LUCERNE
« Ce que je puis dire de Lucerne, c'est qu'il y pleut, » m'écrivait un jour un ami qui parcourait la Suisse. Je ne saurais ajouter graniTchose à cet aperçu. 11 pleuvait encore à Lucerne lors de mon arrivée; tout ce que nous y remarquâmes, c'est qu'il y avait beaucoup de boue et qu'on y faisait beaucoup de bruit. Lucerne était en ce moment le canton directeur, la diète fédérale y tenait ses séances, les ambassadeurs y habitaient, les voyageurs y affluaient de toutes parts, de sorte qu'on se remuait beaucoup dans cette petite ville. Nous rencontrions tant (réquipa§es, tant de détachements marchant au son du tambour, et tant de parapluies, que l'envie de déguerpir nous prit aussitôt entrés. Cependant, comme c'était dimanche , il fallut bien rester au moins quelques heures pour aller à la messe.
Lucerne est catholique. Ses longs et curieux ponts couverts sont ornés de peintures dont les livres pieux ont fourni les sujets. Elle a de nombreuses églises, que nous trouvâmes pleines pour la plupart, mais pleines de servantes, d'ouvriers et de paysans. La rareté des bourgeois éUiit remarquable, surtout pour nous qui venions de Fribourg Cela nous confirma tristement ce que nous
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avions entendu dire : qu'une partie de la société à Lucerne n'est guère catholique que de nom. il y en a d'autres preuves. Les Lucernois, qui doivent leur existence aux petits cantons, figurent contre eux dans toutes les circonstances politiques comme alliés des protestants, et se montrent souvent plus acharnés. Berne et Zurich n'auraient pas osé peut-être trahir Schwitz comme Lucerne, obéissant à ses rancunes particulières, s'e^t permi^ de le l'aire dans des circonstances toutes récentes, au mépris des convenances et des lois * .
Le peuple du canton de Lucerne a une grande réputation de bon caractère et de jovialité. Les montagnards de rKntUbuch, particulièrement, railleurs et chansonniers, plaisent à ceux qui leur font visite par des façons cordiales et de joyeux propos. Ils ont une coutume singulière : le dernier lundi de carnaval, chaque village envoie dans la commune voisine un poète chargé de raconter en vers, aux habitants de l'endroit assemblés autour de lui, l'histoire des foUes et des sottises qu'ils ont faites pendant l'année. On assure qu'il y a souvent dans ces vers incorrects et rudes , mais spirituels , de véritables beautés. Du reste, bien que le poète mette ordinairement assez de franchise dans son examen , et qu'il ne ménage pas les vices, lorsqu'il s'en trouve, plus que les ridicules, on l'écoute s.ms se fâcher. Il exerce eu toute sécurité sa magistrature d'un instiuit.
Une justice analogue s'exerçait autrefois et s'exerce encore maintenant dans plusieui*s de nos villages de la Heauce et du (iàtinais, mais d'une façon moins directe. Le lundi ou le mardi gnis, les jeunes gens promènent dans
• « Scliwiu.i éiv traiU'c par le (U'positaiivdt» raulurit»' fédérale comme uiicim monarque n'oserait traiter au. jourd II ni la proviuce la plus indigne de sa bienveillane»'. » ' Fédértil Jf lienèi^.)
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les rues un m.innequin qu'on appelle Carnaval. De temps en temps on s'arrête et on lui reproche à haute voix tout ce que l'on croit avoir à reprocher aux particuliers: puis, pour tant d'iniquités, Coniaral, défendu en vain par sa femme, est condamné au feu. Cet usage, jadis fort redouté et par conséquent utile, se perd à mesure que la religion s'en va et que les mœurs se gâtent. Autrefois les discours prononcés contre Carnaval étaient spirituels, une sorte de charité chrétienne retenait la langue des juges, et ils n'avaient d'ailleurs que peu de personnes à châtier. Maintenant ces sortes de réquisitoires, où il faudrait pour être juste attaquer à peu près tout le monde, ne sont plus qu'un tissu de grossièretés sans aucune espèce d'esprit, capables d'éteindre la pudeur publique plutôt que de la l'animer. Le type le plus achevé de la brutalité et de la bêtise se trouvera partout dans le paysan sans religion. Les ^ens de TEntlibuch, fervents catholiques, n'en sont pas là, il s'en faut. Leur esprit plein de finesse et de vivacité est un fait reconnu par les protestants euxmêmes, qui en font honneur à l'air des montagnes C'est aussi à l air des montagnes qu'ils attribuent la lourdeur d'intelligence extrême des paysans bernois, u II y a, « disent-ils, de certaines divisions, de certaines exposi- « tions, qui font que, par le mélange des eaux et des « forêts, l'air prend de certaines qualités, l'atmosphère « subit de certaines variations d'où ressort évidemment a cette différence d'humeur. » Cela est clair.
Il y a deux choses à Lucerne, si j'en crois le voyage de Simond et le guide, qui excitent l'admiration des curieux La première est un plan en relief de la Suisse, exécuté par le général Pfyffre avec beaucoup de patience et d'exactitude. Tout y est, les maisons, les chalets, les chemins, les croix au bord des précipices. C'est un tra-
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vail (le ciiiquaute années, grossier du reste, et véritablement sans grand intérêt. Simond déclare qu il n'a jamais vu d'objet d'art qui lui ait fait tant plaisir. C'est ce digne Simond encore qui, faisant un jour son tour obligé dans la chapelle Sixtine, ne put absolument pas deviner pourquoi Ton admirait tant l'objet d'art qu'il y vit, et qu'on appelle le Jugement dernier, de Michel- Ange. « Franchement, dit-il, on fait semblant de trouver cela beau ; mais c'est une affaire de mode. Je n'y vois, qucUit à moi, qu'un pouding de ressuscites. » Et le malheureux imprima son beau mot.
L'autre curiosité, l'autre merveille, mérita mieux la visite qu'(»n ne peut se dispenser de faire à Thotel de Pfyffrc. C'est le monument consacré à la mémoire des Suisses massacrés à Paris le 10 août 1792, qui se trouve dans le joli jardin de cette habiUition. Au milieu d'un vaste pan de rocher, couronné d'une végétation élégante, et que baigne une petite pièce d'eau, on a creusé un enfoncement au fond duquel est sculpté en haut relief, dans la masse même du rocher, un lion expirant. L'expression de ce lion gigantesque au flanc percé d'une laiice dont le tronçon est resté dans la plaie, et qui meurt sur un bouclier fleurdelisé , est simple et belle. C'est un ouvrage plus digne de la répuUitiun de Thorwaldsen que l)eaucoup de morceaux exposés à Rome dans l'atelier de ce sculpteur célèbre. Un invalide jovial, revêtu de l'uniforme des gardes suisses, est préposé à la garde et à l'explication du monument. Ce brave himune paraît avoir pris depuis longtemps son parti sur la CiiUistrophe qu'il raconte, et à laquelle il eut lui-même le bonheur d'échapper. 11 assure qu'il n'en veut point aux Français, et qu";iu contraire il les aime. De tous les visiteui*s de ce monument, les Français sont, en efl'et, les plus généreux.
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Mais la véritable merveille de Lucornc, c'est le lac ceint (le hautes montagnes qui baigne ses murs.