell, Stanz, Altorf et le Grûtli sont voisins; les héros poétiques de l'indépendance ont vécu là; c'est là que l'étranger n a pu régner; c'est là que n'ont pénétré ni la déloyauté, ni l'hérésie; c'est là qu'avec la foi sont restées la gloire et la liberté.

La domination romaine oublia ces retraites , qui n'ont du moins gardé aucune marque de son passage; Attila n'y conduisit pas ses armées, la féodalité n'y a pas laissé de traces. Un seul conquérant pouvait établir son empire sur les pâtres qui se partageaient, avec les ours, les aigles et les chamois, la souveraineté de leurs montagnes et de

\Valdstetten).Ces trois cantons sont la base et l'origine de l'ancienne conféd»iratiou suisse, où ils ont successivement admis Lucerne, Zurich, Berne, Zug, Claris , etc. etc.

24« PKLKRINACitS

leurs forêts : ce conquérant, ce fut rÉvangile. Il y fit des progrès lents, mais sûrs. Avant le xii' siècle, on ne voyait encore dans les cantons forestiers que peu de chapelles, et le peuple n'allait guère à la messe que tous les mois; il n'y avait qu'un seul ecclésiastique pour Unterwalden et Srhwitz Les paroissiens s'assemblaient au son du cor des Alpes; car les églises manquaient de cloches. Le calice était de bois, les ornements sacerdotaux de toile peinte.

hans les siècles suivants, le culte avait déjà pris tout son développement, et ce furent les siècles héroïques de la Suisse, les temps de Ciuillaume Tell, de Vorgarten et de Sempach , époques moins belles encore par le courage admirable des paysans que par la grandeur simple et sublime de leurs mœurs, de leur foi, de leur probité. Ces pâtres, à peine sortis de leur sauvagerie, surent garder leur modestie; vainqueurs, ils ne voulurent point s'agrandir, ils ne songèrent point ^ se donner des richesses: et, quels que fussent le danger et la disproportion des forces, ils ne refusèrent jamais d'aller au loin secourir leurs alliés.

Vint la réforme. Presque tous leurs voisins, enrichis par la guerre ou le commerce, adoptèrent Thérésie. Les hommes de Waldstetten restèrent soumis à la foi de leurs ancêtres, épuisant les remontrances les plus touchantes et les plus sages pour engager les cantons infidèles à persévérer comme eux. Mais lorsqu'ils virent que, loin de les écouter, on voulut encore les forcer à changer de croyance, ils se levèrent courageusement, et conquirent à Cappell la liberté religieuse, que leurs confédérés impies, ingrats et fratrici les, entreprenaient de leur arracher. A p,n'tir de ce moment, les Waldstelten demeurèrent dans une \m\\\ pn^fonde. ignorés du monde dunint près

I)K SI ISSK 211»

(le trois cents ans, comme s'ils n'eussent pas existé, et formant au sein de la confédération suisse une sorte de confédération particuli< re dont les liens anti(|ues ne furent jamais brisés ni aff.iiblis. herne, Zurich , Baie, (ienève, villes riches et plus ou moins littéraires, regardaient avec dédain ces républiques de bergers dévots qui n'avaient ni trésors, ni philosophes, ni savants; mais à la fin du dernier siècle, lors de l'invasion fr.mçaise, les pâtres purent leur rendre tous leurs mépris; car il se trouva que les lettrés et les riches n'avaient ni patriotisme, ni courage, ni soldats.

On ignore assez généralement ces dernières guerres de la Suisse ; on ne sait pas que l'amour du sol natal et la loi relitjieuse y firent, quoique sans succès, les mêmes prodiges qu'au temps de Guillaume Tell. C'est que la France n'a point à s'en vanter; que les trois quarts des Suisses doivent en rougir, et que ceux à qui en revient tout l'honneur songent moins à chanter leur gloire qu'à conduire leurs troupeaux Pour moi, je ne crois pas que les hordes de bandits qui ont gouverné la France depuis 1792 jusqu'en 1801 puissent le moins Hu monde souiller la couronne de gloire qu'elle porte parmi les peuples. S'ils firent des martyrs dans la moitié de l'Rurope, ils en firent encore davantage chez nous : tant de noble sang courageusement perdu nous lave bien de leurs infamies, .le ne craindrai (ionc point d'arracher en passant une palme aox arcs de triomphe de la révolution, pour on orner la tombe des malheureux qu'elle égorgea.

Quand la révolution française éclata, la Suisse jouissait, depuis trois cents ans, d'une paix extérieure que rien n'avait troublée ; mais des querelles intestines agitaient la plupart des cantons, et particulièrement les cantons réformés Il y avait des maîtres et des sujets, par conséjucnt

:>:>(» i»kkkki.na(;es

des partis, par conséquent des révoltes plus ou moinfréfjufntes. On avait peu de patriotisme; mais on voulait beaucoup, d'une part garder le pouvoir, de l'autre y arriver. Le lien fédéral était rompu. Les Suisses eurent tout de suite conscience de leur faiblesse Les principes révolutionnaires répugnaient aux gouvernements établis; cependant ils n'essayèrent rien contre leurs terribles voisins, et les massacres du 10 août, qui auraient, trois siècles avant, fiiit prendre les armes à toute la confédération, n'en obtinrent qu'une déclaration de neutralité. Cette honteuse neutralité ne pouvait être respectée longtemps. On sut en France qu'il y avait de grandes richesses dans le trésor de Berne, et le Directoire aimait l'argent.

Les envoyés de la république commencèrent par répandre les principes; on agita les mécontents, on les soutint dans leurs révoltes. Le 28 décembre 1797, le Directoire rendit un décret qui mettait sous la protection spéciale de la France tout bon patriote réclamant ses droits naturels. 11 ne manque pas de ces patriotes -là dans les cantons de Bàle, Berne, Zurich, SchalTouse, Soleui^ et Fribonrg. Enfin on expédia de Paris une nouvelle constitution helvétique, dont l'envoyé du Directoire Mengaud, et le général Brune, qui occupait le pays de Vaud à la tète d'une armée française, exigèrent dans les termes les plus insolents et les plus durs la prompte acceptation.

Pendant ce temps, Berne, plus spécialement menacée, était déchirée par des partis, et dans ces partis, tour à tour vaincus et mécontents, l'ennemi trouvait des auxiHaires disposés à le servir. Mais les plus odieusement traîtres furent les partis uis de la révolution. Quelques gens de (Mpur parviiH'ent non sans peine à organiser une sorte de résistance. Près de vingt-cinq mille hommes étaient à Icui- disposition. Ils firent face aux Français, qui vinrent

i)K SI issi; ih\

les Jittaqucr en iiomhi'e siiprridiir, vX ils ne riirriil, pas iacilemont vaincus Après leur dcl'aito, Renie dul ouvrir ses portes. Pour Thonueur de la Suisse, c'était trop tôt. Ce résultat soumit le pays. Oerne, Trihourg, Zurich, Lucerne, Soleure, furent dévalisées. On enleva ainsi des millions et des millions. Non content de ces grandes rapines, le ministre de France, nommé Mengaud, faisait ouvrir à la poste les lettres d'un voyageur anglais, et réclamait le montant des lettres de change qui s'y trouvaient ou des crédits qui leur étaient ouverts chez les banquiers^ Où cela se passait-il? M. de Marbois prouvait en 1797 (avant le pillage de la Suisse), au conseil des Anciens, que le gouvernement avait dès cette époque détourné 240 millions de contributions levées en pays étrangers!

En dédommagement de tous ces vols, le Direct'ure envoyait aux confédérés des constitutions libérales et philosophiques. Ou lit d'abord de la Suisse une république indivisible. Hrune Imagina ensuite de la diviser en trois autres républiques indépendantes, qu'il ajjpela la lihodaitique. V Helvétique eilu TeJliane; mais cela ne le contenta point. Sept jours après avoir établi la Rhodauique , le général vit, comme il lé disait lui-même, que rien ne valait les charmes de lunitè républicaine, et adressa aux cantons une nouvelle constilulion unitaire fraîchement arrivée de Paris.

C'était une copie de la constitution française qui régnait pour le moment, avec ses cinq directeurs exécutifs, ses deux degrés d'élection, etc. Elle divisait la Suisse en vingt-deux cantons, et lui donnait vingt-deux juges élus par le peuple. Ce bel ouvrage était accompagné d'un préambule i^ui en énoi'çait en ces termes les principes

1 lissai /iistori</i/c de Simond.

ioi pkleri.na(;es

rondainentaiix . Les lumières sont préférables à l'opulence. — Iji liberté naturelle est inaliénable , elle n'est restreinte que par la liberté d'autrui. — La loi réprime tous les genrea de licence — Le citoyen se doit à sa patrie^ à sa famille et aux malheureux; il cultive l'amitié, mais il ne lui sacrifie aucun de ses devoirs; sa gloire est l'estime des gens de bien : il ne veut que l'ennoblissement de l'espèce humaine; il invite sans cesse aux doux sentiments de la fraternitèy etc. etc. Les vaincus adoptèrent tout, et, dans l'état où il avait mis la Suisse, le Directoire ne devait plus craindre d'obstacles. Brune, en adressant sa constitution unitaire aux cantons forestiers, leur écrivit, pour la forme, que l.i république française leur conserverait son amitié et que la guerre ne serait point portée sur leur territoire. Mais ces cantons qu'on n'avait point attaqués jusqu'alors, et qui restaient tranquilles, ne purent voir ainsi renverser un ordre de choses sous lequel ils vivaient depuis cinq cents ans. ils adressèrent au r)irectoii*e les remontrances les mieux fondées, le suppliant de leur laisser leurs libres assemblées populaires , leui's vieilles magistratures simples, modestes et pauvres comme eux. « Comment auriezvous donc la volonté d'anéantir notre bonheur en touchant à notre organisation pnlitique? Quels seraient vos fDotifs pour le faire, et quelle espèce d'avantage pourriezvous en retirer? Nous sommes des peuples de pâtres et de montagnards, ayant peu de besoins et contents de notrr médi(>crilé; les faibles revenus de nos cantons ne sauraient payer la dépense de ce nouveau gouvernement, dont nous ne voyons pas l'avantage. Votre grande nation ne Siiurait vouloir ternir ses annales glorieuses par l'oppression d'un [>eu})le paisible qui ne lui a jamais fait de mal î «' Pour toute réponse, le Directoire fît marcher une armée sur le canton de Schwitz.

Les petits cantons avaient contre eux la France, et pour eux , eux seuls ! Les forces réunies de Schwitz et (rUntorwalden s'élevaient à dix mille hommes. C'était tout ce qui pouvait [)orter les armes. Aloys Reding, chef militaire de Schwitz et descendant du vainqueur de Morgarten, les commandait. Mais dans ces dix mille hommes il n'y avait pas un lâche, pas un traître, pas un secret partisan des idées révolutionnaires et des Français. Ces dix mille hommes étaient dix mille frères que ne divisait aucune animosité politique. Ils étaient liés par l'amour de la patrie et des lois sous lesquelles ils avaient vécu paisibles, vertueux et unis. Ils étaient liés surtout par uu sentiment religieux qui doublait le courage et les forces de chacun. Deux prêtres, Marianus Herzog, curé d'Einsiedeln, et Paul Stiger, capucin, soutenaient leur enthousiasme, priaient au milieu d'eux, bénissaient leurs ilrapeaux , et promettaient la victoire ou le ciel à ceux qui combattraient pour la patrie et la reUgion *. C'est ce qu'on a vu en Espagne, c'est ce qu'on a vu dans la Vendée, c'est ce qu'on verra partout (en pays catholique) 011 d'injustes agressions menaceront la liberté et la foi ; et partout où on le verra, on verra aussi ce que peut le courage d'une nation. Je causais un jour avec un vieux >oldat revenu de bien des affaires. « Quand il faut combattre des eimemis qui ont un diable de calotin dans leurs bagages, et qui se sont confessés le matin, me disait-il, on ne serait pas fâché d'en avoir fait autant »

Tandis que ces héroïques bergers se préparaient à

• Au oomrntMircmt'iit du xv« siriie , lors(jue lieruc lit la iruerre au Valais, Jaciiucs Vinichow, ruiv de Muuster, somma tou;s ses paitùssieus .1 aller combattre uue injuste afn'ession, et partit avec eux. Le caixiiual .1. d'Albauo adressa à rarchevtMjUt' d»- Nluuster uu brelM 'absolution en lavtMir df l'i- prêtre (I'»i0;.

i5i PÈLERINAGES

mourir, le directoire helvétique, assemblé à Aarau, leur adressait des représentations officielles sur la folie d'une plus longue résistance, et, d'un ton de pitié et de supériorité, leur conseillait de se méfier des fanatiques qui les trompaient.

Knlin on se battit. Les Français reprirent d'alx»rd Lucerne sur les troupes de Scliwitz, qui Tavaient occupée; mais ils furent repoussés avec une perte assez considérable à W'oUrau et à Kichtenschwil, près du lac de Zurich. Malheureusement les Suisses, ayant perdu leurs deux officiers supérieurs, furent forcés de reculer. A Kussnacht et Immensée, le feu meurtrier des tirailleurs suisses arrêta encore Tennemi. A Morgarten, où commandait Aluys Reding, les sublimes paysans firent des prodiges de valeur.

Les femmes.de Schwitz employèrent la nuit du l'' mai à traîner des canons parmi les rochei's et les précipices; plusieurs, leur enfant sur un bras, travaillèrent de 1 autre à préparer les fascines. Des feux allumés sur les montagnes éclairaient ces scènes héroïques, et appelaient au loin des secx)urs qui ne vinrent pas. Dm*ant toutes les journées du l" et du 2 mai, on se battit à Morgai'teo et dans les environs d'Arth. Ces bergers et ces paysans firent tête partout aux attaques réitérées des trou[)es de ligne, rom})irent plusieurs fois à la baïonnette les bataillons ennemis, si supérieurs parla discipline et le nombre, leur firent éprouver des pertes considénibles, enfin gardèrent le terrain. Mais la victoire même les épuisait. Depuis quatre jours ils n avaient piis eu de repos, ni pI•e^que de nourriture; beaucoup de postes n'éUiient plus gîirdés que par des fennnes : il fallut songer à un arrangement. L'ennemi offrait aux pays;uis le libre exercice leur religion, leur laissiiit leurs armes, et s'engageait

lie pas pénétrer dans leur pays, pourvu que laconslitutiun fut acceptée. Cepriidant beaucoup ne voulaient rien accorder, rien entendre. Une assemblée générale se tint le 4; elle fut très-agitée. A la fin, ceux qui savaient la résistance inutile, et qui voyaient arriver le moment où il ne serait plus possible de traiter, émus à la vue de leurs femmes et de leurs enfants, délermintrent la majorité; les conditions ofl'ertes furent acceptées, et la paix signée le 5'.

Quand la constitution unitaire fut ainsi établie dans les cantons forestiers, le directoire helvétique, qui les avait si lâchement abandonnés, les réunit tous en un seul Ktat afin de diminuer leur influence dans la législature. Le gouvernement ne pouvait leur devenir plus odieux qu'il ne Tétait déjà. Ils supportèrent donc en silence cette nouvelle avanie, comme on supporte les diverses phases d'un fléau qui doit passer. Seul, le peuple de Nidwalden (section inférieure du canton d'Uoterwalden) ne voulut pas s'y soumettre, et ce district, où Ton comptait

• Voyez V Essai historique de Simond. — C'est peut être ici le lieu de déclarer que je ne prétends nullement dans tout ce livTe découvrir ou présenter dos faits nouveaiLX. Je prends les laits comme je les trouve chez les auteurs, la jtlupart du teuijis protestants ou philosophes, que j'ai lus : seulement j'ai des droits de bon sens dans les conséquences que je me permets d'en tirer. (,)ui ne comprend, par exemple, malgré Simond, et tous les protestants du munde, que l'ahaissemeut de la Suisse fut une conséquence prompte et naturelle de la réformation ? Ils disent le contraire cependant. Après la bataille deSempach, un vieux poëte suisse donnait à ses concitoyens les conseils suivants : « Atiu ([u'un ne divise « pas votre puissance, resserrez le lien de votre serment; ainsi vous « demeurerez les maîtres du pays. Gardez-vous bien de vous lier à lui « maître étranger, toujours avide et plein d'astuce. Ne hiissez pas entrer <f dans le pays des htHes étrangers; opposez-leur toute espèce de résis- « tances, ou c'en est fait de votre État. » Le bon vieux poi-te ne songeait qu'aux Autrichieus. Qu'aurait-il dit s'il avait pu prévoir que deux siècles [ilustard la moitié des Suisses briseraient les liens de la sainte fui catholique, et u'arderaient parmi eux le plus terrible des h ùtes étrangers : l'hérésie !

au plus deux mille individus de tout âge et de tout sexe capables de se défendre, entreprit de résister aux seize mille hommes qu'on faisait marcher contre lui. Deux cents quatie-vingts volontaires du voisinage se réunirent à ces pauvres gens.

Ici nous retrouvons Simond : <« Trois prêtres en grand crédit parmi les gens de Nidwalden, dit -il, les avaient fauaiisés » C'était le curé de Stanz, son vicaire et ce même capucin Stiger. Ces ecclésiastiques voyaient le double pouvoir des Français et des libéraux suisses menacer la religion autant que la liberté. Ils pensèrent qu'il fallait mieux mourir que de courir le danger de perdre le ciel en même temps que la patrie, et , comme la mère des Machabées, ils se dévouèrent avec leurs enfants. Peutêtre espéraient- ils encore que la Suisse protestante, sentant enfin la honte de son inaction, ne les laisserait pas égorger sans les secourir. Il est certain que si leur exempU* avait été suivi partout , les Français auraient dû quitteile pays, ou y seraient morts.

Les Nidwaldiens défendirent par des palissades tous les lieux de débarquement sur leur lac ; ils y placèrent six petites pièces de canon, qui, avec deux autres pièces mises en batterie du coté de la terre, composaient toute leur artillerie. Pendant quatre jours (du 4 au 8 septembre 1798) les Français ne purent aborder, et perdirent beaucoup de monde. Le 9, dans la matinée, ils pénétrèfent enfin; leurs pièces de campagne nettoyèrent le plat pays; les Nidwaldiens se retirèrent sur une colline boisée, à deux kilomètres de Stanz, où ils résistèrent encore plusieurs heures. Mais vei's le milieu du jour, les Finançais étant parvenus à pousser à terre trente grands bateaux pleins de soldats, Umdis que des renforts leur arrivaient piir le haut pays, l'engagement devint une mêlée où toute la

DE SUISSK iri7

population combattait non pas en désespérés, comme on (lit, mais, au contraire, avec l'espérance des martyrs. Des familles entières, Thomme, la femme, le vieux père et les enfants, armés de tout ce qu'ils avaient pu trouver, attendaient l'ennemi, se faisaient mutiler, et cherchaient encore à combattre lorsqu'ils étaient tombés. A la fin, les malheureux, ne pouvant plus résister, se retirèrent dans les bois et les montagnes. Parmi leurs morts on trouva sui* le champ de bataille cent deux femmesetvingt-cinqenfants.

D'horribles boucheries souillèrent cette odieuse victoire. Les soldats, irrités par une résistance si longue, se livrèrent à des actes de férocité que leurs ofticiers ne purent réprimer entièrement. On préserva les maisons de Stanz qu'ils voulaient détruire; mais toutes les habitations éparses , au nombre de cinq cent quatre-vingtquatre, furent pillées et brûlées '. Plus de cent soixante personnes s'étaient réfugiées dans l'église; elles y furent massacrées ainsi que le prêtre à l'autel, et l'on voit encore le trou de la balle qui le perça.

Reposez en paix, saintes victimes, dans les bras de Dieu ! avec nos prêtres égorgés par les mêmes bourreaux, avec Louis, avec Antoinette, avec tant d'illustres âmes rentrées au ciel par la porte sanglante des persécutions ; priez pour la France et pour nous !

Trois mille Français au moins moururent dans cette expédition. Schauenbourg, leur général, disait en parlant de ce dernier combat : C'est le jour le plus chaud que f aie jamais vu. Sa position serait devenue très-critique, si les iNidwaldiens avaient pu tenir seulement encore un

1 L'année de Schauenbourg profana la chapelle de Wiukelried, i|iii .ie trouvait dans le has Uiitervalden, sur le chemin d'Euuemoos. Les traducteurs de MuUer s'indignent avec raison de ce vandalisme ; mais ((ue les libéraux suisses y prennent garde, ils sont sur le chemiu de pmlauatious bien j)lus graves et plus odieuses encore.

r.iH PKLKKI.NAGES

jour. Le pays, ainsi qu'on Tavait prévu, allait envelupper son armée de tous cotés. L'affaire du 9 mit fin aux soulèvements , mais non pas aux malheurs de la Suisse. Par suite de ralliance offensive et défensive avec la France, qui corroborait la constitution unitaire, la Suisse perdit son caractère neutre, et devint immédiatement le théâtre de la guerre entre les Français, les Russes et les Autrichiens. Ainsi l'abandon des petits cantons ne fut pas seulement une chose lâchf , ce fut une chose impolitique et fatale.

Tels sont les souvenirs qui, sur le lac de Waldstetten, devraient faire palpiter d'orgueil, de reconnaissance et de respect tout cœur véritablement suisse. Cependant écoutez les politiques de Berne, de Zurich, de Genève, (le Lucerne même : tous vous parleront avec dédain de ces pâtres qui sont l'honneur de leur pays. Suivez la marche des meneurs de la confédération : vous les verrez tendre à cette constitution unitaire qui leur fut si glorieusement imposée, vous les verrez opprimer et chercher à dissoudre par tous les moyens possibles Tesprit (lémocrati({ue et religieux, à qui l'indépendance helvétique doit ses derniers martyi^, et qui est le dernier refuge de leur nationalité. Qu'on réforme les petits cantons : au lieu d'une population ferme, confiante, unie, décidée à mourir pour sa croyance et pour ses lois, on aura des ambitieux et des mécontents, des partis plus empressés de se nuire que de servir le pays; des protes- Uu\{6 et des catholiques : bref, des divisions de toute nature. Et comme déjà le reste de la Suisse, à peu de ( hose près, en est là, il est facile de prévoir ce qui en l'ésultera au jour du danger.

Il y a un enchaînement terrible dans les actions des hommes. Lorsqu ils bii^'ut la loi qui les unit à Dieu,

DE SUISSE r.if)

mille autres liens doivent se briser nécessairement. C'est d'abord la fraternité nationale qui disparaît, puis on cesse d'aimer la famille, puis on cesse d'aimer le pays, puis on cesse d'aimer l'honneur. Le principe de toutes les grandes choses et de toutes les grandes affections s'évanouit. L'égoïsme reste seul, prêt à tout pour quelques satisfactions matérielles et privées. Que ne trahira pas sur la terre celui qui a trahi Dieu ?

Page 1